Analyse institutionnelle : Théorie et pratique au sein des institutions politiques, éducatives et de recherche. L'implication des individus et des groupes dans la vie politique et sociale.
Humanismes, antihumanismes. De Ficin à Heidegger, T I : Humanitas et rentabilité
de Stéphane Toussaint
Paris : Les Belles Lettres 2008, 333p.
Rendre compte de cet ouvrage très fouillé de l'italiéniste et philosophe Stéphane Toussaint présente un privilège certain et une responsabilité lourde. L'auteur conduit ses lecteurs d'une main sûre à la fois dans le paysage de la Renaissance italienne et dans les méandres des politiques éducatives de l'Europe. Les résultats de ses recherches lui permettent d’articuler ces deux terrains. Il se propose par cela d'analyser ce que l'on appelle actuellement la Crise.
Les développements concernant la Renaissance se centrent sur Marsile Ficin (1433-1499) et Jean Pic de la Mirandole (1463-1499). Ces deux penseurs visent la formation de l'homme entendu comme «unité culturelle, psychologique et intellectuelle» (56). Cette approche tridimensionnelle met en œuvre le «triple rythme de l'émanation, de la conversion et du retour» (294; mise en parallèle avec le triptyque de Marcel Mauss, «donner-recevoir-rendre», cf. 258), les bases de tout partage, par conséquent aussi celui du savoir. Reconnaissant ces trois valeurs, Henri-Irénée Marrou y perçoit même les bases d'une humanité raisonnable et d'une éthique personnaliste (cf. 48). Pour effectuer ce «renovatio pédagogique et philosophique» (34), Ficin et Pic «s'engagent dans une symphonia sapientielle»(134), le but n'étant pas une reprise des anciens paradigmes, mais «de(s) superpositions et de(s) croisements sans nombres», parmi lesquels «l'apport chrétien» et «l'humanisme latin» (ibid.). Ce scénario intègre le travail intellectuel, certes non rentable à premier vue, dans les possibilités d'un vrai métier humain pourvu d'une importance sociale irremplaçable.
S'attachant ensuite à élucider la «béance entre Ficin et Heidegger» (148, cf. aussi 267, n. 1), et références à l'appui, l'auteur prend d'abord ses distances de toute «simplification idéologique» (cf. 125sqq, cit. 127) qui se reflète de façon exemplaire dans le jugement «du poète Grillparzer en 1849 : «Le chemin de l'éducation nouvelle passe de l'humanité par la nationalité à la bestialité» (126). A la place, il soutient qu'une dispersion, voire une confusion (cf. p. ex. 150), a conduit à une crise de «l'humanité idéale européenne», idéal que Edmund Husserl circonscrit «comme un principe suprême, une abstraction hors atteinte de l'histoire» (147). Cette crise allait s'installer avec une vigueur insoupçonnée lorsque, le «20 décembre 1946 [...] le gouvernement militaire français» signe une «interdiction d'enseigner à l'université» (159). Cette interdiction a été prononcée contre le professeur allemand Martin Heidegger qui déclenche une terrible revanche. Il écrit à son élève français Jean Beaufret une «Lettre sur l'humanisme» qui «devait inaugurer la «colonisation réussie» de la France» (161; cf. aussi le ch. 7, Ficin, Kristeller, le néohumanisme et le nazisme, 147-157). Ce drame se joue pendant que les alliés essaient de se concerter sur une éducation de l'Allemagne occupée [1]. Il s'agit de «disloquer l'humanitas», la tourner et la détourner par «un très puissant modèle herméneutique»(163). Ainsi, Heidegger parvient à instaurer une «métaphysique de la mort sur la terre, avec ses damnés et ses élus, ses seigneurs et ses serfs, ses despotes et ses travailleurs» (ibid.).
Si l'humanitas avait prôné la générosité de chacun à l'égard de tous, cette générosité est dès maintenant éliminée du discours sociétal. Il en résulte un déchaînement du principe de la rentabilité [2].
L'auteur consacre d'intéressants développements aux programmes de l'éducation et de la formation tout au long de la vie que je me propose de discuter ailleurs [3]. En résumé, pour Toussaint, ces programmes présentent le levier le plus efficace dans le remplacement de l'humanitas par la rentabilité, de l'homme tridimensionnel, ouvert à la générosité, par le consommateur mis au pas et replié sur soi : «Nous avons compris que l'«employabilité», l'éducation-tout-au-long-de-la-vie, l'apprentissage-de-l'apprentissage ne montrent aucune pitié envers l'humanité soumise à un rigoureux régime d'utilisation. L'utilité pour l'humanitas et l'intérêt pour l'homme n'y sont pas même esquissés. Seules s'y donnent la main l'excellence idiote et la cécité rentable»(289).
Ce n'est pas son discours ouvertement provocateur qui me fait hésiter de rentrer déjà ici dans un débat. Le point le plus problématique, à mon avis, concerne sa proposition de réévaluer «la triade humaine» (56). Que l'homme est mal compris par les politiques de l'identité, me semble notre constat commun. Toussaint n'a apparemment pas réalisé que l'approche qu'il s'attache à démasquer se réclame de cette filiation même dont il défend un «pan» (cf. 56), comme le dit expressément un disciple et collaborateur proche de Heidegger, Hans-Georg Gadamer [4]. Je suppose donc que les recherches de Boumard et al. (cf. op. cit.) est plus proche de la réalité humaine [5].
Toussaint n'économise pas de place quand il s'agit de citer les différents protagonistes. Il restitue même pour la plupart des citations en langue étrangère la citation dans l'original. En outre, la bibliographie (303-324) et l'index (325-332) font de ce livre un véritable outil de travail. Qui désire se familiariser avec l'histoire des questions brûlantes d'actualité des politiques européennes de l'éducation l'étudiera avec profit.
Leonore Bazinek
http://lesanalyseurs.over-blog.org
[1] Cf. Helen Liddell/Edmond Vermeil/Bogdan Suchodolski, Education in occupied Germany, Paris: Rivière 1949, 148p (cf. 161, n.3).
[2 ]Il n'est pas question de détailler ici les différentes étapes conduisant de l'idéologie nazie, mondialisée notamment par l'école de Heidegger, à la politique éducative de l'Europe. - A lire avec profit : Déviances scolaires et dissociation. Pour une autre pédagogie, de Patrick Boumard (dans : Patrick Boumard/Georges Lapassade/Michel Lobrot, Le mythe de l'identité, Paris : Anthropos 2006, 11-76) qui dégage ces stratégies >harmonisatrices< du point de vue pédagogique et psychosociologique. - Le public germanophone dispose en outre avec les travaux d'Ernst Klee de toutes les informations nécessaires pour suivre pas à pas ces processus, mis en lumière par l'analyse philosophique et historique de Toussaint.
[3] Cf. en attendant Lucette Colin/Jean Louis Le Grand (dir.), L'éducation tout au long de la vie, Paris : Anthropos 2008, 168p; volume qui présente des travaux essayant de contourner ces directives officielles et analysées avec justesse par Toussaint.
[4] Cf. Wahrheit und Methode, Tübingen : Mohr 31972, 410sq.
[5] Cf. pourtant pour une discussion nuancée de la tridimensionnalité Henri Lefebvre, Le langage et la société, Paris : Gallimard 1966, 218-335, notamment 226.