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  • : Le blog de Benyounès Bellagnech
  • : Analyse institutionnelle : Théorie et pratique au sein des institutions politiques, éducatives et de recherche. L'implication des individus et des groupes dans la vie politique et sociale.
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28 juin 2011 2 28 /06 /juin /2011 17:03

2.2.3 Contre le fascisme

 

En 1936, Henri Lefebvre écrit La conscience mystifiée. Georges Politzer n’accepte pas ce livre qu’il prend comme une attaque personnelle. Pour lui, il n’y a que des mystificateurs. Plusieurs de ces livres envoyés au chef du Parti lui seront retournés. Il écrit en collaboration avec Norbert Gutterman, entre 1933 et 1934 sur la crise qui sévit en Allemagne. Le chômage est important et la population ouvrière tente de trouver son salut dans le fascisme. Au départ, ces deux auteurs manquent de documentation. Henri Lefebvre effectue un long voyage en Allemagne, en 1932. Il va d’une auberge de jeunesse à l’autre pour découvrir l’ambiance du pays. Il y découvre alors l’ardeur de la jeunesse hitlérienne et la contradiction avec le KPD, le Parti communiste allemand. Il découvre alors que « les ouvriers allemands se laissaient séduire par le national-socialisme ; parce que celui-ci se donnait pour socialiste et révolutionnaire (H. Lefebvre, 19594, p. 445) ».

 

La conscience mystifiée témoigne du pouvoir de l’idéologie et de sa place dans l’aliénation collective. Cette nouvelle force mise en place « définissait l’état comme forme politique du nationalisme et de l’impérialisme, achèvement et exaspération de l’état national de la bourgeoisie et du capitalisme (H. Lefebvre, 19594, p. 452) ». Il faut comprendre aussi que la crise de 1929 parvient aux oreilles des communistes et surtout des marxistes comme annonciatrice des prédictions de Marx quant à l’économie capitaliste. Le peuple est donc en attente d’une grande révolution et d’un changement considérable. C’est dans le Parti National-socialiste que les Allemands pensent alors découvrir une réponse à leur rêve. Ce livre présente donc le contexte en cette année 1934, avec la crise, la décadence culturelle, la place de la bourgeoisie. Ensuite, il approche l’aspect mystificateur de la conscience collective, en montrant comment le peuple se laisse berner par des promesses, par l’idéologie. Puis, il termine sur la description de la conscience aliénée et la place de la vérité et du mensonge. La conclusion dit alors que « chaque fois nous devons déceler et dénoncer la réalité contraire à l’apparence. Ainsi deviendra pratiquement efficace la théorie de la connaissance. Le temps des mystifications géantes n’est pas terminé. À nous de faire pénétrer dans chacun de leurs torves détails la lucidité de la dialectique (H. Lefebvre et N. Gutterman, 19363, p. 215) ». En 1999, ce livre est republié, augmenté d’une seconde partie La conscience privée. Pour H. Lefebvre, son souhait était de produire un second volume La conscience privée, afin de répondre à la thèse que celle-ci est constitutive de la conscience publique.

 

En 1937, Henri Lefebvre écrit Le nationalisme contre les nations. En cette période, de la montée du fascisme, la place de la nation n’est plus très claire dans l’esprit de chacun. Il remet donc en lumière les concepts de nation, de nationalisme, d'internationalisme, de patriotisme. H. Lefebvre s’interroge alors : pourquoi au moment où l'on assiste à la mondialisation du marché, des échanges, des communications, les nations se replient-elles sur elles-mêmes ? « Le sentiment national est devenu si répandu et si familier qu’on ne songe guère à rechercher les motivations. On n’en remarque même plus les paradoxes (H. Lefebvre, 1937², p. 28)». Ce livre est écrit en cinq chapitres. Le premier reprend le contexte à la fois historique et progressif de la naissance des nations. Henri Lefebvre précise le fond de sa pensée d’entrée de jeu : « Nationalisme, Fascisme se caractérisent par le développement systématique des aspects formels de la nation, parce qu'ils espèrent dissimuler par là aux yeux des masses les problèmes sociaux que posent réellement sa vie. Ce « fétichisme » est en même temps une « mystification ». Une analyse précise des éléments de la nation permet de la définir pourtant en dehors de tout formalisme comme une « communauté nationale populaire », tout à fait concrète (H. Lefebvre, 1937², p. 28) ». Il s’attache à définir une définition qui puisse être universelle, qui ne reprenne aucun élément d’une identité nationale précise. Dans le chapitre suivant, il tente de mettre en lumière ce que peut représenter le fascisme pour le peuple allemand. L’objectif est d’atteindre une uniformisation de la nation en présentant alors qu’une seule race, c'est-à-dire arienne. Henri Lefebvre écrit que « le fascisme hitlérien se présente en effet avec deux séries de justifications contradictoires. Tantôt il parle au nom du « peuple », tantôt au nom des exigences mystérieuses de la divinité « État et « Nation ». Tantôt il expose les exigences réalistes de la politique impérialiste et de l’État ; tantôt il se présente lui-même comme un créateur de mythes (H. Lefebvre, 1937², p. 22) ». Pour la solution marxiste exprimée à la suite, la nation s’explique par le concept de self-détermination. Toutefois un tel discours présenté par Otto Bauer est exclu pour Rosa Luxembourg, car rien ne peut se déterminer par sa seule destinée. Cet auteur détermine que dans toute construction nationale, il y a une part d’oppression et de lutte pour se construire en tant que nation.

