Analyse institutionnelle : Théorie et pratique au sein des institutions politiques, éducatives et de recherche. L'implication des individus et des groupes dans la vie politique et sociale.
2.2.9 La place de l’Etat
La place de l’État dans ses recherches est un thème récurant dans l’ensemble de ses livres. Il faut comprendre qu’Henri Lefebvre est un fervent marxiste. Il a cru au dépérissement de l’État. Il ne voit dans ce système qu’une immense machine à gouverner, à aliéner l’ensemble de la société. C’est l’instrument du dogmatisme. Ainsi, il s’entêtera dans une critique continuelle du stalinisme, du capitalisme et de la technocratie. Ils sont les instruments du politique qui semble faire croire à la population que la démocratie existe.
En 1975, il publie le livre Hegel, Marx, Nietzsche ou le royaume de l’ombre. Ce livre est une triade dont : «Hegel serait le Père la Loi ; Marx le Fils la Foi ; Nietzsche l’Esprit la Joie ! (H. Lefebvre, 1975c, p. 40) ». Pour Henri Lefebvre ces trois philosophes entrent dans un continuum où chacun tente de dépasser la philosophie de l’autre. En reprenant la thématique de l’État, il cherche à découvrir le mouvement de l’état et ses contradictions. « S’il est vrai que la pensée hégélienne se concentre en un mot, en un concept : l’état - que la pensée marxiste met fortement l’accent sur le social et la société, - que Nietzsche enfin a médité sur la civilisation et les valeurs, le paradoxe laisse entrevoir un sens qui reste à découvrir : une triple détermination du monde moderne, impliquant des conflits multiples et peut-être sa fin, au sein de la « réalité » dite humaine, ceci à titre d’hypothèse dont l’ampleur autorise à dire qu’elle a une portée stratégique (Henri Lefebvre, 1975c, p.11) ». Ce livre après une introduction permettant de présenter la démarche réflexive de l’auteur s’attache à décrire celle des trois philosophes cités quant à la réalité du devenir de l’État. H. Lefebvre s’interroge sur le choix à faire entre ces trois philosophies, y en a-t-il réellement un alors qu’il faudrait plus penser au dépassement de l’une par l’autre.
Comment définir l’État ? Henri Lefebvre répond à cette question dans une série de livres en quatre volumes : De l’état. Le premier est publié en 1976, il porte le sous-titre, L’état dans le monde moderne. Il s’interroge alors sur la présence de l’État au monde, comme une substance, une réalité, une forme, un objet, une simulation de l’être. Ce premier tome permet de situer le contexte dans lequel l’État apparaît et se développe. Le second volume a comme sous-titre, De Hegel à Mao par Staline. C’est un retour historique sur les différentes formes de pouvoir et des conséquences sur la population. Il poursuit son avancée dans la présentation de l’État vue par Hegel. Ensuite Henri Lefebvre se tourne vers la révolution totale prévue par Marx et aborde les visions de grands marxistes comme Rosa Luxembourg, Lassalle et Kautsky, Lénine, Staline et Trotski. Puis il se tourne vers des expériences qui auraient pu apporter du changement comme celle de l’école de Franckfort ou l'expérience yougoslave. Il s’attache ensuite à faire découvrir Mao et la révolution culturelle en Chine, les échecs de toute cette histoire pour terminer sur une interrogation : jusqu’où va la crise de la théorie ?
Le troisième tome : Le mode de production étatique (MPE) permet le rapprochement des deux ouvrages précédents. Il reprend les concepts cités afin de les faire évoluer. Dans un premier temps, il s’occupe des différentes thèses de Rosa Luxembourg concernant sa version sur la rupture de la totalité et poursuit vers la création d’une société socialiste. Ensuite il s’attarde à comprendre la transition prévue par Marx (la création d’une société socialiste) qui lui semble encore obscure. Il reprend les fondements de l’État moderne afin de critiquer certains textes d’Engels qui ne semblent pas répondre à l’évolution réelle. Au niveau de la loi, H. Lefebvre veut comprendre « comment la Loi détourne les énergies contre le dehors, l’extérieur, l’étranger, l’Autre (qui n’accepte pas la loi) (H. Lefebvre, 1976a, p. XXIX) ». Puis dans une recherche sur la place du capitalisme, il précise que la division du travail politique est provoquée par la bureaucratie, les appareils d’État et les Partis. Il mentionne aussi la croissance et son développement et les contradictions provoquées. Pour finir, il conclut sur un devenir de l’État omniscient, omniprésent et omnipotent qui serait créateur d’une société de la libre circulation.
