Analyse institutionnelle : Théorie et pratique au sein des institutions politiques, éducatives et de recherche. L'implication des individus et des groupes dans la vie politique et sociale.
René Lourau est mort, il y a dix ans. Nous marquons cet anniversaire en publiant l’introduction et le premier chapitre d’un livre inédit de Remi Hess, La mort d’un maître, René Lourau et la fondation de l’analyse institutionnelle. Il devait paraître aux éditions Loris Talmart en 2005, mais le directeur de cette maison, Hubert De Luze, est mort en 2004, et ce projet éditorial fut oublié. Nous complétons ce texte par une liste des livres de R. Lourau.
La mort d’un maître
René Lourau et la fondation de l’analyse institutionnelle
René Lourau, né en 1933 à Gelos, près de Pau, est mort entre Rambouillet et Paris, le mardi 11 janvier 2000, dans le train qui le conduisait à l’Université de Paris 8 où il devait assurer une permanence pour ses étudiants thésards. Nouvellement retraité, il était professeur émérite de sociologie et de sciences de l’éducation.
Sa carrière est liée, à la fois comme praticien et comme chercheur, au mouvement de l’autogestion pédagogique (il a été fondateur du Groupe de pédagogie institutionnelle en 1964 avec Raymond Fonvieille, Michel Lobrot...) et à l’analyse institutionnelle dont il a été le grand théoricien aux côtés de Georges Lapassade et de Félix Guattari, notamment.
Après avoir fait l’école normale de Cachan, il devient professeur de français. Inspiré par les idées autogestionnaires qui viennent de Yougoslavie dans les années 1960, il met ses classes de Aire-sur-Adour en autogestion... Henri Lefebvre l’invite en 1966 à Nanterre pour devenir son assistant de sociologie. Il devient l’un des animateurs du département de sociologie. Daniel Cohn-Bendit est son étudiant. Il soutient sa thèse d’état à Nanterre, L’analyse institutionnelle, en 1969 (éditions de Minuit). Il devient professeur de sociologie à Poitiers en 1972. Mais, rapidement, organisant une crèche dans le département pour les enfants de ses étudiants, il apparaît non conforme, notamment au niveau de son système de validation, et il est suspendu. S’il gagne la bataille de Poitiers (le tribunal lui donne raison), on l’affecte cependant à Vincennes en 1975 où il enseignera jusqu’en septembre 1999. Dans les années 1964-1971, il élabore avec G. Lapassade une méthode d’analyse institutionnelle en situation d’intervention : la socianalyse.
Pédagogue non directif, il devient un grand directeur de thèses. Il accueille des étudiants du monde entier. Lui-même est beaucoup invité dans les pays latins (Italie, Espagne, Portugal, Argentine, Mexique, Brésil...) où ses livres sont traduits systématiquement.. Beaucoup de ses anciens étudiants sont aujourd’hui des universitaires présents dans de très nombreux pays aussi bien en sociologie, en sciences politiques et surtout en sciences de l’éducation.
Il a publié 19 livres, dont certains font date. Chez Anthropos, il a publié : L’instituant contre l’institué (1969), Les analyseurs de l’Église (1972), Interventions socianalytiques (1996), Implication et transduction (1997) et La clé des champs, une introduction à l’analyse institutionnelle (1997). À l’Épi, il a publié:L’illusion pédagogique (1969), Analyse institutionnelle et éducation (1971), Sociologue à plein temps (1976). Ses Clés pour la sociologie (1971) avec Georges Lapassade sont fréquemment rééditées. Signalons encore L’analyseur Lip et Le gai savoir des sociologues (UGE), L’État inconscient (Minuit, 1978), L’autodissolution des avant-gardes (Galilée, 1980), Le Lapsus des intellectuels (Privat, 1981).