 

Henri Lefebvre, lors de la réédition de ce livre en 1988, écrit une postface. Dans celle-ci, il déclare que «l'objectif de cette période historique (dont les événements seuls diront s'il est réalisable sans discontinuité brutale) est la réalisation d'une nation d'un type neuf : une nation sans nationalisme, une nation qui donne un contenu nouveau à la liberté, et qui, d'autre part, sur le plan international, donne également un contenu aux aspirations démocratiques en s'efforçant d'organiser le mouvement démocratique mondial et d'arriver par cette voie à l'unité.

 

Il s'agit donc de formuler une nouvelle charte des peuples, une nouvelle déclaration des Droits de l’homme : qu'ils ne soient plus les droits de l'homme isolé, mais de l'homme dans sa véritable condition humaine, de l'homme dans la communauté. Cette déclaration développera l'ancienne, comme la démocratie concrète accomplit en la dépassant la démocratie formelle (H. Lefebvre, 1937², p. 28) ».

 

En 1938, alors qu’Hitler est au pouvoir et que les conflits se multiplient, Henri Lefebvre écrit le livre Hitler au pouvoir, bilan de cinq années de fascisme en Allemagne. Ce livre est en réalité indisponible car très rapidement la maison d’édition qu’il l’a publié a fermé. Par ailleurs, il fut vite retiré de la vente compte-tenu de son inscription sur la liste Otto. N’ayant pas eu l’occasion de le consulter, je me suis référée au livre La Somme et le Reste, dans lequel une présentation rapide était faite. Ce livre a été écrit au cours de ses voyages en Allemagne. Henri Lefebvre le décrit peu «certaines pages sont l’écho atténué des entretiens avec Hainchlin sur les questions militaires, écho atténué car nous étions assez pessimiste mais il ne fallait pas l’écrire (H. Lefebvre, 19594, p. 485) ».

 

Sandrine Deulceux

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27 juin 2011 1 27 /06 /juin /2011 17:43

2.2.2 Pour le marxisme

 

Henri Lefebvre a le projet de découvrir l’oeuvre de Karl Marx et de la promulguer à tous. Son prochain livre, Marx et la liberté, est publié en 1947. C’est un nouveau recueil de textes agrémenté d’une étude sur le déterminisme et la liberté. Sa thèse précise que toute définition de la liberté si elle n’est pas dialectique, s’annonce comme un déterminisme allant contre le fait de ce concept. Il dénonce tous les philosophes ayant tenté d’écrire sur le sujet de n’avoir pas saisi le sens du problème de la liberté car «définir la liberté c’est l’enfermer dans une définition de la liberté intemporelle (H. Lefebvre, 1947c, p. 12) ». Sa méthode alors pour en expliquer le sens est d’approcher toutes les formes de liberté en les situant dans un contexte donné. En effet, la liberté se considère par rapport aux moments, aux aspects de la liberté humaine, aux degrés. Cette méthodologie lui permet alors d’ancrer son étude dans le concret selon une affirmation de K. Marx : «l’émancipation humaine ne sera réalisée que lorsque l’homme individuel réel aura absorbé le citoyen abstrait [...] (H. Lefebvre, 1947c, p. 134) ». Cette affirmation lui permet de définir que la liberté est «le dépassement de la conscience malheureuse et déchirée, unité et totalité des éléments de l’homme - constitution de pouvoirs effectifs sur la nature et sur les produits humains, sur les forces elle-même de l’homme - constitution de pouvoirs effectifs sur la nature et sur les produits humains sur les forces elles-mêmes de l’homme. Liberté signifie donc rationalité plus haute plus développée (H. Lefebvre, 1947c, p. 135) ». Il termine cette introduction avec un troisième chapitre, Vers la liberté concrète, et il conclut son explication : « il n’y a pire asservissement que celui qui s’ignore lui-même (H. Lefebvre, 1947c, p. 164) ». Il ajoute une citation de Marx tiré du livre La critique de la philosophie du droit de Hegel : « il faut enseigner au peuple l’épouvante de lui-même, pour lui donner du courage (H. Lefebvre, 1947c, p.166) ». Ce livre Karl Marx et la liberté, reprend alors des textes portant sur l’aliénation, la liberté, l’individualisme, le communisme, contre le capitalisme et une critique de l’État en tant que démocratie.

