Analyse institutionnelle : Théorie et pratique au sein des institutions politiques, éducatives et de recherche. L'implication des individus et des groupes dans la vie politique et sociale.
Comment produire notre livre sur le journal d’intervention?
Entretien avec Remi Hess (8)
Aujourd’hui, nous avons médité sur la temporalité, c’est-à-dire sur l’utilisation de la méthode progressive-régressive dans la construction de l’écriture de notre ouvrage…
Des dimensions pas encore travaillées sur le journal d’intervention pourraient se formuler sous forme de questions : que signifie faire lire un texte impliqué, impliqué parce qu’on l’écrit d’un certain lieu et d’un certain point de vue, qui est spécifique, différent de l’espace occupé par les lecteurs ? Qu’est-ce qui fait que ce type de texte provoque une résonance morphique dans la communauté de référence ? Pourquoi des gens réagissent-ils, ou au contraire ne réagissent-ils pas, à une lettre ou un texte qu’on leur envoie ? Certains réagissent tout de suite et d’autres ne réagissent pas. Pour ceux qui ne réagissent pas, s’il y a des résonances en eux, ils ne sont pas en mesure de les formaliser, cela reste informel. Il leur manque du temps, de la motivation pour le faire. C’est un peu comme des secousses sismiques : ils sont touchés, mais restent incapables de les analyser. Mais ce non-formel, cet « à formaliser », est élément constitutif, quand même, de la communauté de référence et des échanges, même si on n’y répond pas : c’est là, c’est posé entre nous ! On pourra certainement le reprendre, le mettre en forme un jour, prochain ou lointain... Il en est ainsi des questions restées en suspens, dans la communauté de référence que je formais avec H. Lefebvre et R. Lourau, sur la question de l’Etat, autour des années 1975-78. R. Lourau n’a pas répondu aux questions posées sur «équivalence et non équivalence», par H. Lefebvre, tout au long d’une centaine de pages de De l’Etat. Cela reste entre nous. C’est un chantier que je vais reprendre. Il est un futur proche, ce désir de reprise, depuis 1980 ! Cela fait maintenant trente ans. La durée n’a pas de prise sur l’intensité des questions d’une communauté de référence. La communauté de référence est aussi faite de ces questions auxquelles on répond pas, mais qui nous font vivre ! L’emprise de ces choses entre nous est faite de formel et d’informel. Dans des formes d’attractions passionnelles qui restent à décrire, la communauté de référence est capable de gérer, le mot est vraiment impropre, du formel et de l’informel… Ce n’est pas de la gestion, du management, c’est plutôt de la maintenance, ou mieux encore : du ménagement. On se ménage des questions qui restent dans les limbes, dans l’entre-deux de nos moments !
Réfléchir au sens de la décision qu’on prend de faire lire son journal d’intervention est une autre dimension du travail à mener entre nous. Si on dit quelque chose de vraiment important pour nous, on prend le risque de susciter des effets : les retours peuvent être forts.
Quand on lit un journal, il y a des résonances, et le lecteur fait une interprétation selon certains points. Ce que je te dis à toi, aujourd’hui, Chère Anne-Claire, bien que nous parlions de la même question, est différent de ce que j’ai pu dire à Bertrand ces jours derniers : dans nos deux dialogues, il n’y a pas une idée, pas un mot identique. C’est d’ailleurs assez stupéfiant de comparer nos deux dialogues, tenus à quelques jours d’intervalle. Notre relation est autre que celle que j’ai construite avec Bertrand. Chaque lecteur du journal trouve ainsi quelque chose que les autres n’ont pas trouvé, du fait que chacun ne se trouve pas exactement dans la même position, dans les mêmes problématiques, dans les mêmes contextes de vie.
La communauté de référence produit quelque chose, mais elle le travaille de façon plurielle, dans le travail personnel, dans les interactions interindividuelles, dans la dynamique de sous-groupe, dans un plus grand groupe qui a toujours la vocation de s’ouvrir à Augustin, Kareen, Loïc, Isabelle, et encore davantage, selon les contextes. C’est ce mouvement d’attractions passionnelles, pour reprendre l’expression de Charles Fourier, qui est intéressant. Il faut voir aussi ce que F. Guattari appelait le transfert et le contre transfert, ce que nous nommons l’implication dans l’analyse institutionnelle, c’est-à-dire en quoi un texte écrit par l’un implique l’autre, les autres ?
J’ai tenu mon journal sur la guerre que m’a fait Jean-Louis. Si je le faisais circuler, cela pourrait avoir des effets. Jean-Louis, comme il n’écrit pas de journal, a réinterprété notre conflit. La mémoire fait en général oublier certains détails, et aujourd’hui, il dit que c’est moi qui a créé l’incident, et que j’ai gagné et qu’il a perdu… C’est une réélaboration psychique. Or, mon journal révèle que c’est lui qui a créé la guerre et qu’au final, je n’ai pas gagné du tout, car le poste, objet du problème, a été défini à la va-vite, et si on m’avait demandé mon avis, je ne l’aurai pas du tout défini, comme ils l’ont fait, au dernier moment. J’ai l’impression d’avoir perdu dans cette affaire, et lui pense que j’ai gagné… Ce qui est intéressant dans le journal, c’est qu’en écrivant les faits au jour le jour, on peut restituer très précisément la manière dont les choses se sont passées, donc les analyser, donc entrer dans leur compréhension.