Dans le journal de recherche (Méridiens Klincksieck, 1988), il montre l’importance du «hors-texte» dans les sciences humaines, thème qu’il reprend dans Actes manqués de la recherche (PUF, 1994). En fait, R. Lourau travaille la question de l’implication : la relation que le chercheur entretient à son objet, le praticien à son terrain, l’homme à sa vie. L’analyse de cette relation rencontre des obstacles et des impossibilités tant qu’elle s’appuie sur la logique instituée (celle de la déduction et de l’induction), faite pour tenir à distance le monde dans lequel nous sommes pourtant impliqués... Il tente de réévaluer la démarche transductive qui tente de dépasser cette contradiction par la prise en compte de tous les éléments et événements qui se propagent de proche en proche, dans la singularité d’une situation (de recherche, d’intervention, mais aussi existentielle, de tous les jours). Ces idées sont essentiellement développées dans Implication/transduction (1997).
Il fut inhumé à Rambouillet, mardi 18 janvier à 14 h. René Lourau a eu deux enfants: Julien qui est saxophoniste de jazz et Julie, encore étudiante au moment de sa mort.
Voici comment je rends compte, brièvement, de sa vie dans Le Monde, (rubrique Disparitions des 16-17 janvier 2000).
René Lourau a eu un enterrement assez curieux. Beaucoup de monde, beaucoup de générations différentes représentées. Il faisait très froid. Une brochure avait été préparée, durant les sept jours séparant son décès de son inhumation, par un collectif et distribuée aux obsèques.
Sa mort a surpris beaucoup de gens. Elle est survenue dans une période difficile à la fois à l’université de Paris 8 où il continuait à suivre des thésards, et dans le mouvement de l’analyse institutionnelle qu’il avait contribué à développer. Pour employer ses mots, sa mort a été un analyseur, un révélateur d’une crise profonde dans les rapports sociaux, dans ce que l’on pourrait percevoir comme un microcosme, mais qui est peut-être un espace politique où des enjeux théoriques et pratiques assez considérables se développent.
R. Lourau était l’un des représentants d’un des courants intellectuels les plus vivants au niveau mondial, depuis 1968. La mort peut parfois être attendue. Une personne est âgée. Elle a fait son chemin. Elle disparaît. On est triste, mais c’est dans le mouvement des choses, dans le mouvement de la vie. Ici, la mort survient de manière totalement surprenante, pour tous ceux qui étaient proches de R. Lourau, amis et ennemis. Car R. Lourau était fortement impliqué dans des conflits, dans des guerres, dans des luttes. Sa disparition touche tout le monde: non seulement ses amis, mais aussi ses ennemis. Il avait un art, un style de porter la contradiction, de dévoiler la crise partout où il allait. R. Lourau «ne produisait pas la merde» (pour reprendre une expression de G. Lapassade), mais il la faisait apparaître. Il était d’ailleurs pris dedans.
Bien que nous partagions le même bureau (il l’avait voulu), je n’étais pas vraiment très proche de René Lourau à la fin de sa vie. Certes, j’étais dans son réseau. Je crois être le destinataire de sa dernière lettre… Mais je n’étais pas dans le cercle très étroit, des gens qu’il recevait régulièrement chez lui. Par contre, à d’autres époques, j’ai été très proche de lui. Entre 1969 et 2000, nos chemins se sont souvent croisés, nos engagements ont été en phase très souvent. Mais, il est vrai aussi qu’à certains moments, nos façons de voir divergeaient. Même s’il m’a toujours gardé son amitié, j’ai très vite suivi ma voie, ce qui m’a conduit à faire des choix qu’il pouvait ne pas apprécier… En même temps, c’est lui qui m’avait mis sur la voie!
À cause de cette distance-proximité, ou plutôt du fait de cette proximité distendue, je crois tenir une bonne position pour faire, sur lui et sur son œuvre, un petit livre qui ne soit pas hagiographie, mais plutôt impliqué et critique. L’analyse institutionnelle se voulait d’ailleurs comme une forme de critique, non seulement théorique, mais aussi pratique. Pour le philosophe, critiquer, c’est indiquer les limites de validité d’un discours, d’une pratique, d’une logique. Discuter une œuvre, un engagement, même si en s’en démarquant, c’est la reconnaître, l’estimer, l’apprécier, dans tous les sens de ce terme.
