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Analyse institutionnelle : Théorie et pratique au sein des institutions politiques, éducatives et de recherche. L'implication des individus et des groupes dans la vie politique et sociale.

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Du journal de lecture au journal de recherche (1)

Du journal de lecture au journal de recherche (1)

L’écriture diaire comme tiers dans l’entrée en recherche

 

 


Dans le master « Education, formation et intervention sociale», mis en place à l’université Paris 8, depuis septembre 2009, l’équipe pédagogique a construit une médiation entre l’étudiant et elle : l’écriture d’un journal. Ce journal, tenu au jour le jour, est notre tiers. Il peut être présenté au directeur de recherche, mais aussi aux autres membres de l’équipe pédagogique. Il peut aussi être lu par les condisciples, travaillant sur une thématique proche. Ainsi, tout au long de son parcours, l’étudiant note pour lui, mais aussi pour l’Autre, ses lectures, ses questions, ses rencontres, ses terrains, ses débuts de théorisation. Ce travail d’élaboration sert de tiers dans la relation pédagogique, dans la direction de mémoire. Les enseignants eux-mêmes sont invités à tenir leur journal pédagogique, à commenter sur une plate-forme pédagogique les journaux qu’ils lisent.

 


Partant des questionnements de son auteur, l’écriture du journal complète la démarche d’une pédagogie scientifique en rassemblant observation, confrontation à la réalité, procès du passage du vécu au conçu (élaboration des concepts, de l’abstrait, etc.). L’intérêt de cette démarche pédagogique est utile dans l’enseignement traditionnel, mais aussi dans un dispositif de formation à distance (sur les 300 étudiants inscrits à notre master, 2/3 sont à distance).

 


Nommé dans la nouvelle maquette de master (Education, formation et intervention sociale) journal d’investigation, cette forme de travail a été acceptée par le Ministère. Ce master, délivré par Paris 8 et Paris 13. Le journal d’investigation est ainsi défini : « Le journal d’investigation sera centré sur la réalisation et l’écriture de la note d’investigation, où pourront être consignés : le choix du sujet et le dégagement d’un objet de recherche, les recherches bibliographiques, un état des lieux sur les recherches les plus significatives en rapport avec le sujet choisi, les lectures effectuées, l’élaboration des entretiens éventuels, le travail de « terrain », l’enseignement tiré du stage, la réflexion menée sur des pratiques professionnelles, la mise au travail de sa posture professionnelle, les outils à mettre en œuvre pour un exercice professionnel, les difficultés éventuellement rencontrées, les questions de tout ordre... correspondant à la trajectoire singulière de l’étudiant et à son projet personnel. Ce journal d’investigation pourra être régulièrement présenté au tuteur, afin qu’il puisse aider l’étudiant aussi bien dans son orientation et dans sa démarche de recherche, que dans son projet de professionnalisation. Selon la teneur de ce journal et le mode de présentation retenu, des extraits pourront éventuellement en être repris dans la note d’investigation en concertation avec le tuteur ».

 


Dans cette posture et en partant d’un désir socratique de pousser vers une auto-maïeutique, nous pensons que permettre à l’apprenant d’entrer dans une pratique d’écriture diaire, c’est lui offrir un outil d’exploration et de conscientisation de sa subjectivité dans un rapport réflexif à la réalité, tout en sollicitant des apprentissages secondaires dans le domaine des nouvelles technologies. C’est un tiers qui devient médiateur de la relation pédagogique, de la licence jusqu’à la thèse, mais avec une utilité particulière au moment du master. A l’intérieur du groupe, ce tiers devient machine désirante, ou mieux : agencement collectif de subjectivation.

 

 

Le journal, tiers en pédagogie

 

 

Depuis 1976, plusieurs enseignants de sciences de l’éducation à l’université de Paris 8 (R. Hess, G. Lapassade, R. Lourau, R. Barbier, A. Coulon, Augustin Mutuale, Kareen Illiade, Anne-Claire Cormery, Bertrand Crépeau…), s’inspirant au départ d’une conférence de Raymond Fonvieille en 1974, ont utilisé le journal en formation, mais aussi sur le terrain de l'enquête dans les établissements d'éducation, la formation des enseignants, l’intervention, etc. au sens où ici même nous parlons de tiers.

