Analyse institutionnelle : Théorie et pratique au sein des institutions politiques, éducatives et de recherche. L'implication des individus et des groupes dans la vie politique et sociale.
Introduction
Dans les dernières pages des Mots et les Choses, Michel Foucault souligne la distinction entre deux modalités de la circulation et de la propagation des concepts dans le champ fragmenté et hétérogène des sciences humaines.
Certains concepts « sont transportés à partir d’un autre domaine de la connaissance, et [...], perdant alors toute efficacité opératoire, ne jouent plus qu’un rôle d’image (1) ». Tel est le cas, par exemple, des métaphores organicistes dans la sociologie du xixe siècle, comme l’ont montré les analyses de Georges Canguilhem et Judith Schlanger (2). Dans d’autres cas, le concept se détache du langage naturel, il s’« endurcit » à l’intérieur d’une théorie scientifique, dépasse un certain nombre de « seuils » de scientificisation, acquiert une « pureté » à l’intérieur d’une théorie formelle. Ce processus ne l’empêche pas de continuer à poursuivre une vie autonome dans le langage ordinaire : la « propagation » d’un mot et l’opération de métaphorisation qui s’y trouve rattachée « ne cessent de nourrir le langage naturel, de multiplier les opérations d’interconnexion, implicite ou explicite, entre registres distincts, et de s’oublier lorsque s’annule la différence entre la métaphore et sa source ( 3)». Un tel concept devient alors ce que Foucault appelle un « modèle » : « Les modèles constituants […] ne sont pas pour les sciences humaines des techniques de formalisation ni de simples moyens pour imaginer, à moindre frais, des processus ; ils permettent de former des ensembles de phénomènes comme autant d’“objets” pour un savoir possible ; ils assurent leur liaison dans l’empiricité, mais ils les offrent à l’expérience, déjà liés ensemble. Ils jouent le rôle de “catégories” dans le savoir singulier des sciences humaines (4). »
Les réflexions recueillies dans ce livre sont nées d’une série de questions concernant l’une de ces catégories, au cours d’une enquête développée dans une thèse de doctorat. La question initiale concernait l’émergence et l’histoire d’un concept ambigu, celui de « population ». Cette ambiguïté tient, d’une part, à la polysémie du terme et à la place particulière de la démographie, qui est à la fois la plus « scientifique » des sciences humaines et aussi une discipline intrinsèquement «politique », puisque ses résultats sont depuis toujours des suggestions d’action pour les gouvernants (5). D’autre part, le concept de population est devenu un « concept organisateur » pour toute une grande partie des sciences humaines et sociales, en acquérant ainsi une série de significations différentes (6). Toutefois, la difficulté d’étudier aujourd’hui l’histoire du concept de «population» tient, plus encore qu’à sa polysémie, au partage disciplinaire entre l’histoire des concepts politiques – qui ne s’occupe guère des concepts scientifiques ou mi-scientifiques – et le cadre de l’histoire épistémologique, qui ne s’intéresse pas aux concepts politiques. Certes, la sociologie des sciences a mis au centre de l’attention des objets mi-politiques, mi-scientifiques, mais souvent en effaçant les conditions historiques de l’apparition et du développement de ces concepts (7).
Il est évident que l’histoire foucaldienne de la «gouvernementalité» représentait une alternative à ces trois solutions, d’autant plus que Foucault s’est occupé largement du concept de population, vers la fin des années 1970 (8). À nos yeux, la méthode archéo-généalogique de Foucault représentait une façon de travailler qui se situe constamment à la frontière entre épistémologie et politique sans jamais céder aux stigmatisations banales et à la dénonciation facile. Partir de l’hypothèse foucaldienne sur la naissance de la biopolitique et de l’importance que les phénomènes concernant une « population » humaine commencent à assumer pour la politique du XIXème siècle pouvait donc apparaître comme une solution attrayante, à condition cependant de ne pas simplement répéter ou paraphraser les intuitions foucaldiennes. Que faire, par exemple, des hypothèses de Foucault sur la biopolitique? Fallait-il les assumer en tant que cadre historique donné pour reconstruire la naissance du concept moderne de population, ou bien mettre en perspective historique l’hypothèse de la gouvernementalité et «vérifier » la « crédibilité » historique de la lecture foucaldienne de l’émergence du concept de population, comme s’il s’agissait d’une thèse historique à part entière ? Ce livre est né littéralement de cette question, qui, à notre sens, traduit un problème plus large concernant la réception et l’héritage de l’oeuvre de Foucault. Quel usage actuel pouvons-nous faire de ce travail éclectique, fragmenté, composé de moments profondément distincts (l’enseignement, les livres, les interventions dans l’actualité), et pourtant doté d’une unité profonde (9) ?
