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  • : Le blog de Benyounès Bellagnech
  • : Analyse institutionnelle : Théorie et pratique au sein des institutions politiques, éducatives et de recherche. L'implication des individus et des groupes dans la vie politique et sociale.
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18 juin 2011 6 18 /06 /juin /2011 14:05

1.1.2.3 Les conjonctures productrices de changement

 

En 1929, Henri Lefebvre souhaite repartir à zéro. Il ne se sent plus philosophe, et n’a plus de lien avec les groupes, il a besoin de voir plus clair. De nombreuses péripéties se déroulent entre le moment de son engagement au service militaire et son retour à la vie civile. En cette période, le Parti change de posture. Il a tendance à se staliniser de plus en plus, « l’appareil se mettait en place non sans remous et terribles luttes de fractions entre sectaires et opportunismes et centristes (H. Lefebvre, 19594, p. 427)». Ensuite, en rentrant du service militaire, H. Lefebvre doit travailler pour faire vivre sa famille. Il s’engage dans différents métiers qui l’éloignent du champ de la philosophie et des intellectuels. Il reste quelques mois en tant que manoeuvre dans une usine, puis devient chauffeur de taxi. Il ne regrette pas cette période, mais il pense qu’il a perdu son temps. Il reviendra vite à son moment intellectuel poussé par Georges Politzer.

 

En 1929, c’est une histoire rocambolesque qui sera à l’origine de la fin de La revue Marxiste, mais aussi du groupe que formaient les Surréalistes et les Philosophes. L’histoire est due principalement à la perte de la fortune de Georges Friedmann qu’il devait consacrer à la création d’une maison d’édition : Les revues. Cette somme est dilapidée au jeu. Henri Lefebvre, à ce moment là, en 1927, avait une permission. Il était parti en quête d’une île (90) à acheter dans le Mordillant, donc il ne sut pas vraiment le fin mot de l’histoire. Pourtant, il fut accusé au côté de ses amis d’avoir dilapidé cette somme d’argent, ou plus encore, d’avoir volé l’argent du Parti. Suite à cet incident, son ami Norbert Gutterman quitta la France pour l’Amérique et Henri Lefebvre partit pour Privas enseigner la philosophie. Lors de son arrivée dans l’Ardèche, Henri Lefebvre découvre une région encore neuve. Le Parti communiste s’installe, il devient le secrétaire de rayon du Parti. Il trouve une maison sur les hauteurs qui surplombent la ville, dans une cabane qui semble vétuste et même sans chauffage. Il s’implique alors dans sa vie militante et il parcourt les montagnes de l’Ardèche à vélo de réunions en réunions. Il tente aussi de mettre en place un contre enseignement de la philosophie et il publie alors les Cahiers du contre-enseignement. Pendant cette période, il rencontre les ouvriers de la cimenterie Lafargue et les ouvrières des moulinages de soie. Il tente de leur faire comprendre la philosophie de Marx. Dans cette même période, il commence des enquêtes sur ces différentes entreprises, il écrit des articles de sociologie industrielle et du travail qu’il envoie au Parti. Ceux-ci furent publiés par la Pravda. Voici ses débuts dans le domaine de la sociologie. Vers 1930, Henri Lefebvre a accès aux oeuvres de jeunesse de K. Marx, qu’il traduit avec Norbert Gutterman, et il publie dans une petite revue nommée Avant- poste. Il donnera aussi ses premiers cours à la Sorbonne à la demande d’une association d’étudiants de gauche.

 

Il faut prendre en considération que depuis 1929, une crise importante se développe depuis les États-Unis et arrive jusqu’en Europe. Cette crise permet au mouvement fascisme de prendre position. Hitler qui en est le précurseur s’appuie sur les contradictions de la société actuelle et propose un programme dans lequel se présente un avenir meilleur. Henri Lefebvre et Norbert Gutterman dénonceront l’ampleur de ce mouvement par la publication de deux livres : La conscience mystifiée et Hitler au pouvoir, bilan de cinq années de fascisme en Allemagne. Ces deux livres lui valurent d’être inscrit sur la liste Otto (91). En 1933, Hitler par un coup de force prend le pouvoir en Allemagne en devenant Chancelier. À ce sujet, H. Lefebvre reconnait l’échec du Parti communiste qui voulant s’installer comme contre-société (92) se fait évincer par le Parti National Socialiste d’Hitler.

 

En 1932, Henri Lefebvre est muté au lycée de Montargis. Il enseigne la philosophie et devient également conseiller municipal. En 1940, il devra quitter la ville pour se rendre en zone libre dans la maison de sa mère à Navarrenx. Sa compagne de l’époque le prévient d’une prochaine arrestation. Alors, il prendra un poste d’enseignant au lycée de Clermont-Ferrand, puis de Saint-Étienne, jusqu’en 1941. Pourtant, il doit stopper toute activité du fait de sa révocation par le gouvernement de Vichy qui lui reproche ses activités subversives. En 1935, il se rendra à New-York, c’est son premier voyage vers les États-Unis. Il y rencontre son ami Norbert Gutterman. Pendant toute leur vie, ils échangeront une correspondance, les mettant tous deux au courant de la politique interne de chaque pays. Ainsi chacun de leur côté pouvait présager des devenirs possibles.

 

La guerre se termine. Tristan Tzara présente Henri Lefebvre en 1945 à la radio de Toulouse. H. Lefebvre devient responsable du service culturel. Il n’y restera que peu de temps car il reprend son poste d’enseignant à Paris et devient aussi chargé de cours à l’école de guerre. De nombreux changements se produisent alors à cette époque. C’est la fin d’une seconde guerre, tout reste à reconstruire. En 1945, Hitler se suicide. La défaite de l’Allemagne est signée lors de la conférence de Yalta entre Staline, Churchill et Roosevelt. C’est aussi le début du procès de Nuremberg et le bombardement de Hiroshima et Nagasaki. Puis en 1946, c’est la naissance de la Guerre froide qui plonge alors les États-Unis et l’URSS dans une confrontation totale. Dans le même temps, la France décide de destituer la république actuelle, c’est la naissance de la IVe république.

 

(90) Henri Lefebvre souhaitait répondre à une idée de créer l’île de la Sagesse.

 

(91) Pierre Assouline dans son livre L’épuration intellectuelle, explique que le but de la liste est de retirer de la vente tous les livres « qui par leur esprit mensonger et tendancieux ont systématiquement empoisonné l’opinion publique française : sont visées en particulier les publications de réfugiés politiques ou d’écrivains juifs qui, trahissant l’hospitalité que la France leur avait accordée, ont sans scrupules poussé à une guerre dont ils espéraient tirer profit pour leur but égoïste ». Cette citation accompagne la décision du 28 septembre 1940 prise par l’ambassadeur Otto Abetz, 1060 livres seront retirés de la vente. Une seconde liste suivra qui augmentera le nombre (soit 1170 livres) de livre interdit le 8 juillet 1942.

