Analyse institutionnelle : Théorie et pratique au sein des institutions politiques, éducatives et de recherche. L'implication des individus et des groupes dans la vie politique et sociale.
2.2. La place de la pensée transductive
Lorsque j’ai entrepris la phase régressive de cette méthode pour reconstituer mon projet de vie, j’ai perçu la mise en place d’une procédure de pensée me permettant de remonter dans le temps à partir d’éléments précis. Chaque souvenir me conduisait par transduction vers un suivant plus ancien. Ainsi, partir du présent et s’interroger soi-même sur les actes formatifs que constituent notre projet de vie, c’est partir d’un actuel, pour faire surgir le réel et l’objectiver. Dans cette quête de sens de mon existence, j’ai découvert que celle-ci se redessinait, se transformait au gré des mots et prenait vie à nouveau. En travaillant avec la méthode régressive progressive, j’ai eu l’impression de partir du plus simple, le présent et d’aller vers le plus complexe, le passé. Donc, cette organisation de ma pensée a dirigé ma réflexion vers l’essentiel pour la rendre concrète et réinterpréter implicitement l’ensemble du cours de ma vie. Cette description confirme que « la méthode représente, en effet, l'universel concret. Elle donne des lois qui sont suprêmement objectives, étant à la fois des lois du réel et des lois de la pensée, c'est-à-dire des lois de tout mouvement, dans le réel comme dans la pensée (H. Lefebvre, 1968²a, p. 220) ».
Si la méthode est un mouvement entre la pensée et le réel, c'est-à-dire entre un universel abstrait vers un universel concret, une hypothèse se pose donc : pourrait-on supposer que celle-ci est un dispositif transductif transformant l’abstrait en concret? Notamment, si je prends en compte le processus de mon éducation sans davantage de précision, cela reste abstrait. La transduction conduit mon raisonnement, d’un bond à un autre, me permettant de ressaisir dans le passé ce qui m’engage réellement dans ce processus d’éducation tout au long de la vie dans lequel je m’inscris. Je donne du sens aux ruptures, en les définissant plus précisément. Ainsi, la transduction par effet de glissements conduit l’esprit vers une concrétisation de l’objet en le faisant passer du global au local, comme le précise « le concept de champ de cohérence de Ravetin ». Il « s’appuie sur [...] la relation philosophique global/local, foyer intense de transductions. Le global, homogène, est perte de repères, délocalisation. Le local, hétérogène, est constitué de repère en fuite : localisations, relocalisations s’actualisent mais sont potentialisables dans le global (R. Lourau, 1997, p. 4) ».
Cependant, la transduction dans un mouvement dialectique s’inverse aussi. Elle devient un autre dispositif permettant de faire surgir les possibles. C’est en projetant sa pensée, qu’elle se transforme ; elle est vecteur de l’idée (insight), et lance une nouvelle analyse tournée vers l’avenir. Ainsi la phase progressive donne un sens nouveau au possible de la construction de son projet de soi, car l’anticipation du futur est dépendante du passé.
En effet, « les opérations classiques du raisonnement ne peuvent plus suffire. L’induction allait du fait à la loi, du particulier au général, du contingent au nécessaire. La déduction concluait du général au singulier, de l’affirmation à l’impliqué, du nécessaire au nécessaire. À ces opérations rigoureuses, nous ajouterons la transduction qui construit un objet virtuel à partir d’informations et qui atteint la solution à partir de données. On peut aussi dire que la transduction va du réel (donné) au possible. [...] Ils vont du présent au virtuel et du donné au possible, dans une incessante prospection que n’épuisent pas les notions psychologiques habituelles d’atteinte, de prévision, d’incertitude (H. Lefebvre, 1962²a, p. 121-122) ».
Comme pour Henri Lefebvre j’ai utilisé la transduction, pour me projeter dans un avenir possible, construisant méthodiquement le rêve, conduisant à une première utopie, pour devenir un advenir possible. Cette stratégie se détermine par l’analyse du passé. La personnalité de chaque individu induit un fonctionnement et permet de saisir ses intérêts. Ceux-ci se révèlent par la vision des bonds significatifs, lors des tournants de vie. Ils mettent en lumière la volonté, la motivation et l’implication fournies lors de la construction de ce projet de soi, puis par transduction, à les adapter et à les construire dans le devenir.
Je conclurais cette exploration de la méthode régressive progressive, par une brève réflexion. Henri Lefebvre a toujours adapté sa méthodologie de recherche en rapport à l’objet et à la finalité attendue. Ainsi, il laisse à ses lecteurs, de nombreux indices dans chacun de ses livres. Cependant, je ne pourrais justifier un tri judicieux ou exhaustif, car la méthode est écrite et réécrite constamment. En effet, la naissance d’une méthode de travail se crée, se définit et se perfectionne, suivant la situation et le moment. Elle forme ainsi un continuum et s’investit dans une forme en constante amélioration tournée vers la praxis. Bien que cette méthode reste pour l’essentiel identique au principe expliqué par l’auteur, je pense aussi la transformer et l’adapter au contexte de ma recherche.
Sandrine Deulceux
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