Analyse institutionnelle : Théorie et pratique au sein des institutions politiques, éducatives et de recherche. L'implication des individus et des groupes dans la vie politique et sociale.
Wroclaw, le lundi 24 janvier 2000
Il est 7 h 20. Je me suis réveillé à 5 h 44 et je n'ai cessé de penser à René Lourau, ou plutôt à nos rapports. Dans le texte d'hommage que j'ai fait le 15 janvier, sous forme de réponse à sa lettre du 9, reçue le 11, jour de sa mort, prenant appui sur l'actualité de notre département universitaire, j'ai développé ce que je devais à René Lourau du point de vue de la direction de thèses. Dans ce texte, je disais que René m'a transmis ses trucs, son savoir-faire. Aujourd'hui, à Saint-Denis, c'est la réunion du troisième cycle. Évidemment, je voudrais y être, mais ne pas y être, c'est y être d'une autre manière.
Un truc que R. Lourau avait, et qu'il utilisait toujours lors d'une soutenance de thèse, c'est de mesurer l'écart entre le contenu du mémoire et le titre. Très souvent, l'étudiant choisit un titre au moment de son inscription. C'est pour lui un point de départ. Mais pendant sa recherche, puis au cours de l'écriture du texte, le sujet évolue, mais pas le titre. Ainsi, très souvent, l'impétrant garde un titre qui n'a plus de rapport avec le travail présenté. R. Lourau partait de cela pour évaluer le chemin parcouru. Au cours des 150 jurys de thèse auxquels j'ai participé, j'ai vu faire cela une ou deux fois par un professeur qui souffrait du trop grand écart entre le titre de la thèse et son contenu… Mais très souvent, personne ne remarque cette discrépance (il paraît que le mot existe en français). Lourau avait donc toujours un biais original pour introduire son intervention lors de la discussion avec le candidat.
«Je ne voudrais pas que l'on se serve de Lourau comme d'une arme ou comme d’une estrade». Cette phrase me revient dans la tête… Je crois l'avoir lue dans le texte d'hommage de Gilles. Je la trouve plaisante. Ce que je ne comprends pas, c'est l'usage d'arme que l'on pourrait faire de R. Lourau ou de son œuvre. En quoi R. Lourau pourrait-il servir à quelqu'un pour se battre? Quant à l'estrade! René Barbier a montré que ceux qui avaient fait le choix de suivre Lourau sur le terrain de l'analyse institutionnelle avaient fait un choix qui était aux antipodes d'un choix de carrière. Pour lui, choisir Bourdieu en 1973 était une manière plus assurée que d'opter pour Lourau. Je pense qu'avec le temps, les choses ont empiré sur ce terrain. En même temps, on s'aperçoit que René a de nombreux élèves qui ont fait carrière, au sens où ils ont obtenu des postes universitaires. C'est une contradiction qu'il faut explorer. L'AI n'est pas porteuse de réussite académique. Pourtant, ceux qui entrent vraiment dedans peuvent réussir plus vite que d’autres. Pourquoi? J'ai avancé sur ce point, en ce qui concerne mon destin, lors d'un entretien d'une heure trente (enregistrée) que j'ai eu avec Christine le 12 janvier. Faut-il en reprendre les idées ici? Pour me donner le temps de réfléchir, je vais aller prendre mon petit déjeuner.
16 h 30
Le stage m'absorbe et me fatigue. J'ai dormi entre 14 et 15 h!
Wroclaw, mercredi 26 janvier 2000, 11 h
Hier, je n'ai pas pensé à R. Lourau, car je me suis réveillé avec un mal de crâne terrible. J'avais bu une vodka sur deux bières… Je ne comprends pas ce qui m'est arrivé. Cela s'est calmé dans la matinée, grâce à un cachet que m'a donné Sébastien, l'animateur du groupe allemand. Quand on est très mal physiquement, on n'a pas de capacité de concentrer sa pensée sur quelque chose de fixe… R. Lourau s'est imposé à moi en milieu de journée.
J'ai été voir Christine pour lui demander comment elle pensait gérer l'après-midi (prévu pour la découverte de la ville de Wroclaw). Je l'ai trouvée mal. Elle pleurait presque. Je ne comprenais pas pourquoi. J'étais dans un monde organisationnel de planification de la journée, et elle, elle traversait une phase de mélancolie. Cela fait quinze jours que Lourau est mort. Elle l'avait rencontré le samedi précédant son décès. Ils s'étaient disputés, assez violemment, semble-t-il. En fin de journée, ils s'étaient donné rendez-vous pour le mardi 18, pour réfléchir, pour dépasser le nœud du conflit. Ce fut le jour et l'heure de son enterrement! Peut-on vivre une telle culpabilité? Oui, apparemment. Mais, moralement, cela n'est pas possible.
La neige s'est mise à tomber.
Remi Hess
http://lesanalyseurs.over-blog.org