 

(92) Henri Lefebvre explique que la contre-société concerne le Parti qui s’organise pour devenir candidat à la direction de l’état.

 

Sandrine Deulceux

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17 juin 2011 5 17 /06 /juin /2011 10:19

1.1.2.2 Paris : Changeons la vie !

 

À Vingt ans, H. Lefebvre regagne Paris, et participe à différents mouvements. Nous sommes au lendemain de la Première Guerre mondiale. C’est la naissance du mouvement Dada, le début des Surréalistes, un groupe qui aspire à un monde meilleur. Il s’inscrit à la Sorbonne pour des études supérieures en philosophie. En 1922, il rencontre en ce lieu Pierre Morhange, Georges Politzer, Georges Friedmann; ils forment alors le groupe des philosophes. Leur désir est de se confronter au groupe des poètes, c'est-à-dire les Surréalistes. Henri Lefebvre est depuis toujours attiré par l’avant-garde, il veut la vivre et la comprendre car il ressent dans cette avant-garde, l’essence du changement, une nouvelle conception de la vie. Pourtant, il reste en alerte car il pense que l’avant-garde comme la modernité est suspecte, car aucune vision concrète sur l’avenir n’apparaît clairement. En cherchant sa voie, le groupe des philosophes se différentie des philosophes de renom de l’époque, comme Henri Bergson et Léon Brunschvicg. À cette période, Henri Lefebvre et ses congénères transforment le mystique religieux en mysticité qu’ils nomment païenne relevant des lectures de Spinoza et Schelling : «c’était le non-intellectualisme, la non-cérébralité et, confusément l’appel au corps, à travers une ontologie et une cosmologie que nous arrivions mal à définir. Ce n’était pas l’appel à l’irrationalité, mais plutôt à une surrationnalité (H. Lefebvre, 1975a, p. 39) ». En 1924, il terminera ses études supérieures en écrivant un mémoire tourné vers Pascal et le Jansénisme. Léon Brunschvicg, définira ce travail comme pas « assez précis, trop interprétatif, trop subjectif (H. Lefebvre, 19594, p. 371) ».

 

Sa rencontre avec Max Jacob a été marquante aussi. Ce poète le renvoie encore vers les aspects religieux de son vécu. H. Lefebvre le décrit comme un homme qui parlait sans relâche et décrivait des situations avec un «discours charriant un torrent d’images et des symboles» (H. Lefebvre, 1975a, p. 40) ». M. Jacob avait une théorie de l’imaginaire poétique, un côté mystique qu’il exposa à H. Lefebvre en des termes très élaborés. Pourtant dans un commentaire, il ajoute que malgré « sa contemplation de l’ineffable individuel. Mais, en Max, il y avait aussi l’envers, presque surréaliste, encore qu’il détestât les Surréalistes, de cet aspect concret, c’était le mystique. [...] max attribuait aux mots et aux images non pas la valeur de signes, mais celle des messages, et même des messagers. Curieux mélanges de mysticisme chrétien et de paganisme (Henri Lefebvre, 1975, p. 42 et 43) ». Les rencontres se terminèrent lorsque M. Jacob apprit l’appartenance d’H. Lefebvre au Parti communiste. Il rompit alors tout contact car il pensait que les communistes lui causeraient sa perte.

 

En 1924, Henri Lefebvre commence à écrire des articles dans la revue Philosophie. Le premier sera consacré à Dada ce qui lui valut d’être reconnu par les membres du groupe des Surréalistes. Le groupe des philosophes était déjà en contact avec eux. Ils écrivaient des textes et des manuscrits ensemble. Leur objectif était de répondre au changement du monde actuel. H. Lefebvre s’accordait avec eux, sur comment donner un nouveau sens à la vie, mais il divergeait sur les entreprises réelles des Surréalistes. Leur projet semblait ne correspondre qu’à un vide, sans donner une clarté conceptuelle telle que l’entendait H. Lefebvre dans sa Critique de la vie quotidienne ou bien en recherche de slogan vrai comme « Prolétaires de tout pays unissez-vous (H. Lefebvre, 1975a, p. 47) ». Pourtant, ces deux groupes eurent le souhait de fusionner. Pierre Morhange qui était un fervent croyant d’origine judaïque, et un peu le leader du groupe, demanda à H. Lefebvre de refuser l’association car Dieu les divisait. H. Lefebvre s’obligea à faire cette déclaration lors de la réunion de la centrale surréaliste, alors que l’idée même de le dire le répugnait. Par la suite, lors d’une entrevue avec André Breton, celui-ci l’engagea à lire Hegel, La logique. Cette lecture l’amena par la suite à lire Marx et à en défendre ses idées, voire même à s’insurger contre ceux qui déformaient le sens des concepts. Plusieurs de ses livres seront déterminants dans la promulgation du marxisme et lui vaudront les foudres du Parti.

 

En 1925, il s’insurge avec le groupe des Surréalistes et des philosophes en s’alliant aux idées du Parti communiste pour discuter contre la guerre du Maroc (la guerre du Rif). Puis, au cours de l’année 1926, Henri Lefebvre effectuera son service militaire qu’il terminera en novembre 1927 (aucune destination n’est évoquée). Il l’avait retardé au maximum, mais à vingt-six ans, il était temps de faire ce pas. Ses débuts à la caserne furent compliqués. Il se créait des mondes imaginaires pour tenter de percevoir autrement les ordres à suivre. Pourtant, à la suite d’une affaire de «désordre et indiscipline », son supérieur le condamna à des jours de prison. Il en fut épargné, sauvé par un adjudant qui était indigné par le sens qu’avait pris cette affaire. À partir de ce moment, la posture d’H. Lefebvre change. Il s’intéresse au côté stratégique des campagnes militaires et débute des lectures du général Foch. Il couvre des carnets de notes sur la tactique et la stratégie. Son objectif était de l’appliquer à comprendre la révolution mondiale. D’écrire un livre sur L’homme et le soldat. Cette période à tendance à séparer les membres du groupe des philosophes, chacun part dans des directions opposées pour faire son service.

 

En 1928, Henri Lefebvre et les membres du groupe des philosophes adhérent au mouvement communiste. Ce mouvement non institutionnalisé ne portera le nom de Parti que bien plus tard. H. Lefebvre explique : qu’«après une longue réflexion, en liaison avec la réflexion parallèle du groupe des Surréalistes, en même temps que mes amis du groupe des philosophes. Nous étions tous d’accord avec les poètes sur le principe de l’adhésion au mouvement révolutionnaire (H. Lefebvre, 1975a, p. 62)». Il pense y trouver une réponse à cette volonté d’aller vers un autre avenir et que le Parti prépare la révolution tant attendue. Il croit au marxisme et se dit trouver dans ce mouvement l’application propre des concepts de Karl Marx. Pourtant, sa vision de l’U.R.S.S. et des pratiques des soviets reste encore bien naïve. Par ailleurs, le fait qu’H. Lefebvre ait lu Marx le différencie des autres membres du Parti car le communisme n’est pas forcément le marxisme. Henri Lefebvre qualifie même ces jeunes militants comme empiristes. Pour eux, seule la classe ouvrière restait à sauver ce qui correspondait à l’idéal à défendre.

