Analyse institutionnelle : Théorie et pratique au sein des institutions politiques, éducatives et de recherche. L'implication des individus et des groupes dans la vie politique et sociale.
2.1.1.3. Le concept de rupture
Plusieurs questions me viennent à l’esprit, elles organisent ma réflexion et sont constitutives du cheminement de ce travail d’analyse. Qu’est-ce que la rupture ? Quelle place prend t-elle dans la méthode régressive progressive ? À quel moment apparaît-elle ? Quelles en sont les raisons ?... Afin de donner un sens à cette recherche, il me semble important de traiter plusieurs points au préalable afin de saisir, le processus de changement, tant chez l’homme que dans la société. Il apparaît que dans toute mutation, la crise et le conflit en sont les causes. Ainsi, j’aborderai pour expliquer mon raisonnement, l’aspect transition homme/société, et les processus de mutation qui semblent définir les points de rupture des moments historiques.
La rupture démontre la force de l’identification agissante pour transformer l’identité tant individuelle que sociétale. Dans ce cas, la rupture s’exprime par une interruption dans le continuum des modes de vie. Cette discontinuité devient alors remarquable. Elle rompt le quotidien. Par exemple, Henri Lefebvre recherche les points critiques ou crises, qui déterminent les fins et les débuts de chaque nouvelle période ou époque. Toutefois cette rupture institue aussi la fin d’un mythe personnel comme tournant de vie. Petites ou grandes ces ruptures s’expriment alors sous forme de révolutions plus ou moins spectaculaires. De l’historicité émerge le monde en action. Son observation fait prendre conscience de la différence entre le présent et le passé.
Henri Lefebvre ajoute « notre civilisation, comme toute réalité, a avancé par bonds inégaux, saccadés ; avec des détours, des sinuosités, de brusques tournants. Les sciences de la nature ont progressé les premières. Pour des motifs très divers, certains secteurs de la connaissance et de la vie sont restés en arrière. Les sciences de la réalité humaine (médecine, physiologie et psychologie - histoire - économie politique et ses applications, etc.) retardent encore sur les sciences de la nature. Quant à la vie pratique et quotidienne - secteur fondamental cependant - elle retarde à tel point qu'elle peut apparaître souvent inchangée ou seulement dégradée (H. Lefebvre, 1947b, p. 262) ».
La société est à l’image de l’homme, car l’identité individuelle est la source de l’identité collective. Selon Henri Lefebvre, « la conscience privée et la conscience publique - s’intervertissent, et se pervertissent sans cesse. La société bourgeoise, comme telle est une somme de conscience bourgeoise de classe, c'est-à-dire une conscience publique et extérieure (H. Lefebvre, 19363, p. 239) » (22). Le concept d’identification s’affine selon les groupes ethniques, culturels. Elle s’inscrit suivant la communauté de référence dans laquelle l’individu s’engage. Cependant, d’autres critères d’appréciations entrent en compte : l’époque, le milieu économique et politique. Cette identification consolide une identité collective et une conscience collective, agissant sur chacun par la transmission des règles, des normes et de la morale, entre autre.
L’aspect mondialisation tend à vouloir construire l’unité, c'est-à-dire dans le sens d’une seule identité collective au niveau mondial. C’est en somme supprimer l’individualité et la différence. Ce qui peut être appréciable pour certains organismes, les industriels ou les lobbyings, mais peut conduire vers d’autres réalités : l’uniformité peut être la solution aux conflits et aux crises, mais à quel prix ? ! Qui doit s’adapter à l’autre ? Comment instituer de nouveaux compromis ?
Cependant, la mondialisation de l’identité serait un tournant de vie d’une grande importance. Denys Cuche précise « l’identification peut fonctionner comme une affirmation ou comme une assignation identitaire. L’identité est toujours un compromis, une négociation entre auto-identité, [...] hétéro-identité [...] (D. Cuche, 2001, p. 87) ». Et j’ajouterais éco-identité.
Et, Claude Dubar affirme « qu’il existe un mouvement historique à la fois très ancien et très incertain, de passage d’un certain mode d’identification à un autre. Il s’agit, plus précisément, de processus historiques, à la fois collectifs et individuels, qui modifient la configuration des formes identitaires définies comme modalités d’identification (Claude Dubar, 2000, p. 4) ».