 


Beaucoup de pédagogues nous ont précédés dans cette voie, comme Marc-Antoine Jullien en 1808 (1) ou Janusz Korczak en 1918 (2). Le recensement de toutes ces expériences constitue notre continuum historique de référence. Marc-Antoine, Janusz sont membres de notre «communauté de référence».

 


La manière dont nous reprenons cette tradition du journal s’inscrit dans la perspective de la critique de la vie quotidienne, que le philosophe H. Lefebvre (1901-1991) a développé toute sa vie (3). Le journal apparaît comme la médiation de cette critique dans notre quotidien de chercheur. Il manquait un tiers à la critique. Nous l’avons trouvé dans le journal (4).

 


Nous nous proposons ici de réfléchir à l'utilisation du journal comme entrée dans la recherche. Dès la licence, cette écriture prend la forme d’un Journal de lecture. En master, ce journal de lecture se poursuit comme journal d’investigation. Enfin, en master 2, le journal devenu journal de recherche, devient l’espace de construction d’une problématique.

 


La pratique du journal est une méthode qui s’inscrit dans un mouvement plus large : celui du biographique, ou encore de l'écriture impliquée. Il existe un continuum anthropologique de l'écriture biographique dans lequel on trouve l'histoire de vie, l'autobiographie, le journal, la correspondance, la monographie de famille. Nous travaillons à une histoire de ce mouvement, notamment au XIX° siècle. Depuis 2000, en France, Christine Delory-Momberger a publié quatre livres qui font avancer cette histoire du biographique (5). En octobre 2009, nous publions un dossier complet sur l’écriture impliquée … (6)

 

 

Tout commence par le commentaire de lecture

 


Le journal de lecture est un moment particulier du journal de recherche (7) qui se distingue donc nettement du journal intime. Le journal intime a fait l’objet d’études approfondies du côté des Littéraires (8). C’est une forme qui s’épanouit depuis le XIX° siècle. Comme son nom l’indique, il est écrit pour soi.

 


A l’opposé, le journal de recherche est écrit, pour soi certes, mais aussi pour l’Autre. Il est extime, c’est-à-dire qu’il est écrit pour être partagé par les chercheurs qui collaborent à un programme de recherche. Ainsi, actuellement, l’équipe de recherche Experice développe une recherche sur le tourisme : « en quoi le tourisme est-il le lieu d’apprentissages informels ? » Une quinzaine de chercheurs sont invités à tenir leur journal de recherche sur ce thème, lorsqu’ils se trouvent en situation de touristes (voyages ou vacances), ou en situation d’observation de lieux touristiques. Ces journaux de recherche ont la vocation d’être lus, par l’ensemble des chercheurs du groupe.

 


On pourrait concevoir le journal de lecture comme une forme du journal intime, mais ce n’est pas notre projet. Au contraire, nous avons conçu cette forme de journal, pour qu’il fasse l’objet d’un partage au niveau d’un groupe en formation. Les commentaires de lecture ont la vocation d’être partagés par les camarades de l’auteur du journal, qui suivent la même formation que lui. Dans sa forme pédagogique, cette technique de communication transversale permet à un groupe de 40 étudiants d’approfondir chacun la lecture d’un, deux ou trois livres, mais, grâce à la lecture du journal des autres, d’avoir une idée sur une bibliographie d’une soixantaine d’ouvrages.

 


Mais ce journal de lecture est aussi envoyé aux enseignants qui animent le cours, dans lequel il est proposé comme mode de validation. C’est donc un journal commandé (9), ce qui n’est pas le cas du journal intime. On peut en concevoir une version dans la perspective de la construction de sa problématique de recherche. Je retiens, dans mes lectures, les éléments qui aident à construire une problématique.

 


Ce mode de travail dans l’enseignement en présentiel était pratiqué à Paris 8 depuis 1976, puis ailleurs, notamment en 1990 à Reims. Les auteurs ont fait une expérience qui s’est développée en 2005-2006 et 2006-2007 dans deux cours de la licence en ligne de Paris 8 : « Analyse institutionnelle » (cours rédigé par R. Hess et G. Weigand) et « Les grandes figures de la pédagogie» (cours rédigé par G. Weigand). En 2007-2008, l’expérience s’est poursuivie au niveau du journal de recherche à l’entrée du master.