L’extraordinaire diffusion des analyses historiennes, sociologiques ou philosophiques qui s’inspirent de ce travail n’a pas, semble-t-il, épuisé la question. Quelques ouvrages importants ont réussi à donner une vision d’ensemble sinon de la totalité, au moins d’une grande partie de la pensée foucaldienne. D’autres auteurs se sont penchés sur quelque période ou séquence significative du cheminement de Foucault, en espérant y trouver un fil conducteur permettant de re-parcourir l’ensemble du projet foucaldien.
En schématisant, nous pouvons distinguer deux types d’approche de l’oeuvre foucaldienne, qui sont aussi autant de façons de s’approprier ce travail problématique.
D’une part, il y aura les commentateurs, qui considèrent l’oeuvre foucaldienne comme un corpus quelconque d’histoire de la philosophie, dont il faut reconstruire l’enchaînement, les sources, le contexte, etc. Généralement, ce sont les philosophes qui revendiquent une sorte de privilège à l’interprétation d’une oeuvre qui plonge ses racines dans la philosophie et ne cesse de débattre avec les options philosophiques de son temps (phénoménologie, structuralisme, philosophie du langage, épistémologie historique).
Les interprétations vont ainsi du commentaire pur et simple à l’exégèse, avec les risques que ces deux manières d’aborder une oeuvre impliquent : la paraphrase ou l’excès d’érudition, « qui s’autorise un certain supplément de savoir, mais dont le lecteur, fondamentalement, n’a pas besoin pour bien comprendre le texte qui lui est donné à lire (10) ». Or, en réduisant une pensée très liée à son présent, qui « naît et meurt avec son présent », qui n’a pas cessé de se concevoir comme une expérience, à l’exercice universitaire du commentaire discipliné, ne risque-t-on pas de désamorcer les bombes foucaldiennes (11) ?
D’autre part, il y a les usagers des ouvrages foucaldiens (12). Nous pensons moins à ceux qui, au nom de la malheureuse métaphore foucaldienne-deleuzienne de la boîte à outils, ont transformé la pensée de Foucault en une sorte de bible qu’à ceux qui travaillent sur les pistes ouvertes par Foucault, notamment dans ses cours, en essayant de les inscrire dans une analyse de notre propre présent. Ici, toutefois, le risque est autre et peut-être plus grand. Souvent on transpose simplement les analyses foucaldiennes dans les champs des sciences sociales et politiques, de la critique littéraire ou de l’histoire des sciences, en appliquant directement les outils foucaldiens à notre actualité ou à un domaine historique, comme si ces outils ne disposaient pas de leur propre historicité, comme s’ils n’étaient pas liés à leur usage dans une autre réalité, comme s’ils n’étaient pas eux-mêmes des formes plastiques en perpétuelle transformation (13). Ainsi prend-on les analyses foucaldiennes pour des vérités historiques, qui permettent de les décliner par rapport à un champ d’étude spécifique. Le résultat est que les concepts foucaldiens finissent souvent par fonctionner à l’intérieur d’un autre système de référence, ou que les interprétations foucaldiennes sont « appliquées » de façon plus ou moins rigide à des analyses ou à des matériaux qui leur restent profondément hétérogènes.