 

Sandrine Deulceux

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16 juin 2011 4 16 /06 /juin /2011 10:35

1.1.2.1 Le hasard producteur des possibles

 

Vers 1914, il découvre Paris. Au Lycée Louis Le Grand, il prépare le concours d’entrée à l’école polytechnique, il n’y restera qu’un an. Une pleurésie (89) l’empêche de poursuivre son rêve de s’orienter vers les voies scientifiques. Afin de se soigner, il quitte le nord de la France et se dirige vers Aix en Provence, pour suivre des cours de droit et de philosophie. Il obtiendra sa licence de philosophie auprès de Maurice Blondel qui l’accompagnera jusqu’à l’obtention de ce diplôme. Pour lui, c’est une rupture entre ses rêves d’enfant et la voie qu’il avait choisie à cette époque. Toutefois, il précise, qu’il lisait déjà Nietzche et Spinoza bien avant, donc le hasard de ce changement n’est pas total. Sans le savoir réellement, il était déjà inspiré par l’idée de travailler à partir du vécu/conçu. C'est-à-dire de redonner sa place à l'expérience. La philosophie est un champ qui lui tient à coeur. Pourtant, elle se confronte dans une forme de dialectique entre les sciences dures et les sciences humaines. Il aime dans chaque livre montrer qu’elles sont indissociables et constituantes de la totalité du vécu.

 

Sa rencontre avec Maurice Blondel sera déterminante. C’est un philosophe catholique orthodoxe. Ce professeur imprègne Henri Lefebvre de ses conceptions, tant par les confrontations à ses idées du moment que par le sens qu’il donnera à ses lectures. M. Blondel est un philosophe du modernisme ce qui est paradoxal avec l’aspect traditionnaliste de sa confession. À ce sujet, H. Lefebvre décrit les cours de M. Blondel comme « inoubliable et pourtant décevant. J’avais attendu des audaces extraordinaires et, devant moi, je voyais un homme remarquable, mais qui se défendait de toute audace (H. Lefebvre, 1975a, p. 21) ». Pendant ces années auprès de ce professeur, il travaille sur les textes de Saint-Augustin et la pensée thomiste qu’il réprouve car il constate les contradictions véhiculées par la religion. Il poursuit ses recherches en travaillant sur Jansénius, Pascal et le jansénisme du XVIIe siècle. Il se confronte alors à la dure réalité de la religion, le dogmatisme et la complexité, qui le ramènent à son enfance, vers les enseignements de sa mère.

 

(89) Son entrée dans la philosophie et une suite de hasards qu’Henri Lefebvre considère comme désastreux. « Il fallut d’abord que j’abandonne la préparation du concours, et les mathématiques. Il fallut qu’après un hiver de travail acharné j’attrape une mauvaise rougeole, que l’on m’expédie dans les Pyrénées, chez les soeurs de ma mère, deux vieilles filles. Ce n’est pas tout. Il fallut que le petit chien de la maison, lequel se nommait Follet attrape la rage ; que l’ainée de mes tantes (elle ne voulait pas admettre que son petit chien fût enragé) cueille pour l’autel de la Vierge, à l’église, les premières roses de la saison ; qu’elle s’égratigne les mains avec des épines, et ensuite se laisse lécher par Follet (au cours d’affreuses convulsions le pauvre animal essayait de mordre sa maîtresse, et ensuite, et en même temps, il lui léchait les mains en se roulant à ses pieds avec une tendresse désespérée ; je revois ces scènes en écrivant). Il fallut qu’on envoie ma tante à l’institut Pasteur et que je reste seul, avec ma soeur cadette, dans une immense maison délabrée ; qu’une nuit ma seconde tante, peu habituée aux responsabilités, terrorisée par la situation, vienne me réveiller en sursaut : « il y a quelqu’un dans la maison Henri, j’ai entendu du bruit » ; que je me lève sans me couvrir, dans la nuit encore froide d’avril, que je parcoure la maison jusqu’aux greniers ; que trois jours plus tard la fièvre intense me prenne ; qu’après une grave pleurésie le médecin conseille de ne plus me remettre au lycée et ne pas préparer le concours ; que mes parents, désolés, décident que je ferais mon droit dans une ville de Faculté où le climat me conviendrait, à Aix en Provence ; que je m’inscrive en même temps qu’au droit aux lettres ; que j’assiste aux cours de Maurice Blondel (que mon professeur de philosophie m’avait présenté comme un très grand penseur) ; que ces cours me passionnent ; que je néglige le droit, d’autant plus vite et plus aisément qu’aux cours de M. Blondel, j’avais rencontré une fille adorable (H. Lefebvre, 19594, p. 238-239) ».

À ce destin, ainsi tracé, Henri Lefebvre conclut son récit par « Pourquoi n’ai-je pas…», pour éviter toutes ses conjonctures tracées ainsi par hasard pour contredire son rêve de construire des navires. Pourtant, il finit par avouer : « est-ce qu’à travers ces accidents un garçon bien déterminé ne devenait pas lui-même, ce qu’il était déjà? « Deviens ce que tu es ». Sans doute, mais je ne vois pas ce devenir… (H. Lefebvre, 19594, p. 239-240)».

 

Sandrine Deulceux

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11 juin 2011 6 11 /06 /juin /2011 09:52

1.1.2 Pourquoi la philosophie ?

 

La philosophie est une science qui permet d’apporter la connaissance de la raison, par l’étude rationnelle de la nature et la théorie de l’action humaine. Elle semble toujours vouloir saisir les causes premières, la réalité absolue et les fondements des valeurs humaines. Elle tend alors à s’élever vers une connaissance qui devient abstraite dans le développement du concept car la particularité disparaît au prix d’une généralisation des études. Ce qui conduit alors à une vision méthodique et universalise les problèmes de la vie. La critique la plus négative quant à ce champ est qu’elle transforme les concepts en dogme. Le dogmatisme est pour Henri Lefebvre l’effet le plus destructeur, il tend à aliéner la population et conduit à une mystification du vécu. À ce sujet H. Lefebvre souhaite écrire un livre dont l’un des chapitres mettrait en évidence « les antinomies de la philosophie comme telle, aujourd’hui : dogmatisme ou inconsistance - prétention à régir les sciences, ou modestie plus ou moins affectée du philosophe le réduisant à suivre les savants à la trace - Critique impuissante ou courtisanerie vis-à-vis du pouvoir, etc. (H. Lefebvre, 19594, p. 3) ».