Donc, l’identification est un processus naturel, donnant la place à une identité en mouvement, allant vers son dépassement. Par exemple, l’effet de rupture se ressent davantage dans les communautés intergénérationnelles où l’ancien ne se sent plus en phase avec le jeune.
Pourtant, si l’on prend en compte la théorie des identités de Paul Ricoeur, il existe deux formes d’identités, la mêmeté et l’ipséïté, de là découlent plusieurs éléments constitutifs de l’identité, de l’être et du mythe personnel et par conséquent de la formation du mythe collectif et d’une identité sociale. Donc, les prémices de la crise sociétale peuvent provenir de crises individuelles, car la déconstruction du mythe collectif provoque une transformation du mythe personnel, et réciproquement l’inverse se produit aussi.
Car « c’est la croyance dans l’identité personnelle qui conditionne les formes d’identification sociétaire aux divers groupes (familiaux, professionnels, religieux, politiques) considérées comme des résultantes de choix personnels et non comme des assignations héritées (Claude Dubar, 2000, p. 5) ». Et, « l’émergence de formes nouvelles d'individualité est ici considérée comme le résultat, ni volontaire, ni programmé, de processus modifiant les modes d'identification des individus par suite de transformations majeures dans l’organisation économique, politique et symbolique des rapports sociaux. Aucun accord n'existe parmi les historiens, sociologues ou anthropologues, pour accorder à un processus particulier un rôle déterminant (Claude Dubar, 2000, p. 16) ».
De même, si je considère les révolutions comme résultantes de la crise intérieure d’une société, les concepts élaborés autour de la crise individuelle me semblent proches, car ils sont en lien aux contradictions entre une conscience collective aliénante et individuelle aliénée. L’identité est constitutive de la conscience de l’individuel, elle s’identifie au collectif par l’identification. Selon Vincent Gaulejac, l’identité est polysémique, elle est « l’idem », ce qui rassemble et permet de définir l’«être » comme, « caractère de ce qui est identique », l’unité, « caractère de ce qui reste identique à soi-même », la reconnaissance et l’individualisation, le fait pour une personne d’être tel individu et de pouvoir également être reconnue pour telle sans nulle confusion grâce aux éléments qui l’individualisent (article de V. Gaulejac, dirigé par J. Barus-Michel, E. Enriquez et A. Lévy, 2006, pp. 174-180) ».
Dans cette analyse du principe de rupture, je me suis davantage centrée sur l’individu. Il est moteur de tout changement. En effet, l’homme prend conscience d’un décalage entre ses besoins et ceux que la société lui apporte, la contradiction s’installe. Ce processus conduit ensuite à des transformations en chaîne car l’homme s’auto-crée continuellement. Pourtant, il serait intéressant de prendre en considération d’autres formes de rupture, à d’autres niveaux, par exemple : la représentation du besoin, de l’outil, de la politique, de l’éducation… car le danger est l’analyse d’un élément isolé, qui tendrait à distinguer la partie comme représentative d’une totalité, alors « que le devenir est un tout. [...] L’analyse brise ce tout. Cependant cette analyse est possible ; [...] elle est un mouvement dans le mouvement ; elle ne le brise irrémédiablement qu’en se croyant achevée et en posant des affirmations absolues (H. Lefebvre, 19407, p. 33) ».
Donc, la rupture souligne la fin d’un moment, la fin d’une civilisation, d’une société, puis, l’avènement d’une autre. Elle est l’instant, situé entre les deux moments. C’est le point critique. Le franchissement d’une étape s’exprime par un bond tentant ainsi de dépasser le moment en franchissant la frontière du suivant.
(22) Cette citation est reprise du texte La conscience privée, dans la 2ème édition du livre La conscience mystifiée. Il a été écrit en dans les années 1950, il aurait dû faire partie d’un ensemble de trois livres sur la conscience mystifiée, la conscience privée, la conscience sociale (Armand Ajzenberg, p. 235).
Sandrine Deulceux
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