René Lourau a-t-il été un maître? Et si oui, dans quel sens du mot maître a-t-il été? Quel est son rôle dans la fondation de l’analyse institutionnelle? Quels sont ses apports au mouvement? Peuvent-ils être repris? Autant de questions que je voudrais aborder dans ce petit livre. Est-il possible de sortir de la crise que nous traversons du fait de sa mort? Ou dit autrement, l’analyse institutionnelle a-t-elle un avenir? Et si oui, de quel côté? Quels seraient ses horizons?
Ce livre est pour moi un enjeu. Il veut être une affirmation de l’analyse institutionnelle comme paradigme, travaillé en profondeur par René Lourau, mais aussi comme mouvement. L’enjeu, c’est de construire ma place dans ce mouvement où parfois je me suis senti, comme d’autres, notamment Georges Lapassade, mis à l’écart, alors même que nous nous en croyions membres? N’avons-nous pas, à nous deux, publié plus de soixante livres qui ont contribué à asseoir ce courant intellectuel. Georges Lapassade m’a encouragé, stimulé dans ce désir de penser R. Lourau. Lui-même ne se sentait pas la force d’écrire un tel livre, mais les questions que je me pose sont aussi, d’une certaine manière, ses questions. Je le remercie pour m’avoir fourni non seulement des documents, mais aussi son journal personnel qui m’a profondément éclairé et aidé dans cette élaboration d’un point de vue critique.
D’autres personnes m’ont soutenu dans mon enquête.
Du côté de la famille: Pierre Lourau , le frère de René, m’écrivit pour me dire d’abord que je devais écrire ce livre, puis pour s’informer régulièrement de son avancée. Il m’invita en Béarn pour m’aider. Julie et Julien m’ont aussi soutenu. Julie donna mon nom pour représenter, en 2001, le mouvement institutionnaliste français dans un colloque, à Rio de Janeiro, sur l’héritage de René Lourau. Ce voyage fut essentiel pour moi pour comprendre l’implication de René Lourau en Amérique latine.
Du côté des amis, Gérard Althabe a tenu une place particulière. Il fut l’ami d’enfance de René. Mon projet d’enquête sur R. Lourau me conduisit à un détour par Gérard: je lui ai proposé de faire son histoire de vie. Ce projet avait, au départ, pour but de mieux comprendre le contexte de l’enfance de René Lourau.
Comment construire un tel livre? Cette question m’a beaucoup travaillé. La forme que l’on donne à ses textes à un sens. R. Lourau l’a souvent dit, formulé sous des formes diverses. Est-il possible de réduire la distance entre le contenu et la forme d’un discours? Cette question est au cœur de l’analyse institutionnelle comme théorie, mais aussi comme pratique.
Là encore, j’ai décidé de faire de la forme de ce livre un enjeu. Je me suis lancé dans la recherche et la construction de ce livre, en tenant, d’une part, un journal de recherche, méthode louraldienne par excellence, et d’autre part tentant de déployer la méthode régressive progressive d’Henri Lefebvre que j’enseigne depuis des années, mais que je n’avais jusqu’à maintenant pas mis en pratique dans un texte construit. C’est d’ailleurs R. Lourau, lui-même, qui m’y invite puisque son dernier texte, paru en février 2000 est consacré à cette méthode. Au moment de sa disparition, il venait de terminer une préface pour la seconde édition du livre d’H. Lefebvre:Pyrénées. Dans cette préface, R. Lourau, qui, comme H. Lefebvre était d’origine béarnaise, écrit :
«Le rural à l’urbain. Du rural à l’urbain, comme l’indique le titre de l’un de ses ouvrages, dans lequel les chercheurs savent que gît un petit trésor, l’article sur la méthode qu’il a théorisé à partir de son travail sur la vallée de Campan et qui porte désormais classiquement le nom de méthode régressive-progressive. Sommairement, la démarche du chercheur consiste d’abord à établir un premier état des lieux par l’observation directe, telle qu’elle est pratiquée par l’ethnographe sur des terrains exotiques comme sur des terrains plus proches de lui. Ensuite, il s’agit de plonger dans le passé, dans le mode de production de ce que l’on a sous les yeux; cette plongée permet des découvertes guidées par le présent, et se distingue donc fortement de la très répandue curiosité pour le passé, les vieilles pierres, les vieilles coutumes, etc.; elle ne cherche pas à tout prix des origines (dont on sait à quel point elles sont souvent mensongères, voire mythiques), mais les conditions de possibilité du présent, avec ses particularités, ses contradictions. Enfin, en troisième lieu, la démarche consiste à remonter jusqu’au présent, afin de le soumettre à une seconde observation, une observation armée de toute connaissance puisée dans les archives du passé. En ce sens, selon le proverbe, la vérité sort du puits non pas toute nue (hélas!) mais revêtue et dégoulinante de mousses et autres productions aquatiques. La confrontation s’exaspère entre ce que je vois de mes yeux naïfs et ce que je connais (par les archives, mais aussi par les témoignages et les témoins-fossiles, muets, dans la pierre, dans le paysage), entre le visible et l’invisible».