 

Lorsqu’il écrit le livre Pour connaître la pensée de Karl Marx, l’objectif est double. C’est un travail d’acquisition de l’expérience pour soi et pour ses lecteurs. Henri Lefebvre nous dit « on ne réfute plus, on « dépasse » le marxisme ; on va plus loin que Marx ; on est plus socialiste que lui, plus humain et plus « humaniste » que lui ; on veut la liberté et le progrès mieux que lui - et sans lui, c'est-à-dire contre lui ! (H. Lefebvre, 1948²a, p. 29) ». Il prend conscience des contradictions, celles d’une interprétation hasardeuse de ceux qui se réclament de Marx. Il souhaite, par l’ensemble de ses livres écrits sur ce philosophe, rétablir la stabilité de la pensée de K. Marx et éliminer les préjugés. Le thème de Marx est récurent dans la majorité de ses livres, il le prend en exemple en dialectisant sa pensée. H. Lefebvre le met en confrontation avec d’autres auteurs et philosophes, comme Hegel, Feuerbach, sur lesquels K. Marx a lui même travaillé, et d’autres encore, que Marx n’a pas connu. Comme cette pensée est en mouvement, H. Lefebvre la construit dans l’inachèvement et la complète avec celle de Frédéric Nietzsche. Son second objectif est la reconstruction de l’expérience marxienne pour lui-même et ses lecteurs. Les livres (101) principalement destinés à Marx et à sa pensée peuvent se classifier selon leur forme : philosophique, historique et sociologique. Mais, lorsque je tente l’opération de catégorisation, elle apparait alors plus complexe, elle est due à une transversalité profonde. En 1964, il prolonge sa réflexion sur K. Marx. Il écrit ce second livre biographique, Marx.

 

Dès mon entrée en recherche sur la pensée d’H. Lefebvre je me suis vite vue confrontée à comprendre non pas une pensée, mais deux. Je ne pouvais pas avancer dans mes lectures sans m’approprier aussi les livres de Marx ou tout du moins d’en connaître un sens plus précis. Le livre Pour connaître la pensée de Marx, me permit d’apprendre rapidement la vie de Marx. Henri Lefebvre donne à lire une biographie très explicite. Ce livre est écrit en 1948 et une seconde édition, en 1955, donne lieu à une préface écrite par Henri Lefebvre. Il offre au lecteur, une vision simple de la vie de Marx. Elle débute dès son enfance et permet de voir son évolution dans le temps et le sens de ses actes. H. Lefebvre démontre dans l’ensemble du texte des erreurs d’interprétation et les corrige par des explications précises. Il part souvent des préjugés, dus à une méconnaissance du marxisme, pour démontrer alors le sens réel à comprendre. C’est un livre dont l’organisation prouve un grand sens pédagogique. Son objectif est de « montrer, à grands traits, que la pensée de Marx reste vivante, non seulement parce qu’elle est au centre de toutes les préoccupations de l’époque (et non seulement politiques, ou économiques, mais philosophiques), mais parce qu’il y a un marxisme vivant, en lutte à la fois contre le marxisme vulgaire et contre les adversaires extérieurs au courant Marxiste (H. Lefebvre, 1948²a, p. 24) ». Ce livre se présente en trois parties. La première concerne principalement une explication permettant de redonner la valeur due à cette science, de cette pensée en mouvement. « Ce livre voudrait donc apporter aussi une sorte de mise au point et situer aussi exactement que possible chacune des oeuvres de Marx dans la formation du marxisme ; de telle sorte que le lecteur puisse réintégrer dans le contexte, dans le mouvement de l’ensemble (H. Lefebvre, 1948²a, p. 63) ». Dans une seconde partie, l’oeuvre est une biographie détaillée de la vie de K. Marx. Elle expose au grand jour les différents moments de sa petite enfance à sa mort. On y découvre sa rencontre avec la religion qu’il rejette, puis son amitié profonde avec Engels, son avancée dans le parti, et son implication dans son travail d’analyse de la société pour développer ses théories. La fin de sa vie est marquée par la souffrance de la maladie et de la pauvreté. Pourtant, il terminera sa dernière oeuvre, le Capital, avec obstination. H. Lefebvre octroie la troisième partie à la description du Capital. Par ce livre, il a souhaité montrer à tous « comment les premières recherches de Marx, les premières découvertes, les premiers aspects du réel décelés et analysés par lui, se sont par la suite intégrés au développement vivant de sa doctrine : la philosophie à l’économie à la politique ainsi qu’à l’étude des superstructures idéologiques de l’art et du développement de la science (à peine ébauchée par lui) (H. Lefebvre, 1948²a, p. 272) ».