 

Pour H. Lefebvre, la philosophie ne peut le contraindre à une telle vision. Le rôle du philosophe « est de pousser au bout jusqu’à leur extrême, certaines idées (H. Lefebvre, 19594, p. 432) ». Pour lui, qui travaille sur le vécu, il se trouve alors dans une impasse quand la philosophie travaille sur du vide. Ses recherches philosophiques ont toujours tendance à se heurter à la singularité que l’histoire lui renvoie. Généraliser lui semble difficile car même la base semble exister dans tout dépassement. Le monde change, évolue dans un flux héraclitéen. La critique qu’il peut faire à la philosophie est qu’elle reste simplement contemplative. Pour lui, il faut aller vers la fin de la philosophie et laisser la place au matérialisme dialectique. C’est une nouvelle philosophie qui va vers le dépassement de la philosophie traditionnelle car « la décision philosophique dernière et suprême, c’est de nier (dialectiquement) la philosophie. Le matérialisme philosophique disparaît non parce qu’il est faux en philosophie. La notion de « matière » se résout dans celles de praxis et d’appropriation ; pas de praxis sans une réalité objective sur laquelle elle agit, qu’elle connait et dont elle tire un produit. Quant à la dialectique, elle se saisit dans les faits - non au sens empiriste du terme -, dans les actes et les moments de la praxis (H. Lefebvre, 19594, p. 27) ». Ainsi, dans l’ensemble de ses textes, Henri Lefebvre prend de la distance par rapport à la philosophie. Avec le temps, celle-ci n’a plus la même saveur que dans sa jeunesse. La sociologie lui semble plus concrète, lui donne la possibilité de travailler sur le vécu et de se diriger vers la praxis. C’est en repartant davantage dans le passé de sa vie que peut surgir les ruptures qui le conditionnent dans ce changement de posture.

 

Sandrine Deulceux

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10 juin 2011 5 10 /06 /juin /2011 18:59

1.1.1 Pourquoi la sociologie ? (suite)

 

En 1960, Henri Lefebvre devient directeur de recherche au C.N.R.S. Ses recherches passent de la sociologie rurale à la sociologie urbaine, puis à la sociologie du quotidien. Il crée alors le Groupe de recherche sur la vie quotidienne qui étudie entre autre, les thèmes suivants :

 

1) « Recherche sur les besoins dans le cadre familial (Comment les mères voient les besoins des enfants. Sociologie de la vie quotidienne. Théorie des besoins. Recherche des besoins dans le cadre familial).

 

2) La naissance d'une cité (Lacq et Mourenx).

 

3) Monographies de villages (article publié dans La revue française de sociologie de 1960) » (87).

 

Pourtant, en octobre de cette même année, il quitte le CNRS, pour répondre à une offre de Georges Gusdorf. Il obtient un poste à la faculté de Strasbourg en tant que professeur de sociologie. Il y restera jusqu’en 1965. Il y crée un département autonome de sociologie appliquée, c'est-à-dire qu’il met en place une pratique universitaire autogestionnaire. Pendant cette période, il rencontre un nouveau courant en plein essor les Situationnistes, qu’il considère comme un groupe de marginaux. Il y a dans cette équipe Raoul Vaneigem et Guy Debord. Henri Lefebvre pense que ce groupe est une avant-garde. Leur idée est de créer des situations nouvelles qui entrent en résonnance avec sa théorie des moments.

 

En 1961, c’est aussi l’époque de la construction du mur de Berlin, et pour Henri Lefebvre, c’est une période de « rejet de la vie préfabriquée, programmée par le capitalisme. Cet ensemble prend forme de 1958 à 1962-1963. La conjoncture mondiale va dans le même sens. Le mouvement étudiant surgit de tous les côtés, mais aussi la guérilla urbaine en Amérique Latine. La fermentation prodigieuse n’apparaît pas alors comme elle apparaît aujourd’hui, on peut dire : «c’était une période de prospérité capitaliste certains refusaient cette prospérité parce qu’ils en étaient saturés, et d’autres parce qu’elle leur manquait complètement (Henri Lefebvre, 1975, p. 110) ».

 

Pendant cette période, Henri Lefebvre se retrouve devant plusieurs types d’étudiants, pas toujours en accord avec son enseignement. Certains souhaitaient que leur professeur développe davantage des conceptualisations poussées. Ils se regroupent davantage autour du positivisme, du structuralisme, de l’école d’Althusser ou vers la linguistique. D’autres encore sont tentés de comprendre le vécu, la majorité alors des étudiants comprennent l’analyse contestatrice du vécu. Dans ces cours qui doivent davantage porter sur la sociologie, H. Lefebvre laisse sa posture de philosophe transparaître. Il distingue dans cette époque les prémices d’une future révolution. Les vagues contestatrices qui seront à l’origine de mai 1968 : « ces analyses du vécu, opposées au pur et simple conçu, eurent un retentissement de plus en plus grand, d’abord à Strasbourg et ensuite à Nanterre, depuis l’année 1965 (Henri Lefebvre, 1975, p. 111) ». En 1965, il est muté sur Nanterre. C’est une nouvelle université, elle a été construite au milieu des bidonvilles en 1964, avec un premier département de Sciences Humaines. Cette université a pour objectif à l’époque de désengorger la Sorbonne. Henri Lefebvre débute au département de sociologie et prend comme assistants : Jean Baudrillard, René Lourau et Henri Raymond. Cette équipe tend à mettre une ambiance libertaire, contre la politique instituée de l’université et de contrecarrer aussi l’idéologie capitaliste qui se crée. Henri Lefebvre entreprend donc de faire la théorie critique de la société bourgeoise.

 

La révolution étudiante s’annonce dès la fin de l’année 1967. L’université de Nanterre sera le berceau de ce mouvement. Ces événements débutent dès la réunion de rentrée. Daniel Cohn-Bendit s’insurge contre le fait qu’Alain Touraine souhaite que l’université soit apte à répondre à la demande des industries et du marché. Puis le 13 décembre 1967, le Living Theatre se présente à Nanterre, et scande : à bas la guerre du Vietnam… La population d’étudiants répond alors : à bas l’état policier, scandé par D. Cohn-Bendit. C’est une surprise pour la troupe qui pense quitter alors la salle. Pourtant, après une explication, disant que dans la critique des étudiants il faut percevoir leur avance (88),la troupe comprend alors le groupe et reprend sa prestation. La pièce est jouée tout en étant reprise par l’ensemble des étudiants. Cette représentation mimait une population tuée par la bombe atomique, et les survivants qui empilaient les morts. Puis, il y eut le 22 mars 1968 : l’assaut du bâtiment des filles. Le 6 mai, l’administration convoque D. Cohn-Bendit, et l’interroge. Henri Lefebvre et A. Touraine l’accompagnent pour le soutenir. Ce même jour, la police encercle la Sorbonne et le rectorat pour protéger ces deux lieux. Le vendredi suivant, la manifestation se produit en rassemblant environ soixante-dix mille étudiants autour du Lion de Belfort, Place Denfert-Rochereau. Alors, arrivent les étudiants de Nanterre qui font circuler un mot d’ordre : il faut se rendre à la Sorbonne. Dans la nuit du 10 au 11 mai D. Cohn-Bendit demande que la grève générale s’installe.

