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Analyse institutionnelle : Théorie et pratique au sein des institutions politiques, éducatives et de recherche. L'implication des individus et des groupes dans la vie politique et sociale.

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Class Struggle is a Splendored-Thing (Roulez, jaunesse !) (1) - [Gilets jaunes à l'épreuve des luttes des classes]*

 

Class Struggle is a Splendored-Thing 

(Roulez, jaunesse !)

 

A la mémoire de Pierre Lantz

 

Dans une analyse publiée au fort du mouvement des Gilets jaunes, nos amis de Temps critiques évoquent à son propos une « rupture du fil historique des luttes des classes »1. Ce qui se trouve remis en cause, disent-ils, c’est l’idée même que la lutte des classes serait celle de la classe du travail contre le capital, laquelle se manifeste dans des formes spécifiques comme la grève, le blocage de la production à partir des usines ou, la grève générale quand cette lutte atteint son paroxysme.

La lutte des classes, dans sa forme classique, suppose du coup l’existence d’un sujet historique – le prolétariat, rassemblé et institué comme tel par un projet général d’émancipation – et aussi, le texte le rappelle, des modèles historiques – Cuba, la Chine autour de 68…

Ce bref rappel permet en effet de mesurer l’écart qui sépare le mouvement actuel de ce qu’il est convenu d’appeler « la lutte des classes », dans ses formes historiquement reconnues, immédiatement identifiables.

Avec les Gilets jaunes, en effet, on se déplace d’un champ d’antagonisme dans lequel est en jeu le blocage de la production des marchandises à un autre où est en question celui de leur circulation – les « flux » – motif sur lequel insiste aussi le Comité invisible. Ensuite, même si les « révoltés des ronds-points sont pour beaucoup des salariés », ils échappent aussi souvent à la condition salariale, qu’ils soient retraités, sans emploi, « auto-entrepreneurs pauvres », femmes dites au foyer, etc. D’où ce point décisif : « Ce n’est pas à partir du rapport de travail qu’ils interviennent, mais à partir de leurs conditions de vie et de leur inexistence sociale. Une lutte, certes, mais une lutte sans classe plutôt qu’une lutte des classes [je souligne, A.B.] ».

L’analyse produite par Temps critiques se poursuit en suivant ce fil : le mouvement est diversité, formé d’individus aux statuts et parcours infiniment variables, mais cela ne l’a pas empêché de s’agencer autour de collectifs, ce qui permet d’affirmer que les groupes rassemblés autour des ronds-points sont animés par l’esprit d’une « communauté de lutte faite de partage sur les conditions difficiles de vie ; d’union des énergies contre le pouvoir globaliste (…) ; d’aspirations collectives pour que cesse la mauvaise vie ». Il s’agit d’un mouvement animé par un fort esprit de solidarité, d’un mouvement autonome qui s’est, si l’on ose dire, spontanément auto-organisé, un mouvement manifestement rétif à toute forme d’institutionnalisation – même si certaines de ses composantes ou certains de ses acteurs peuvent être tentés d’en emprunter le chemin ; d’un mouvement qui, par conséquent, ne saurait emprunter la voie historique de la structuration en conseils – « Les Gilets jaunes ne peuvent faire des ‘conseils des ronds-points’ comme il y a eu des conseils ouvriers ou des conseils de soldats ». La souplesse inhérente au mouvement fait qu’il passe aisément de la figure du blocage (on crée un effet de thrombose en un point stratégique pour la circulation) au déplacement (virés par les flics, les bloqueurs vont s’installer plus loin, ils nomadisent).

Cependant, même s’il se trouve débranché de ce que l’on appelait naguère « le monde du travail » (une notion devenue au reste quelque peu nébuleuse), même s’il n’est pas adossé à un projet d’émancipation étayé par un « grand récit », le mouvement présent n’en demeure pas moins, selon les auteurs du texte, porté par « une tension vers la communauté, non pas une tension abstraite vers la communauté humaine, mais une tension à la fois concrète (elle est dans l’affect) et générale parce que le mouvement embrasse et questionne l’ensemble des rapports sociaux ». Le champ de l’antagonisme traditionnellement balisé par la lutte des classes se trouve du coup étendu : la situation dans laquelle est ressenti le scandale des inégalités dans leur forme actuelle, l’invisibilité sociale, l’évanescence des relations sociales « s’impose à un ensemble bien plus large que celui que recouvrait la lutte entre les deux grandes classes bourgeoise et ouvrière et elle n’est pas non plus réductible à une opposition simpliste entre riches et pauvres qui s’en tiendrait à une définition quantitative/monétaire ».

