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Analyse institutionnelle : Théorie et pratique au sein des institutions politiques, éducatives et de recherche. L'implication des individus et des groupes dans la vie politique et sociale.

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Georges Lapassade, Bureaucratie, Bureaucratisme, Bureaucratisation (2)

La bureaucratisation.

 

Comment se forme et se développe une bureaucratie ? Parmi les facteurs de la bureaucratisation, on relève :

  1. la composition sociale des organisations : C’est le type d'analyse qu'on a parfois tenté d'appliquer à la bureaucratisation des partis ouvriers;
  2. le système de distribution du pouvoir, et par exemple la centralisation, ou encore la hiérarchisation verticale. De façon générale on voit se développer, dans les organisations qui se bureaucratisent, des tendances centralisatrices au « sommet > et inversement des tendances décentralisatrices à « la base » (tendances à l'autonomie) : par exemple dans une usine à l'intérieur du cadre plus large de l'entreprise, ou dans un établissement local placé sous le contrôle d'un organisme central. D'où des conflits de pouvoir qui peuvent soit amorcer un processus de débureaucratisation, soit au contraire se terminer au bénéfice du sommet ;
  3. la taille ou dimension des organisations ;
  4. la spécialisation des tâches. Par exemple : assumer des responsabilités syndicales implique des connaissances techniques (juridiques, économiques) dont la possession et le maniement tendent à accentuer la séparation entre la base et les membres de l'appareil ;
  5. l'accès à des fonctions de gestion. On voit se développer la bureaucratisation dans les syndicats qui assument ou partagent une gestion, dans des partis qui accèdent au pouvoir.

 

Nous n'avons évoqué ces causes qu'à titre d'exemples. Il reste que les conditions dans lesquelles une bureaucratie se forme et se développe, sont encore mal connues. On les trouve éparses dans des monographies correspondant aux différents secteurs étudiés par la sociologie ; mais il existe très peu d'essais en vue d'une systématisation 4.

 

 

Le bureaucratisme.

Quels sont les caractères essentiels du fonctionnement bureaucratisé ? Dans l'ensemble, les analyses consacrées à ce problème convergent pour établir que :

1 — Le fonctionnement bureaucratique est un dysfonctionnement : c'est là, en un certain sens, nous l’avons rappelé, l'orientation qui caractérise le développement de la pensée marxiste ; la notion de la maladie de gestion, utilisée en psycho-sociologie des entreprises, va dans la même direction. Mais dans ce domaine, le diagnostic ne fait que transcrire en langage moderne l'idée platonicienne d'une maladie du corps social. Cette perspective médicale ne remet pas véritablement en question les structures, et supposant la possibilité d'une thérapeutique fonctionnelle, elle laisse ces structures inchangées. On transpose ainsi, comme le veut Cannon, l'homeostasis de l’organisme à l'organisation sociale où le conflit n’apparaît plus que comme un désordre dans l’organisation du corps social. A cette conception s’oppose, malgré l’identité linguistique et axiologique déjà soulignée,  celle qui voit d'abord dans la bureaucratie non plus seulement la maladie mais encore et surtout l'usurpation du pouvoir. Ce qui suppose que le critère à partir duquel on définit Ie bureaucratisme n'est plus établi selon le modèle des normes biologiques de la santé, mais selon les normes politiques du pouvoir.

2 — L'usurpation du pouvoir ne suffit cependant pas à définir la dégénérescence bureaucratique : un régime autocratique, fondé sur un détournement analogue, n'est pas nécessairement bureaucratique. L’autocratie suppose en effet la personnalité du leader; l'univers bureaucratique, au contraire, est impersonnel.  Max Weber a particulièrement souligné ce processus de dépersonnalisation accompli par la « rationalisation » du fonctionnement et la stricte délimitation des rôles, — ces rôles définis et distribués de manière fixe et impersonnelle ne prenant eux-mêmes une signification qu'en fonction de l'organisation pour laquelle ils ont été prévus. En d'autres termes: le bureaucratisme implique une aliénation des personnes dans les rôles et des rôles dans l'appareil.

3 — Le terme d'appareil convient assez bien à la situation ainsi décrite : le « pouvoir des bureaux » est bien celui d'un système mécanisé. D'où l'anonymat des prises de décisions : dans un système bureaucratique,  il est difficile de savoir où, quand et comment on décide. C'est là, on le sait, l'un des traits essentiels de l'univers bureaucratique décrit par Kafka.

4 — Dans la même perspective d'une psychosociologie dynamique, on peut dire que dans un système bureaucratique les communications ne circulent que selon une seule direction, du haut de l'organisation hiérarchisée vers sa base. Le sommet n'est pas informé en retour des répercussions et des réceptions des « messages » (ordres, enseignements) qu'il a émis. Cette absence de « feed-back» constitue l'un des traits essentiels du bureaucratisme tel que Trotsky le décrit dans son Cours nouveau. Dans un autre style, Kafka décrit le même processus : les communications téléphoniques descendent du Château au Village ; mais dans la direction inverse, les messages sont « brouillés ».