 

Pendant cette période, la sociologie prédomine sur le moment philosophique d’Henri Lefebvre. Mais ce dernier, qui semble endormi, reste pourtant omniprésent dans l’ensemble de ses actes et de sa pensée. Ainsi, dans La Somme et le Reste, H. Lefebvre écrit : « je n’ai pas construit de navires. Aurais-je transféré sur la philosophie mon rêve et mes ambitions ? En somme, une doctrine philosophique (au sens classique) n’est pas dépourvue de ressemblances avec un navire. [...]. Mais comment suis-je devenu philosophe ? Il n’y eut pas de moment décisif, pas de moment privilégié, pas de moment révélateur. Une suite de hasards et désastreux. Beaucoup de petits événements ridicules, si ridicules que j’aurais honte de les raconter en détail me poussèrent vers la découverte de la philosophie (H. Lefebvre, 19594, p. 238) ». Bien que dans ses livres, H. Lefebvre décrit bien son entrée dans la philosophie, peu de ses textes reprennent un cheminement précis quant à la sociologie. C’est pourquoi, je terminerai sur cette remarque écrite par H. Lefebvre : « les oeuvres de jeunesse d’un homme témoignent pour le moins d’un tempérament, d’une orientation (H. Lefebvre, 19594, p. 81) ». Dans la suite de sa biographie, je souhaite démontrer l’importance du moment philosophique.

 

 

(87) http://www.ihtp.cnrs.fr/Trebitsch/pref_lefebvre2_MT.html (consulté le 20/07/2010 10 h 05)

 

(88) Dans cette remarque je tends à préciser le sens de la critique du Living Theatre qui ne reste que la base de la critique de la contradiction, Abat la guerre du Vietnam, n’est qu’une contradiction secondaire. Et lorsque les étudiants lancent abat l’état policier, c’est la source du problème donc la contradiction principale.

 

Sandrine Deulceux

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9 juin 2011 4 09 /06 /juin /2011 09:58

1.1.1 Pourquoi la sociologie ?

 

La sociologie est une science jeune. C’est à partir de la fin du XIXe siècle que certains chercheurs pensent qu’il existe des lois sociologiques qui régissent un groupe social autres que des règles d’ordre psychologiques. Tout groupe se construit socialement, c'est-à-dire que les faits sociaux les produisent dans une société donnée. En reprenant un texte (82) d’Émile Durkheim écrit en 1894, j’explique pourquoi Henri Lefebvre s’est tourné vers la sociologie. La philosophie ne lui permettait pas toujours d’expliquer la vie quotidienne. La sociologie quant à elle répondait davantage à une recherche tendant vers l’analyse du vécu pour en déterminer le conçu. La sociologie s’est professionnalisée et ne s’est vraiment distinguée de la philosophie qu’à l’issue de la Seconde Guerre mondiale, à mesure que le rôle de l’État grandit et fait apparaître de nouveaux besoins. Henri Lefebvre découvre, dans les procédés de recherche du sociologue, de la concordance avec ses propres méthodes d’investigation car elles débutent par l’observation de l'expérience. Pour ce chercheur, l’objectif à atteindre est de déconstruire les faits sociaux pour en comprendre le sens et faire émerger la contradiction.

 

Comment un homme peut devenir sociologue alors qu’il fut diplômé en philosophie ? La réponse en est la relation qu’il pense entre la sociologie et le matérialisme dialectique. Dès 1948, il oriente son travail dans ce sens. Pourtant, dans ses livres traitant de faits sociologiques, existe toujours une place pour la philosophie. « Les philosophes ont misé sur le conçu et sur le concept, tandis que j’essaie d’appeler au jour ces rapports multiformes entre le vécu et le conçu. Je n’ai jamais réussi ni à me placer du côté du vide, c'est-à-dire de l’homme théorique, abstrait, ni dans la plénitude charnelle et fuyante de celui qui vit aveuglément. Je n’ai jamais réussi à me placer ni d’un point de vue ni de l’autre. Je fréquente donc l’ambiguïté, la dualité. Je suis et je reste double (H. Lefebvre, 1975a, p. 126) ». Dans les dernières années de sa vie, il fonda en 1985, le groupe de Navarrenx, davantage orienté vers la sociologie. Ensemble, ils produiront un livre, Le contrat de la citoyenneté, dans lequel Armand Ajzenberg participera aussi. A. Ajzenberg fondera par la suite la revue La Somme et le Reste publiée numériquement.

 

Avant de prendre sa retraite en 1973, Henri Lefebvre fera une incursion à l’école des Beaux Arts, dans le département architecture. Sa retraite lui permettra ensuite de faire de nombreux voyages. Henri Lefebvre est devenu sociologue lorsqu’il est entré au C.N.R.S. (83) Pourtant, des éléments l’avaient préparé à ce changement. Pour comprendre ce changement de posture, il faut revenir en 1948, période d’après-guerre. Il reprend son enseignement de philosophie dès 1947 car Henri Lefebvre est réintégré à l’Education nationale comme professeur au lycée de Toulouse (octobre). Il assure, aussi, deux conférences dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne (novembre). Or, Georges Gurvitch le recrute pour faire partie des six chercheurs qui sont nommés au Centre d’Études Sociologiques (CES). Ce laboratoire du C.N.R.S. est fondé en 1946 par Georges Gurvitch. Georges Friedmann lui succédera en 1949. Pendant la Seconde Guerre mondiale, Henri Lefebvre s’engage dans la résistance en tant que capitaine de F.F.I. (84), dans la région de Toulouse et il finit par se réfugier dans la région de Campan. Pendant cette période, il effectuera des recherches d’ordre sociologique, sur la ruralité du lieu en étudiant les archives. Henri Lefebvre travaille au C.N.R.S. dans le secteur de la sociologie rurale et en 1950, il crée un groupe de sociologie rurale. Il participe à ce projet avec les meilleurs ruralistes français comme Daniel Halévy, Michel Cépède, Louis Chevalier et René Dumont. L’objectif est d’effectuer des enquêtes sur le terrain. Entre 1950 et 1951, ils mèneront leurs recherches vers les campagnes de Toscanes. Il s’occupe aussi de prolonger ses recherches sur la vallée de Campan et il produira deux thèses d’ordre sociologique : Les Communautés paysannes pyrénéennes et une république pastorale et Histoire de la vallée de Campan, soutenue en Sorbonne en juin 1954. Pourtant, il avait à cette époque le désir de porter au-delà sa réflexion en tentant une approche plus philosophique (85). Michel Trebitsch ajoute que « ses travaux sont d'emblée empreints d'une dimension militante, par ses liens avec les syndicats agricoles italiens et même son influence en France sur la Jeunesse agricole chrétienne, mais aussi parce que ses recherches empiriques sont systématiquement doublées de publications théoriques, sur la rente foncière, la communauté agraire [...] (M. Trebitsch, préface de la traduction du livre Critique de la vie quotidienne (1961), Critique of Everyday Life, 2002 , p. xiv) ». Pendant cette période, Henri Lefebvre écrit aussi un Traité de sociologie rurale mais ce texte lui fut volé.

