Analyse institutionnelle : Théorie et pratique au sein des institutions politiques, éducatives et de recherche. L'implication des individus et des groupes dans la vie politique et sociale.
Désintégrer l’histoire de l’être :
la Métaphilosophie d’Henri Lefebvre
Ce chapitre introduit un ouvrage assez mal connu dans la discussion autour de l’entreprise heideggérienne. Il s’agit pourtant d’une publication avec une remarquable ambition philosophique qui répond à Heidegger sur des questions essentielles. L’auteur, le philosophe Henri Lefebvre (1901-1991), s’est fait une réputation internationale plutôt par ses travaux sur la sociologie urbaine et ses élaborations singulières de certaines intuitions de Karl Marx (1813-1883). Nous allons retrouver ces deux aspects majeurs de son œuvre qui jouent aussi un rôle décisif dans sa confrontation à la conception heideggérienne. Notre présentation montre dans un premier temps comment Lefebvre situe la Métaphilosophie[1] dans l’histoire de la philosophie pour en venir ensuite à sa discussion de Heidegger. Nous concluons sur une évaluation nuancée du projet métaphilosophique qui a pour ambition de reconduire la philosophie malgré les impasses dans lesquels elle s’est engouffrée selon les analyses de Lefebvre. C’est au fil de ces trois moments que l’on comprend la pertinence de ne choisir qu’une œuvre pour ce bref exercice et pourquoi porter son choix sur ce livre si difficile et énigmatique de cet auteur prolixe.
Notons encore que Lefebvre connaissait parfaitement la langue allemande. Nous avons, avec cet auteur francophone, un excellent connaisseur de l’entreprise heideggérienne et cela des décennies avant la publication des traductions françaises. Si Lefebvre cite Heidegger, directement très peu et, en ce qui concerne la Métaphilosophie, ne cite que des traductions françaises, il ne faut pas oublier que, dès 1927, celui-ci s’est exprimé de manière sévère sur Être et Temps.
Une philosophie qui se veut poieisis et praxis
Lefebvre étale son propos entièrement maîtrisé sur huit chapitres. Il énonce dès le départ que l’on retrouvera les notions et schémas exposés dans les « Prolégomènes » (cf. 2000, 23-32) tout au long du livre. De même, après avoir posé la question d’une légitimité de sa démarche dans le dernier chapitre, il revient sur ces tableaux « qui prendront alors tout leur sens » (23). Si, donc, la philosophie accepte de s’affronter au déploiement technique de la science et, conjointement, si elle s’ouvre à la praxis, si elle s’avère alors apte à intégrer une réflexion soutenue du sociopolitique, elle pourra sortir de la dure épreuve infligée par la réduction de la pensée à une Weltanschauung. Ce processus demande une entière lucidité sur les forces créatrices de l’homme, la poièsis et la praxis. Car, si le « devenir […] semble épuisé », on peut montrer que cet épuisement est en fait une réduction qui produit des « résidus » gardant « la capacité créatrice ». Le rebondissement produit par eux fait en sorte que « le devenir reprend ». Lefebvre en conclut alors : « Nous n’avons pas le droit de construire une ontologie […] Nous ne devons pas ‘ontologiser’ l’histoire » (2000, 24).
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Leonore Bazinek
Chercheuse associée à l’ERIAC (Normandie Université, UNIROUEN)
[1] La « Préface » à la deuxième édition de Georges Labica (1930-2009) (dans Lefebvre 2000, 5-21) présente la place de la Métaphilosophie dans l’œuvre de Lefebvre et dans son contexte historique.