Il ne s’agissait pas, bien entendu, de critiquer l’une ou l’autre de ces approches : elles restent deux modalités légitimes et utiles de l’appropriation de l’oeuvre foucaldienne qui ont souvent donné lieu à d’excellents travaux, dont nous nous servirons dans cet ouvrage. Cependant, il est utile d’attirer l’attention du lecteur sur la profonde distance qui sépare la majeure partie de ces travaux de la démarche foucaldienne. Tout se passe comme si cette avalanche de commentaires érudits et d’usages polymorphes nous empêchait de conduire des enquêtes s’inscrivant dans le même style que celui de Foucault. Car la véritable question est davantage celle de l’héritage d’intuitions, d’analyses, de concepts que nous a légués Foucault. Nous croyons, en effet, que le fait de travailler sur les pistes que les ouvrages foucaldiens ont ouvertes, en montrant leurs enjeux, leurs limites, leur fécondité, ne devrait pas nous faire oublier la forme spécifique du travail foucaldien. Autrement dit, le fait de s’approprier des outils de la boîte ne devrait pas conduire à sous-évaluer la boîte et encore plus le travail de reconstruction et transformation continuelles de cette boîte (14). Or, la confusion systématiquement entretenue entre ces différentes approches ne masque-t-elle pas la forme de cette boîte, en empêchant aujourd’hui de travailler sur les pistes que lui-même a ouvertes, notamment dans ses cours au Collège de France ?
Au fil de notre travail, nous nous sommes rendu compte que la question n’était pas de savoir comment choisir son propre champ, mais justement comment ne pas choisir entre ces deux options. La question n’est pas de savoir si chacune de ces approches est problématique, correcte ou fautive, mais bien plutôt de se donner les moyens pour surmonter leur disjonction.
Cette disjonction, ou plus précisément cette division du travail entre « commentateurs » et « usagers », a fini par gommer la spécificité de la démarche foucaldienne. Précisément, cette démarche – et plus profondément la structuration du travail foucaldien – reste encore aujourd’hui, en bonne partie, un mystère (15). Ce travail impliquait d’abord une redéfinition des enjeux de la philosophie et, finalement, de la philosophie elle-même, en la confrontant sans relâche à son dehors : un extérieur historique, mais aussi scientifique, politique, pratique, où la pensée trouvait à la fois la source et le but de ses déplacements. Si cette transformation et son lien immédiat à une expérience étaient le vrai moteur du travail foucaldien, il faut pouvoir alors imaginer non seulement la plasticité des outils, mais aussi l’élasticité de la boîte, ces deux registres étant à l’origine de la multiplication des analyses « foucaldiennes » dans des domaines aussi éloignés du savoir.
1 Michel Foucault, Les Mots et les Choses. Une archéologie des sciences humaines, Paris, Gallimard, 1966 (MC), p. 368. Se reporter à la bibliographie pour les abréviations des titres récurrents.
2 Cf. en particulier G. Canguilhem, « Qu’est-ce qu’une idéologie scientifique ? », in Idéologie et rationalité dans L’histoire des sciences de la vie. Nouvelles études d’histoire et de philosophie des sciences, Paris, Vrin, 1988 ; « La théorie cellulaire », in La Connaissance de la vie, Paris, Vrin, 1965 (rééd. 1992), p. 43-80 ; J. Schlanger, Les Métaphores de l’organisme, Paris, Vrin, 1971.
3 I. Stengers, « La propagation des concepts », in D’une science à l’autre. Des concepts nomades, Paris, Seuil, 1987, p. 18-19.
4 MC, p. 368.
5 Selon Lévi-Strauss, la démographie est, avec la linguistique, la science de l’homme qui « a réussi à aller le plus loin dans le sens de la rigueur et de l’universalité» (cf. « Critères scientifiques dans les disciplines sociales et humaines », in Anthropologie structurale deux, Paris, Plon, 1973, p. 348. Sur le rapport entre la démographie et les politiques étatiques contemporaines, cf. l’article fondateur de D. Hodgson, «Demography as social science and policy science », Population and Development Review, vol. 9, 1, mars 1983, p. 1-34.