 

En 1953, le C.N.R.S. le révoqua, pour le renvoyer dans l’enseignement secondaire. En effet, lors de l’une de ses interventions militantes au sein du PCF, il s’est attaqué à Georges Gurvitch et Georges Friedmann. Il écrit alors un mémoire s’intitulant Protestation de M. Henri Lefebvre contre la fin de son détachement au C.N.R.S. Il reçoit alors le soutien d’Edgar Morin et Alain Touraine qui organisent une campagne dirigée par le syndicat des chercheurs. Ainsi il est réintégré et obtient sa titularisation comme maître de recherche en 1954. À cette même époque, débutent les conflits algériens. Henri Lefebvre est contre l’Algérie Française, il signe le manifeste des 121 (86). Cet acte le pousse encore vers une seconde révocation du C.N.R.S, à laquelle qu’il échappera de peu. Là, c’est à la politique du Général de Gaulle qu’il s’attaque. Il marque ainsi son opposition.

 

(82) « Mais en réalité, il y a dans toute société un groupe déterminé de phénomènes qui se distinguent par des caractères tranchés de ceux qu'étudient les autres sciences de la nature. Quand je m'acquitte de ma tâche de frère, d'époux ou de citoyen, quand j'exécute les engagements que j'ai contractés, je remplis des devoirs qui sont définis, en dehors de moi et de mes actes, dans le droit et dans les moeurs. Alors même qu'ils sont d'accord avec mes sentiments propres et que j'en sens intérieurement la réalité, celle-ci ne laisse pas d'être objective ; car ce n'est pas moi qui les ai faits, je les ai reçus par l'éducation. Que de fois, d'ailleurs, il arrive que nous ignorions les détails des obligations qui nous incombent et que, pour les connaître, il nous faut consulter le Code et ses interprètes autorisés ! De même, les croyances et les pratiques de sa vie religieuse, le fidèle les a trouvées toutes faites en naissant ; si elles existaient avant lui, c'est qu'elles existent en dehors de lui. Le système de signes dont je me sers pour exprimer ma pensée, le système de monnaies que j'emploie pour payer mes dettes, les instruments de crédit que j'utilise dans mes relations commerciales, les pratiques suivies dans ma profession, etc., fonctionnent indépendamment des usages que j'en fais. Qu'on prenne les uns après les autres tous les membres dont est composée la société, ce qui précède pourra être répété à propos de chacun d'eux. (E. Durkheim, 1894, pp. 3-4) ».

http://jmt-sociologue.uqac.ca/www/projets/387_135_CH/lecon_01_faits_sociaux/durkheim_fait_social.pdf (consulté le 01/08/2010 10 h 53).

 

(83) Centre National de la Recherche Scientifique.

 

(84) Force Française de l’Intérieur.

 

(85) Cette volonté est décrite dans le livre La Somme et le Reste. « J’aurais dû présenter une thèse de philosophie. De plus, par rapport à mon projet initial, le genre « thèse » me gênait. Je devais insister sur l’appareil d’érudition sans arriver à un résultat massif et probant qu’un historien ou qu’un géographe professionnels peuvent obtenir sur un point spécial et limité. Je ne pouvais écrire une thèse en Sorbonne sous le signe du soleil crucifié ! On ne m’aurait pas pris au sérieux. J’ai dû taire mon dessein et je suis passé à côté de l’exécution en réfrénant l’imaginaire, l’hypothétique, l’inventé, le lyrisme, la poésie. (H. Lefebvre, 19594, p. 256) ».

 

(86) En septembre 1960, une pétition circule avec un texte fondateur destiné à récolter des signatures des intellectuelles français (Roland Barthes, Georges Canguilhem et Jean Guéhenno que Jean-Marie Domenach, Vladimir Jankélévitch, Claude Lefort, Edgar Morin, Paul Ricoeur et Henri Lefebvre) pour défendre les algériens. C’est une « Déclaration sur le droit à l'insoumission dans la guerre d'Algérie ». « Les soussignés, considérant que chacun doit se prononcer sur des actes qu'il est désormais impossible de présenter comme des faits divers de l'aventure individuelle, considérant qu'eux-mêmes, à leur place et selon leurs moyens, ont le devoir d'intervenir, non pas pour donner des conseils aux hommes qui ont à se décider personnellement face à des problèmes aussi graves, mais pour demander à ceux qui les jugent de ne pas se laisser prendre à l'équivoque des mots et des valeurs, déclarent :

Nous respectons et jugeons justifié le refus de prendre les armes contre le peuple algérien.

Nous respectons et jugeons justifiée la conduite des Français qui estiment de leur devoir d'apporter aide et protection aux Algériens opprimés au nom du peuple français.

La cause du peuple algérien, qui contribue de façon décisive à ruiner le système colonial, est la cause de tous les hommes libres ». http://felina.pagesperso-orange.fr/doc/desob/manif121.htm (consulté le 16/08/2010 17 h 09).

 

Sandrine Deulceux

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8 juin 2011 3 08 /06 /juin /2011 09:25

1.1  Henri Lefebvre sociologue et philosophe

 

Dans ce chapitre, je souhaite démontrer que la personnalité d’Henri Lefebvre s’est construite au cours de son vécu, modifiée par les circonstances de la vie. Ces circonstances sont à la fois dues aux hasards, aux conjonctures et aux conjectures. C’est ce qui l’a orienté dans d’autres directions. Je me suis autorisée à reprendre sa vie à sa manière : par la méthode régressive progressive pour déterminer comment un chercheur peut, à partir de deux postures différentes, démontrer d’une transversalité dans tous les domaines de la science.