5 — La directivité bureaucratique est une autre forme d'un tel système de communications. Les bureaucraties politiques élaborent et diffusent une orthodoxie idéologique dont la rigidité dogmatique est le reflet de leur système de pouvoir. Cet aspect du bureaucratisme est bien connu. Toutefois on ne marque pas toujours avec suffisamment de netteté la forme pédagogique qui accompagne la diffusion des dogmes. Dans le Parti bureaucratisé, les militants deviennent,  selon l'expression de Trotsky, des  objets d’éducation : on se propose d'élever leur niveau en assurant leur « éducation politique ». D’où, d’abord, le maintien de la structure à deux étages : au sommet règnent ceux qui possèdent le savoir ; à la base, on est encore dans l'ignorance et, si l’on ne participe pas aux décisions, c'est parce qu’on manque d’une maturité politique qu'on ne peut acquérir que par l'initiation bureaucratique ; les initiateurs sont évidemment ceux que Rosa Luxemburg a nommés les maîtres d'école du socialisme.

On pourrait retrouver des schémas analogues en d’autres domaines de la vie sociale, — et par exemple dans beaucoup de conceptions industrielles de la formation. Le développement des méthodes non directives de formation a mis cet aspect en relief : les techniques directives n'admettent pas que le savoir, ou le savoir-faire, puisse venir « d'en bas » : ceci est contraire aux normes d'une hiérarchisation verticale du pouvoir, et donc du savoir.

Dans un syndicat bureaucratisé, on peut admettre parfois la possibilité que des responsables ou des militants de base découvrent intuitivement et dans l’action la réponse juste à une situation donnée ; mais on conserve en même temps la conviction que la stratégie d’ensemble de la lutte doit se fonder sur un savoir plus large, élaboré au sommet, et qui doit être transmis. D'où la critique du spontanéisme et, en même temps, ce climat scolaire des stages de formation des cadres : on retourne à l'école pour apprendre la ligne de l'organisation.

Ainsi se forme l'individu hétéronome, muni, selon, Riesman, d'un radar pour s'ajuster à la société bureaucratisée et se conduire dans le champ social. Dans cette société, l'enfant doit d'abord apprendre à se comporter en bon membre du groupe : « il apprend à l'école à prendre sa place dans une société dans laquelle la préoccupation du groupe concerne beaucoup moins ce qu'il produit que ses propres relations internes de groupe, son moral »5.

6 — En d'autres termes : les techniques bureaucratiques de la formation concourent à développer le conformisme des attitudes, dont une des conséquences les plus marquantes est le manque d'initiative et, par suite, le renforcement de la séparation en deux étages caractéristiques de l'organisation bureaucratisée.

Dans le langage politique on nomme ce conformisme : le suivisme. Les comportements suivistes de soumission aux leaders et aux idéologies, leurs motivations éventuelles (fidélisme? carriérisme?) sont quelques-uns des symptômes les plus révélateurs d'un « climat » bureaucratisé.

7 — A l’opposé, la déviance. Pour réprimer l'opposition (c'est selon un même modèle dialectique que Freud décrit la répression des instincts et Trotsky le « refoulement » de la critique), les bureaucrates se prétendent conscience du groupe et posent que les oppositionnels s'en sont exclus comme le criminel, selon Kant, s'exclut lui-même de la communauté. Au terme de ce processus, la fraction n’est même plus une fraction du groupe devenu extérieur.

En d’autres secteurs de la vie sociale, des phénomènes analogues se produisent : ainsi Moreno a décrit l’opposition entre l'ordre figuré par l'organigramme et celui que figure le sociogramme. L'organigramme représente l'appareil institutionnel hiérarchisé, la distribution officielle des tâches, les circuits prescrits des communications reliant les régions d’un champ social: en un mot, un ensemble de caractères qui peuvent aussi servir à décrire un appareil bureaucratique. Le sociogramme révèle d’autres distributions des rôles, d'autres réseaux, d’autres groupes, informels, non reconnus —, formés à l’intérieur de la même organisation sociale; d’une usine par exemple. Tissus de relations plus « spontanées », et qui peuvent préparer le terrain à la déviance, à l'opposition dressée contre un ordre imposé. Ici encore, ce qui se passe sur le terrain de la vie politique peut être compris comme un cas particulier et qui relève en fait d'une analyse plus générale, impliquant la mise en oeuvre de modèles et de concepts élaborés sur d'autres terrains.

On peut enfin formuler dans un autre langage ces mêmes processus : certains sociologues ont en effet décrit la formation de sous-unités dans l'organisation,  c'est-à-dire de sous-groupes qui finissent par poursuivre des buts particuliers (« sub goals »).

(...)

GEORGES LAPASSADE

 

Publié dans La bureaucratie, Arguments 1,coll.10/18, Union Générale d’Editions, Paris, 1976, pp 19-35.

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