C’est exactement ce qui s’est passé entre Dominique de Villepin et le général Rondot. On veut rétablir les faits de l’affaire Clearstream, 4 ans après. On découvre tout d’un coup qu’il y a un mec qui a tenu son journal de marche, et qui peut dire que tel jour, il y a eu un coup de téléphone entre X et Y !… Quelle force, par rapport à la mémoire : on ne se souvient plus exactement, il y a rien de bien assuré qui soit demeuré ! On est complètement à côté de ce que les autres ont vécu, et dont ils ont gardé les traces rigoureuses.
Une autre dimension du travail à développer : l’articulation de notre journal d’intervention avec d’autres dispositifs de travail. Il faut voir en quoi d’autres outils de l’intervention, par exemple la constellation socianalytique, qui est une réunion d’amitié, un peu thérapeutique mais aussi institutionnelle, que l’on organise autour de quelqu’un qui pète les plombs dans un groupe, s’articule avec le journal. En quoi les outils de l’intervention s’articulent avec le journal d’intervention ? Le journal d’intervention, pour l’instant, c’est nous, c’est toi, moi, G. Lapassade, mais il est mort !… c’est un petit groupe de gens qui ont distribué leur journal à d’autres gens, à l’intérieur d’un groupe, d’une organisation. A côté, d’autres (les psychothérapeutes institutionnels, par exemple) ont inventé des formes différentes de travail. Peut-on penser leur articulation ?
Est-ce qu’on ne pourrait pas essayer de voir, si on accepte le concept de quasi-journal, la place de l’enregistrement de l’implication des gens, comme le propose Saïda, dans son texte dans Cultures et sociétés ? Ce type de pratique a-t-il un rapport avec le journal ? Dans les périodes de crise existentielle, il y a beaucoup d’analyses, et cette analyse-là est vraiment riche, si on arrive à la capitaliser. Pour les personnes qui n’écrivent pas leur journal, comment capter cette parole ? Cela peut aussi produire du sens, même pour les diaristes. On ne dit pas les mêmes choses dans le journal et dans des entretiens. N’est-ce pas d’ailleurs ce que nous tentons de faire, aujourd’hui ?
On a bien bavardé, cet après-midi. J’imaginais finir notre livre aujourd’hui, mais on ne l’a pas fait : il y avait trop de travail. Il fallait s’organiser psychiquement, intellectuellement. Notre travail va me donner l’énergie nécessaire pour reprendre l’écriture du livre, et essayer de voir comment le construire autrement, pour que le passé ne soit pas trop lourd. Si on démarre par du présent, ça sera plus vivant. Le passé passera mieux.
Il y a beaucoup de choses sur le journal dans cet écrit, mais peut-être pas suffisamment sur l’intervention. Puisque tu as relu La sociologie d’intervention, (on a retrouvé tout à l’heure ton journal de lecture sur la sociologie d’intervention), il nous faudrait ensemble, compte tenu de ton intérêt pour l’intervention, faire une cartographie de ce qu’il reste à faire. Des choses que je voudrais mettre dans Le journal d’intervention auraient plutôt leur place dans La sociologie d’intervention. Ne faut-il pas faire deux livres ? Nous pourrions refaire La sociologie d’intervention, dans le même mouvement, c’est-à-dire renvoyer le lecteur à La sociologie d’intervention dans Le journal d’intervention, dire qu’on ne veut pas traiter telle partie ici, mais que le lecteur la retrouvera dans l’autre bouquin.
Le chapitre sur H. Lefebvre ne devrait-il pas aller dans l’autre bouquin ? Dans La sociologie d’intervention, on va enlever l’article sur la SEL qui est nul, car cela ne correspond plus du tout à ce que l’on fait aujourd’hui : à la place, on va donner 4 ou 5 exemples d’interventions pour montrer la complexité de l’intervention aujourd’hui : il pourrait y avoir des interventions que j’ai faites ou que Patrice a faites. On pourrait choisir 7 ou 8 moments d’intervention, où la sociologie se développe. Si on fait les deux bouquins en même temps, on se donne un gros chantier, et si on fait deux livres, pourquoi pas trois ? Il y aurait Le journal d’intervention, La sociologie d’intervention, et Interventions et formation. Un se divise en trois, selon l’expérience de G. Lapassade dans la réédition de Groupes, organisations, institutions, qui fut l’occasion de faire naître L’analyseur et l’analyste et L’autogestion pédagogique.
Entretien avec Remi Hess réalisé par Anne-Claire Cormery
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