 

 

Une ancienne tradition

 


Le journal de lecture existait déjà en 1934. Il était suscité dans certains mouvements de jeunesse. Claire Hamel, la mère de Remi Hess, a découpé un article intitulé Vos amis les livres, signé J.E.C.F. (E.P.S.), paru en 1934 (sans autre précision), dans le journal d’un mouvement d’action catholique. On y décrit une méthode qui se rapproche de celle de Marc-Antoine Jullien (1808) :

 


«Bien choisis, vos livres devront ensuite être bien lus. Et d’abord, pour bien lire, il faut lire peu et lire lentement. Lire beaucoup et lire vite, c’est perdre son temps.

 


L’abondance des lectures passe dans le cerveau comme un torrent. Rien n’a le temps de pénétrer profondément. Rien ne reste. Il faut donner à chaque page le temps qu’elle mérite pour saisir les idées et goûter le style.

 


La lecture, surtout celle des livres sérieux comme ceux que je signale dans ce volume, doit être attentive. Elle doit être aussi un exercice actif. En lisant, la première question à vous poser est celle-ci : « Que veut dire l’auteur ? »

 


Le sens étant trouvé, une deuxième question se présente : « Est-ce bien vrai ? ». Autrement dit, essayez de lire en réfléchissant d’abord, en discutant et en contrôlant ensuite, si cela vous est possible.

 


La lecture bien faite doit être une sorte de dialogue entre l’auteur qui propose et le lecteur qui approuve, critique ou compare.

 


Ce dialogue ne doit pas être d’ailleurs seulement mental. Il faut le fixer par l’écriture. Il faut lire le porte-mine ou le stylo à la main. Quand le livre vous appartient, indiquez dans la marge les passages les plus intéressants. Ménagez-vous la possibilité de retrouver aisément ces passages en indiquant la page et en les résumant en quelques mots sur l’un des feuillets blancs du début ou de la fin du livre.

 


Ayez surtout un carnet de lectures.

 


Vous verrez conseiller très souvent le système de fiches, c’est-à-dire de feuilles volantes que l’on classe à son gré.

 


Croyez-moi : employez plutôt le système du carnet ou du cahier solide et bien couvert. Le carnet vous suit partout. Les pages ne peuvent se perdre, ni se brouiller. Et l’on y retrouve un renseignement aussi vite et plus sûrement encore que dans n’importe quelle boîte à fiches, à condition d’employer le système suivant  : avant de commencer à utiliser le carnet ou le cahier, vous en numérotez toutes les pages. Ensuite vous réservez les quatre dernières pages pour constituer au jour le jour une table des matières. Sur ces quatre pages, vous inscrivez en effet, à intervalles plus ou moins grands, suivant l’importance des lettres toutes les lettres de l’alphabet, à raison de 6 ou 7 par page. Vous relevez ensuite dans votre carnet au cours de vos lectures tous les renseignements, documents, références et passages, qui vous semblent dignes d’être notés, en ayant soin de marquer aussitôt à la table des matières, selon l’ordre alphabétique, le titre du livre ou le mot résumant l’idée principale de la référence et le numéro de la page que vous venez d’écrire. Grâce à la table ainsi constituée, toute recherche est instantanée. Dans cette table également, les notes se trouvent infailliblement rapprochées, puisque, à la suite du mot qui désigne le livre ou l’idée en question, les numéros de pages où ils sont mentionnés sont tous énumérés.

 


De cette façon, et bien que vous ayez noté sans ordre et au jour le jour vos références, votre carnet devient le trésor méthodique et classé de toutes vos lectures et de toutes vos réflexions.

 

Sur ce carnet, il serait bon que chaque livre lu par vous ait sa page ou sa demi-page. Vous marquerez le titre, l’auteur, l’éditeur, et le prix, la date de votre lecture, quelques mots d’appréciation ou résumé, la référence ou même la copie des phrases qui vous ont paru les plus importantes ou les plus caractéristiques.