 

Depuis 2009, un certain regain se produit autour de l’oeuvre d’Henri Lefebvre. J’ai décrit dans les chapitres précédents l’ambiance existante avec la publication de plusieurs livres sur son oeuvre ou sa personne. De plus, en effectuant une recherche sur Internet, je découvre un bon nombre d’articles dans lesquels il est cité. Son absence est une réalité uniquement pour ceux qui ne le connaissent pas… En 2005, lors du colloque organisé à Paris 8, par Remi Hess, celui-ci s’est chargé de rééditer d’anciens livres d’H. Lefebvre, chez Anthropos, comme du Rural à L’urbain, Contribution à l’esthétisme, L’existentialisme, La survie du capitalisme, Rabelais…

 

Sandrine Deulceux

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7 juin 2011 2 07 /06 /juin /2011 08:05

1. Henri Lefebvre (est) ou (et) la contradiction

 

Henri Lefebvre est la contradiction. Il évolue dans une dialectique continuelle où sa complexité se visualise par toutes les contradictions qui le traversent. Il est un paradoxe, je le découvre lors de la lecture de son livre La Somme et le Reste. Par exemple : il quitte Paris et termine ses jours à Navarrenx dans la maison de sa mère dont il héritera. Pourtant, « l’horreur et le refus, la révolte s’étendirent pour moi au pays de ma famille maternelle. On ne m’offrait pas d’autres vacances, je n’y venais que pour traîner les chemins poussiéreux jusqu’aux montagnes (la mer à une centaine de kilomètres par des routes difficiles, à travers le pays basque, était trop loin pour que j’y aille plus qu’une ou deux fois pendant l’été) ma solitude obstinée. J’avais pris en dégoût le village natal de ma mère, N… (H. Lefebvre, 19594, p. 243)».

 

Toutefois ce qui orientera davantage le sens de cette biographie, c’est de définir quelle est la posture principale de ce chercheur. Remi Hess pour sa part a préféré découper sa vie en moments suivant les situations vécues. Toutefois, lorsque je lis l’ensemble de ces textes, je découvre que ce chercheur est empreint davantage de philosophie ou de sociologie (81). Bien qu’il prenne sa retraite en tant que sociologue, sa sociologie reste toujours particulière et ne relève d’aucun autre modèle conformiste. En effet, il laisse toujours apparaître une part de philosophie. Pour comprendre ces deux postures, il est intéressant de faire l’analyse de son parcours de vie, dans ce mouvement dialectique du vécu et du conçu. Comprendre Henri Lefebvre, c’est saisir sa totalité en tant qu’homme, philosophe et sociologue car selon H. Lefebvre, « l’oeuvre rassemble ce qui par ailleurs se disperse (H. Lefebvre, 1980a, p. 204) ». Ainsi le lire profondément, c’est recueillir, la connaissance rassemblée dans chacun de ses ouvrages.

 

(81) Je mets ici de côté sa pratique de l’histoire car je pense qu’elle est inséparable des deux autres. Aussi, je fais de même pour sa pratique des sciences dures (pour le moment) car elle est constitutive de son esprit de la logique.

 

Sandrine Deulceux

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6 juin 2011 1 06 /06 /juin /2011 17:43

V. Henri Lefebvre : une vie, une œuvre

 

Apprendre de l’expérience me conduit à mener cette seconde enquête, pour reconstituer la biographie intellectuelle d’Henri Lefebvre. La présentation d’H. Lefebvre n’est pas une mince affaire ! D’autres plus illustres et plus compétents se sont exercés dans ce travail. H. Lefebvre, lui-même, a effectué son autobiographie dans le livre La Somme et le Reste. Des entretiens permettent de mieux situer le personnage, ils sont retranscrits dans les livres comme Le temps des méprises et La révolution n’est plus ce qu’elle était ! Ou encore, Conversation avec Henri Lefebvre. Georges Gusdorf à titre posthume édite un livre composé de ses poèmes À coeur ouvert. Il écrit en appendice : Henri Lefebvre témoin de son temps. Pour ma part, je me suis appuyée sur ces différents témoignages pour tenter une reconstitution des moments de sa vie. J’ai découvert la difficulté d’organiser une présentation logique et complète car H. Lefebvre existe par sa globalité formée par sa vie et son oeuvre. Traiter seulement des faits, c’est systématiser sa personne ou bien croire qu’il est préférable de faire une hagiographie plus qu’une biographie. Il est contre, pour lui c’est une réification, une abstraction, une perte de sens. C’est pourquoi je souhaite aussi le présenter en rapport à la structure de ses recherches suivantes : son oeuvre, les courants auxquels il a adhéré, l’histoire et les hommes qu’il a rencontrés dans sa vie. C’est aller vers sa « production d’homme » car il a fait son oeuvre et s’est inscrit dans un mouvement.

 

L’histoire d’Henri Lefebvre débute dans le contexte de son époque. C’est un homme du XXe siècle. Il est né en son début et il décède à son apogée (1901-1991). Il rencontre l’évolution technique, les guerres, les années folles, les trente glorieuses, les crises, la consommation de masse (79), la fin du Parti communiste, la naissance de l’ère de l’informatique et de la mondialisation.

 

« Parvenu à l’âge d’homme dans l’entre-deux-guerres, il a vécu le romantisme de la révolution soviétique. Il s’est confronté au fascisme italien, au national-socialisme en Allemagne. Il a connu la guerre d’Espagne. Il a été témoin et acteur de l’occupation, de la résistance, de la libération. Militant révolutionnaire, il a dû penser le stalinisme de l’intérieur du Parti communiste avant d’en être mis en congé. Il a vécu les convulsions du monde moderne et de la guerre impérialiste (Indochine, Algérie, Viêtnam). Il a vécu les contradictions de la décolonisation, celles de l’expansion technologique et le surgissement d’une société « mondiale »… Et toujours, Lefebvre a voulu penser l’histoire de manière à poser sur son évolution. Très souvent au coeur de l’événement (que ce soit à l’époque du surréalisme ou beaucoup plus tard en Mai-68), Lefebvre, « star du marxisme (80) », de la révolution du mouvement social, comme il le dit lui même « il s’est prêté, mais ne s’est jamais donné…» (R. Hess, 1988, p. 13)».

 

Henri Lefebvre a joué des rôles multiples, à la fois pédagogue, historien, philosophe et sociologue, mais pas seulement. Lors de la lecture de ses livres, nous découvrons aussi, qu’il est mathématicien, économiste, architecte et urbaniste. Il travaille toujours en déterminant la relation entre tous ces champs car il ne conçoit pas l’idée même de systèmes et de catégorisations. Il faut trouver le lien entre toutes ces sciences humaines ou dures, bref construire des transversalités. Pour lui, «l’oeuvre de l’homme, c’est lui-même » et cette théorie se développe à partir du concept de l’Homme total, voire de l’analyse de l’homme dans son intégralité.

 

Donc, la question qui se pose est de savoir comment se dessine un tel parcours ? Henri Lefebvre indique que son cheminement est constitué à la fois de hasards et de conjonctures qui deviennent créatrices de possibles. C’est par la stratégie qu’H. Lefebvre contredit le fait qu’il y aurait une destinée toute tracée. Ainsi, il devient maître de son existence. H. Lefebvre rebondit, lorsque le monde tel qu’il le visualise s’écroule. La rupture lui donne la possibilité d’entrer alors dans une nouvelle voie et de se découvrir dans d’autres possibles. Je trouve son historicité riche en événements de toutes sortes, de rebondissements en situations nouvelles. H. Lefebvre a pu vivre de nombreux points de rupture tant dans sa vie que dans les formes sociétales qu’il a rencontrées.