Ayant réédité Du rural à l’urbain, j’y renvoie le lecteur. Dans ma préface, j’y développe longuement la théorie de la méthode régressive-progressive, signe que nous étions, R. Lourau et moi, même à distance, sur la même longueur d’onde. Mais ici, l’enjeu n’est pas tant d’exposer la théorie que de la mettre en pratique. Il faut donc prévoir trois parties:
1. La première sera descriptive de la réalité, celle du contexte de la mort de René Lourau. Quel est le contexte de sa mort? Il y a son départ en retraite, et très peu de temps après, son décès. Quelles sont les luttes à mort qui se développent alors? Quels en sont les enjeux? Comment René Lourau est-il impliqué dans ces conflits? Qu’y met-il de lui? Et moi? Il se trouve que, sans avoir de relation avec René à ce moment-là, nous nous retrouvons sur des positions proches. Il va falloir m’impliquer, trier sur mon bureau tous les papiers qui le recouvrent. La description du présent de la mort de René, ce sont ces textes que je distribue, ou que je garde pour moi, mais que j’écris pour prendre position dans le conflit, dans les conflits.
2. La seconde partie sera celle de l’enquête sur les conditions de possibilité de ce présent. Je ne dois pas chercher à tout prix «les origines», mais «plonger dans le passé, dans le mode de production de ce que j’ai sous les yeux». Les contradictions qui se vivent entre septembre 1999 et janvier 2000, d’où viennent-elles? Où plongent-elles leurs racines? Dans quel humus? Je tenterai de remonter dans le passé autant qu’il me sera possible pour trouver les nœuds ou les moments historiques où se sont prises certaines décisions, où ont été vécus certains traumatismes qui sont devenus des contradictions pour aujourd’hui.
3. La troisième partie sera un retour au présent. Comment, informé et éclairé de la connaissance de moments fondateurs, des batailles perdues ou gagnées, vais-je pouvoir revenir au présent pour le comprendre, pour le reprendre autrement?
Clin d’œil à la posture d’auteur de René Lourau, je joindrai à ce livre un morceau du journal écrit depuis son décès qui est devenu tout doucement le journal de ce livre. En effet, depuis 1980, René Lourau n’a publié aucun livre, où il n’y ait le journal du livre. Ce journal est à la fois un processus, un retour au présent d’aujourd’hui, celui du premier anniversaire du décès de R. Lourau. Entre Janvier 2000 et janvier 2001, j’ai tenu un journal intitulé: «Qu’est-ce que l’analyse institutionnelle? Penser, agir après la mort de René Lourau». Ce texte est long (130 pages). Il aurait été, à lui seul, un livre. C’est pourquoi, suivant la manière de René Lourau, je n’en donnerai à lire que des extraits, ceux qui touchent au plus près à ces questions que j’ai formulées au début de cette introduction. A partir de janvier 2001, ayant trouvé un éditeur pour ce projet, ce journal s’est transformé en journal du livre.
Remi Hess
http://lesanalyseurs.over-blog.org