Dans le quatrième volume, Henri Lefebvre veut établir Les contradictions de l’État moderne. Ces contradictions se déterminent suivant la logique et les stratégies entreprises pour que l’État devienne réducteur des conflits sociaux. Son objectif est d’atteindre une voie nouvelle, de découvrir l’avenir de l’État en démêlant le noeud des contradictions. Il s’interroge donc sur la mondialité et le marché mondial. Il conclut l’ensemble de cette oeuvre : « la théorie ouvre le chemin, fraie la voie nouvelle ; la pratique s’y engage, elle produit la route et l’espace (H. Lefebvre, 1978a, p. 441) ». H. Lefebvre prévient ceux qui souhaitent comprendre l’avenir en affirmant que seule l’analyse des contradictions passées peut leur donner le programme à tenir pour entrer dans de nouveaux possibles. Les utopies se réalisent si elles sont réfléchies et pensées par rapport à un vécu. Concevoir l’avenir n’est pas impossible, il faut simplement savoir utiliser le matérialisme dialectique.
La forte industrialisation du monde moderne et la puissance financière détenue par le pouvoir capitaliste conduisent à créer une nouvelle forme de classe qu’Henri Lefebvre nomme les technocrates. Il écrit un premier livre sur ce sujet en 1968, Position : contre les technocrates en finir avec l’humanité fiction. Ce livre souhaite démontrer que la technicité n’est pas une solution aux problèmes de l’Homme, mais qu’elle conduit davantage à l’aliénation à de nouveaux besoins. C’est la création de la société de consommation dirigée qui permet au capitalisme de survivre. Il critique la cybernétique qui crée de nouveaux humains appelés anthropes incapable de faire et de réfléchir par eux-mêmes. Son objectif est de réveiller le monde sur ce nouveau danger. « L’anthrope devra savoir qu’il ne représente rien et qu’il prescrit une manière de vivre plus qu’une théorie philosophico-scientifique. Il devra perpétuellement inventer, s’inventer, se réinventer, créer sans crier à la création, brouiller les pistes et les cartes du cybernanthrope, le décevoir et le surprendre (H. Lefebvre, 1968²c, p. 230) ». En 1971, il réédite ce livre en lui donnant un nouveau titre Vers le cybernanthrope.
Cette pensée tournée vers la technique et la technologie conduit Henri Lefebvre à penser que la différence est une richesse. Il craint la montée de l’homogénéité et de l’uniformisation. À ce sujet il écrit Le manifeste du différentialiste, afin de les combattre. « Pourquoi la différence ? Cette question déjà n’a guère de sens. Vous êtes, nous y sommes, et chacun de nous, dans le différent. Celui qui ne veut et ne peut ni imiter de loin quelque grand Modèle, ni s’identifier à lui, celui-là n’a d’autre issue que de se vouloir autre. Il l’est déjà ! Une notion apparemment banale, la différence confirme à chaque instant son importance théorique et pratique. [...] Cette notion exprime quelque chose en ce qui concerne le passé ; elle signifie quelque chose en ce qui concerne le possible. Qui diffère et de qui et de quoi ? Qu’est-ce que différer ? Sommes-nous destinés (vous et nous - toi et moi) à perdre nos différences; à nous battre pour une ombre, la nôtre ? Ne devons-nous pas gagner de haute lutte ce que nous sommes, notre différence ? Est-ce un fait ou un droit, une certitude ou une chance ?... (H. Lefebvre, 1971a, p. 51 et p. 9) ».
Sandrine Deulceux
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