6 Sur le «concept organisateur », cf. I. Hacking, «Historical méta-epistemology », in L. Daston, W. Carl, Wahrheit und Geschichte, Göttingen, Vandenhoeck & Ruprecht, 1999, p. 53-76. Sur la « population » en tant que concept organisateur polysémantique, cf. H. Le Bras (éd.), L’Invention des populations. Biologie, idéologie et politique, Paris, Odile Jacob, 2000, et L. Paltrinieri, « Le modèle homéostatique en démographie et dans l’histoire des doctrines de population », Araben. Revue du GREPH, 4, mai 2008, p. 60-76. Nous sommes en train de préparer un ouvrage sur cette question aux Éditions de l’ENS.
7 Cf., sur ce « quasi-objet » des sciences, M. Serres, Le Parasite, Paris, Grasset et Fasquelle, 1980, p. 301 et suiv. ; B. Latour « Les chantiers actuels des études sociologiques sur les sciences exactes », in R. Guesnerie, F. Hartog, Des sciences et des techniques : un débat, Paris, Éditions de l’EHESS, « Cahier des Annales », 45, 1998, p. 11-24 ; Id., Pandora’s Hope. Essays on the Reality of Sciences Studies, Cambridge, Harvard University Press, 1999, tr. fr. L’Espoir de Pandore. Pour une version réaliste de l’activité scientifi que, Paris, La Découverte, 2007.
8 Cf. surtout Sécurité, territoire, population. Cours au Collège de France, 1977-1978, M. Senellart (éd.), Paris, Gallimard/Seuil, coll. « Hautes Études », 2004 (désormais STP).
9 Cf. C. Del Vento, J.-L. Fournel, « L’édition des cours et les “pistes” de Michel Foucault. Entretiens avec Mauro Bertani, Alessandro Fontana et Michel Senellart », Laboratoire italien. Politique et société, 7, 2007 : «Philologie et politique », p. 173-198. Cf. aussi, sur cette question, M. Senellart, « Le cachalot et l’écrevisse. Réfl exion sur la rédaction des cours au Collège de France », in P. Artières, J.-F. Bert, F. Gros, J. Revel (éd.), «Foucault», Les Cahiers de l’Herne, 95, Paris, Éditions de l’Herne, 2011, p. 147-155.
10 C. Del Vento, J.-L. Fournel, « L’édition des cours et les “pistes” de Michel Foucault… », op. cit., p. 185.
11 Cf. M. Foucault, « Dialogue sur le pouvoir », p. 476 : « Je voudrais écrire des livres bombes, c’est-à-dire des livres qui soient utiles précisément au moment où quelqu’un les écrit ou les lit. Ensuite, ils disparaîtraient. » Cf. sur ce point A. Fontana, « Leggere Foucault, oggi », in M. Galzigna (éd.), Foucault oggi, Milan, Feltrinelli, 2008, p. 29-44.
12 Sur les usages de Foucault, cf. J.-F. Bert, « Michel Foucault. Usages et actualités », Le Portique, 13-14, 2004 ; M. Potte-Bonneville, « Politique des usages », Vacarme, 29, automne 2004, et id., « Usages », in P. Artières et M. Potte-Bonneville, D’après Foucault, Paris, Les Prairies ordinaires, 2007, p. 343-375 ; G. Le Blanc (éd.), Les Usages de Foucault, Paris, PUF, à paraître.
13 Cf. G. Didi-Hubermann, Devant le temps, Paris, Minuit, 2000, p. 9-55.
14 Cf. sur ce point P. Artières et M. Potte-Bonneville, D’après Foucault, op. cit., passim.
15 Il faut renvoyer, sur ce point, au travail accompli au sein du projet ANR, « La bibliothèque foucaldienne » (ENS Lyon–EHESS, 2009-2011) dont une partie a été restituée sur le site <http ://lbf-ehess.ens-lyon.fr/>, et in P. Artières, J.-F. Bert, F. Gros, J. Revel (éd.), « Foucault », op. cit., 95, p. 115-174. Plus généralement, sur le façonnement des pratiques et du travail intellectuel, C. Jacob, Lieux de savoir, II, Les Mains de l’intellect, Paris, Albin Michel, 2011.
Luca Paltrinieri
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