 


En feuilletant ce carnet, vous retrouverez le charme, l’émotion ou les réflexions que vos lectures auront développés ou fait naître en vous. Vous puiserez le désir de relire tel ou tel ouvrage, de l’acheter s’il ne vous appartenait pas, de le prêter à telle ou telle de vos compagnes, à la suite d’une conversation sur le même sujet ou en vue d’obtenir d’elle l’adhésion à des idées qui vous sont chères. Ce carnet sera votre compagnon et bientôt votre instrument quotidien de travail. Il sera le confident incessant de vos pensées et de vos observations. Vous les lui confierez toutes, et lui, en échange, les conservera à votre disposition en vous offrant à chaque instant un moyen simple et rapide de les retrouver, de les relire, et de les utiliser ».

 


Cette coupure de presse a été retrouvée, à la mort de Claire Hamel, en 1998, dans un carnet de lecture commencé en août 1934, selon ce principe. En 1934, Claire Hess avait 22 ans. Elle a tenu plusieurs carnets de ce type, jusqu’en 1992. A côté de ces carnets, on a également retrouvé un carnet avec la liste des livres prêtés. Claire Hamel était d’autant plus préparée à entrer dans ces consignes qu’elle avait déjà pratiqué le journal de voyage (10).

 


Notre méthode s’inscrit donc dans un continuum. Le texte que nous venons de citer nous semble important, car il montre le rôle des associations de jeunesse dans la formation informelle des jeunes dans les années 1930.

 

 

Anne-Claire Cormery, Bertrand Crepeau, Remi Hess, Kareen Illiade, Augustin Mutuale*

http://lesanalyseurs.over-blog.org



*Les auteurs sont membres dExperice, laboratoire de sciences de léducation Paris 8-Paris 13. Comme 19 des 20 enseignants du master « Education, formation et intervention sociale », ils sont tous engagés dans la pédagogie du journal.


(1) Marc-Antoine Jullien, Essai sur lemploi du temps (1808), réédition, Paris, Anthropos, 2006, présenté par Kareen Illiade.
(2)
Janusz Korczak, Moments pédagogiques (1918), traduction française de Ania Royon, Paris, Anthropos, 2006. Ce texte est suivi dans lédition française dun dialogue entre Remi Hess et Kareen Illiade : Moment du journal et journal des moments.
(3)
S. Deulceux, R. Hess, Henri Lefebvre, sa vie, ses œuvres, ses concepts, Paris, Ellipses, «Les grands théoriciens », 2009, 144 p.
(4)
R. Hess, Henri Lefebvre et la pensée du possible, théorie des moments et construction de la personne, Paris, Anthropos, préface de G. Weigand, 2009, 702 pages. A côté dune théorie des moments comme médiation, ce livre donne à lire 5 journaux de recherche.
(5)
Christine Delory-Momberger, Les histoires de vie, De linvention de soi au projet de formation, Paris, Anthropos, 2000, 290 p., 2° éd. coll.  Anthropologie , 2004;
Christine Delory-Momberger, Biographie et éducation, Figures de lindividu-projet, Paris, Anthropos, coll.  éducation , 2003; Christine Delory-Momberger, Histoire de vie et recherche biographique et éducation, Paris, Anthropos, coll. éducation, 2005, 177 p.

Christine Delory-Momberger, Remi Hess, Le sens de lhistoire, moments dune biographie, Paris, Anthropos, 2001, 414 pages.
(6) Les formes de lécriture impliquée
, dossier coordonné par K. Illiade et R. Hess, in Cultures et sociétés n°12, Paris, Téraèdre, octobre 2009. Ce dossier contient des contributions de L. Colin, Anne-Claire Cormery, Augustin Mutuale, Gabriele Weigand, Sandrine Deulceux, Carole Pancheret, Swan Bellele, Bertrand Crépeau, Saïda Zoghlami, notamment.
(7)
René Lourau, Le journal de recherche, matériaux pour une théorie de limplication, Paris, Méridiens Klincksieck, 1988.
(8)
Voir les travaux de Philippe Lejeune.
(9)
Lexpression est de G. Couïc.
(10)
Son premier journal de voyage a été écrit en 1925, à loccasion dun voyage au Danemark.
, Paris, Anthropos, coll. éducation, 2003 ;

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