 

Pour étudier son oeuvre et l’homme en lui-même, je souhaite aborder dans un premier temps, les aspects principaux de sa vie en tentant une confrontation avec l’actualité de l’époque. Puis, j’approfondirai sa biographie en me rapprochant de son oeuvre, des groupes auxquels il a appartenu et des personnes qu’il a côtoyées. En effet, son apprentissage tout au long de la vie s’est effectué à la fois dans la solitude et dans l’accompagnement par des communautés de référence. Aller à la rencontre de l’homme devient simple lorsque le voile se lève. Les différentes lectures se transforment en entretiens dans lesquels la discussion devient un échange et un partage d’idées. H. Lefebvre ne se cache pas de mêler à la fois le théorique à son vécu, il illustre ou donne au lecteur une vision plus claire de ses réflexions.

 

(79) « Dès 1960, je parle de la société bureaucratique de consommation dirigée, et cette expression s’est condensée en « société de consommation » - ce qui, d’ailleurs, ne veut rien dire. Le quotidien se définit de multiples manières : résidu des activités spécialisées - enchevêtrement du répétitif cyclique, les jours et nuits, les mois et années, avec le répétitif linéaire, tel une série de gestes, de coups de marteau. Ou encore : liens dans leur séparation entre le travail, la vie privée, les loisirs. Ou encore la terrible répétition de la mort (H. Lefebvre, 1975b, p. 208) ».

 

(80) L’expression est de G. Gusdorf, in Henri Lefebvre, témoin de son siècle, communication au colloque de L’homme moderne, hommage à Henri Lefebvre, Hagetmau, 1985.

 

Sandrine Deulceux

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5 juin 2011 7 05 /06 /juin /2011 11:57

Conclusion de mon histoire de vie en formation

 

Je perçois ma vie comme une multitude d’étapes qui m’entrainent sans cesse vers un nouvel apprentissage. Je ne pense pas toujours avoir connu le bonheur, l’épanouissement, le contentement. Mais je considère que chaque étape est là pour me permettre de me construire. Je ne regrette jamais chaque passage. Ils sont constructifs de mon être, souhaitant atteindre un état de plénitude et de sagesse, relatif à tout mon vécu. Je me sens plus riche après chaque moment et j’entame toujours le suivant avec beaucoup de plaisir. Je sais que je vais encore à la rencontre de l’aventure et de l’inconnu. Je progresse ainsi vers la connaissance. Je peux conclure cette autobiographie, en affirmant que ma volonté d'avancer est sans regret des étapes passées. Chaque expérience devient un point d’appui pour présager de ce qui me Reste à construire. « Van Gennep a souligné que, « pour les groupes, comme pour les individus, vivre c’est sans cesse se désagréger et se reconstituer, changer d’état et de forme, mourir et renaître (1981, p. 272) (F. Lesourd, 2009, p. 2 cours (76)) ».

 

J’exprime cette expérience comme faisant partie de ma vie. J’apprécie tous les moments, ils sont formateurs et ont développé mon identité actuelle. Je sais que pendant ces périodes - préliminaire, liminaire et post-liminaire, au changement - je me suis transformée et j’ai créé de nouvelles potentialités. L’épanouissement dans lequel je suis actuellement prouve une harmonie, conséquente d’un équilibre de vie enfin obtenu. Les savoirs acquis sont des savoir-passer. Francis Lesourd explicite ce savoir comme un savoir qui englobe l’ensemble des savoir-être et savoir-faire acquis par la mise en place « pour naviguer en situation d’incertitude existentielle et pour faire de cette incertitude, de cette désorientation, le creuset d’une construction ou d’une reconstruction provisoire de son histoire (F. Lesourd, 2009, p. 8 cours (77)) ».

 

À l’ouverture de ce récit, j’ai présenté deux thèses : La première me décrivait dans une posture d’enseignante répondant aux attentes de l’institution. C’est une posture qui m’engage alors dans une formation d’ordre pragmatique. Je dois tenir des engagements pour répondre à des prérogatives d’ordres sociaux. Dans la seconde, c’est davantage dans une quête de sens existentiel, où le développement de l’être s’exprime par mon désir de devenir une étudiante toute ma vie. Pour conclure, l’une ne va pas sans l’autre, les deux forment ma totalité.

 

Cette histoire de vie représente, dans les grandes lignes, ces différents moments qui furent les miens. À la lecture, j’ai pressenti une forme de dissolution du temps. Souvent je me suis vue contrainte d’y inscrire certaines dates, remettant de l’ordre dans les étapes décrites. Ma mémoire, ainsi transposée, me semble, lors de la lecture, faire appel davantage à la construction d’un mythe personnel. En tentant de décrire certains moments de ma vie, j’ai dû consolider ces événements dissolus pour produire un exposé esthétique. En effet, l’« intégration modélisée » du passé, du présent et du futur, le mythe personnel constitue un opérateur de cohésion des temporalités personnelles ». Or, « une histoire très embellie [peut s’avérer] quand même vraie, en ce que la vérité n’est pas simplement ce qui est arrivé mais comment nous l’avons ressenti quand c’est arrivé, et comment nous le ressentons maintenant (Mc Adams, 1993, p. 29) ». C’est une représentation imaginaire, « qui donne cohésion et vérité aux temps personnels, leur fournit également une direction (F. Lesourd, 2009, p. 17 cours (78)) ». Lorsque, j’explicite ce mythe personnel qui constitue ce récit, il s’écrit dans le présent à partir des événements du passé. Seulement, il est bien différent du mythe personnel que je projetais à l’époque en pensant à l’avenir. Notamment, parce que la signification s’inscrit maintenant dans une totalité du vécu où l’expérience a fait son oeuvre. Elle démontre, aujourd’hui, d’un certain sens exact : chaque décision prise, à l’instant du choix, prend sens et s’exprime dans ce mythe reconstitué.

 

Je terminerai ce chapitre des rétrospections par l’utilité de la constitution d’un avenir à partir de l’histoire de vie. Les ruptures dans l’existence deviennent visibles et constituantes de la structure du récit. L’analyse exercée par la suite lors de la relecture et de l’appréciation par d’autres permet de mettre en exergue ce qui me conduit à modifier mon mythe actuel pour me produire dans de nouveaux moments. Aujourd’hui, lorsque je pense à l’avenir, je me projette dans un nouveau mythe car «de cette instance, j’entends là le moyen de m’auto-orienter dans l’existence et sous-tend mes intentions d’avenir (F. Lesourd, 2009, p. 18) ».

 

(76) Francis Lesourd, cours séquence 2 de master 1, 2009.

(77) Francis Lesourd, cours séquence 2 de master 1, 2009.

(78) Ibid.

 

Sandrine Deulceux

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