En bref, avec les Gilets jaunes, nous serions entrés dans une nouvelle conjoncture, une nouvelle époque peut-être, qui serait celle de la « lutte sans classe d’une ‘multitude’ », « une lutte sans classe au sens de l’absence d’un sujet historique ».

Je trouve cette analyse produite à chaud d’une grande pertinence et c’est la raison pour laquelle je me suis permis d’en reprendre un peu longuement le développement. On remarquera au passage qu’elle n’est pas le fait d’un « Grand Citoyen » (Bernanos) de la philosophie politique ou d’un gras éléphant de Sciences po, mais d’un groupe d’intellectuels militants qui, depuis des années s’attache à mettre des analyses et des concepts critiques sur notre actualité, loin des sunlights, qui peine à publier ses livres et à trouver les moyens de se faire entendre – dans un temps où le premier gourou venu a le gîte et le couvert assuré dans les colonnes du Monde et de Libé ou sur les ondes de France culture

Ce n’est pas la moindre vertu d’un mouvement comme celui des Gilets jaunes de permettre à ceux qui, dans le monde intellectuel, y retrouvent le fil de leur réflexion et enchaînent sur lui avec une sorte d’allégresse de la pensée, de se faire entendre – un peu – à la mesure même où se font entendre le silence assourdissant (ou pire, les fulminations) des grands prêtres de la Démocratie (renouvelée, revitalisée, radicalisée…), de la subversion par la Culture, de la philosophie de l’Evénement, du populisme « de gauche », etc.

Ce que j’aimerais discuter ici, c’est cette notion d’une « lutte sans classe d’une ‘multitude’ » ou encore d’une « lutte sans classe au sens de l’absence d’un sujet historique ». Dans la très célèbre ouverture du Manifeste communiste, Marx et Engels définissent la lutte des classes comme une sorte d’immémorial dont, simplement, au fil de l’évolution historique (des changements de grandes formations historiques), les protagonistes changent. Mais ce qui se maintient, selon leur proposition proclaméeassénée, plutôt que démontrée, au début du Manifeste, c’est la forme essentiellement binaire de l’affrontement des classes – de la lutte des plébéiens contre les patriciens au temps de la République romaine à celle du prolétariat et de la bourgeoisie capitaliste au milieu du XIXe siècle. Ce qui semble bien suggérer que le principe de ce qu’ils nomment lutte des classes, c’est une figure du dissensus et de l’affrontement, avant d’être ce qui compose la matière sensible de la lutte – des bourgeois et des prolétaires, des nobles et des serfs, des patriciens et des plébéiens. Ce qui compte, dans la lutte des classes comme figure ou concept, c’est bien l’élément relationnel qui en est l’invariant, et qui fait que le syntagme lutte des classes se trouve tout entier placé sous le signe de la division et du conflit. C’est la thèse que soutient Claude Lefort dans son livre sur Machiavel et qu’il reprend ensuite dans ses écrits sur la politique : ce qui est fondateur de la vie politique, dans nos sociétés, c’est la division, comme Machiavel l’avait déjà clairement énoncé dans les Discours sur la première décade de Tite-Live.

Ce qui peut aussi se dire dans des termes un peu différents : sous la « lutte » immémoriale court une perpétuelle guerre civile laquelle se coule dans des formes sociales infiniment variables, selon les époques et les configurations du moment (Schmitt, Foucault, Agamben…). Dans ces conditions, le fait que l’on assiste avec le mouvement des Gilets jaunes à une sorte de soulèvement populaire impossible à penser/classer (en termes de topographie et de taxinomie) selon les grilles analytiques qui nous sont familières en tant que nous sommes tous plus ou moins abondamment irrigués par la discursivité marxiste en dit peut-être moins long sur le caractère disruptif (un changement d’époque…?) de ce mouvement que sur la persistance de nos habitudes de pensée et des « plis » qui nous habitent. Le fait que le mouvement des Gilets jaunes nous oblige à redéployer notre entendement de la politique peut être une sorte de trompe-l’oeil : ce qui y apparaît comme absolument nouveau et même susceptible de faire époque pourrait bien n’être au fond que l’immémorial resurgissant et bousculant nos routines de pensée. Je dis l’immémorial, mais on pourrait aussi bien dire ici « la tradition des opprimés » ou « l’histoire des vaincus » telle que les entend Benjamin.

(...)

 

Alain Brossat

Publié le 12 février 2019

https://entreleslignesentrelesmots.blog/2019/02/12/class-struggle-is-a-splendored-thing-roulez-jaunesse/

* titre ajouté par nos soins

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