 

Le livre, Le marxisme, est écrit en 1948. Il est un grand succès, encore publié aujourd’hui dans sa vingt-troisième édition. Lorsqu’Henri Lefebvre publie ce livre, son objectif est de préparer une introduction au marxisme. En 2007, lorsque j’ai souhaité comprendre rapidement le sens de cette philosophie, Remi Hess m’a orientée vers ce livre. À l’époque en tant que néophyte, j’ai découvert le marxisme par sa lecture. L’approche des différents concepts était d’abord simple et me donnait un aperçu suffisant pour poursuivre mes recherches. H. Lefebvre dans les premières pages du livre indique : « cet exposé sur le marxisme est l’oeuvre d’un marxiste. C’est dire que le marxisme sera présenté dans toute son ampleur et dans toute la force de son argumentation. Est-il besoin de souligner qu’en essayant de répondre aux arguments des adversaires, on s’efforcera ici de placer la discussion au niveau le plus élevé, au niveau de la recherche objective, rationnelle et sans passion, de la vérité ? (H. Lefebvre, 194823b, p. 5)». Le premier élément dont Henri Lefebvre souhaite faire la preuve est que le marxisme est une conception du monde (102). Ce petit livre de cent vingt-quatre pages donne les lignes directrices en cinq chapitres explicatifs quant à la philosophie marxiste, à sa morale, à sa sociologie, son économie et sa politique. L’ensemble des textes permettent de saisir le sens réel de cette science. C’est au matérialisme historique que Marx doit la justesse de son raisonnement. C’est pourquoi H. Lefebvre est très attaché à en comprendre le sens et se lance dans cette méthode de recherche : le matérialiste dialectique donne à la philosophie un sens plus concret. Dans sa conclusion, il tente de mettre en avant les erreurs d’interprétation commises envers le marxisme et il démontre de la justesse des réflexions qu’une telle méthode peut apporter à tout chercheur. Marx a vraiment réfléchi au sens de l’expérience, et de l’évolution de l’homme dans le temps. Le dernier paragraphe de sa conclusion est très clair. Il exprime que cette philosophie est toujours en mouvement (103) puisqu’elle se dépasse sans cesse car c’est une philosophie mais plus encore puisqu’elle relève de l’action.

 

En 1953, Staline meurt et la fin du stalinisme est proclamée. Le rapport Khrouchtchev a dévoilé la vraie face de ce dictateur. Henri Lefebvre pressentait déjà depuis longtemps ce que pouvait cacher ce genre de doctrine. Pourtant, bien des fois, il a tenté de promulguer ses idées qui ont été rejetées par le Parti. En 1958, il écrit un petit livre, Problème actuel du marxisme. Ce texte est très mal reçu par le Parti, et lui cause de nombreux problèmes. De toute façon, en cette période, il n’a plus rien à perdre, c’est l’heure de sa destitution. C’est un texte important et révélateur de sa manière de penser contre Staline. « Ce petit livre s’inscrit dans une histoire dramatique et limitée, celle du dogmatisme dans la pensée contemporaine. Il se réfère essentiellement à une systématisation qui s’effondre, le dogmatisme marxiste (H. Lefebvre, 19583a, pp. VII-VIII)». H. Lefebvre dénonce la crise, et l’inertie de la population devant cette crise. Il explique alors que rien n’est possible tant qu’un bilan rigoureux n’est pas établi. Il s’interroge sur les atrocités qui se sont produites dans les pays de l’Est sous couvert d’une appartenance à la philosophie marxiste. Il définit comme mensonge et déclare qu’« une doctrine qui annonçait la fin de l’injustice n’aurait pas dû servir à justifier des injustices parmi les plus criantes de l’histoire (H. Lefebvre, 19583a, p. 9)». Staline n’a pas su mener sa politique et la philosophie marxiste. H. Lefebvre indique que cet homme n’a pas tenté de résoudre les contradictions initiales. Il lui aurait fallu entrer davantage dans la dialectique pour faire évoluer sa politique mais elle s’est transformée en dictature : le stalinisme. « Le culte de la personnalité transforme le critère de la morale de fidélité, de confiance, de dévouement inconditionné (H. Lefebvre, 19583a, p. 9) ». Pour Henri Lefebvre le marxisme est vivant et se transforme avec le temps. Il entre dans le mouvement de l’histoire, il faut donc faire continuellement une analyse de ses contradictions.

 

(101) Voici une présentation des livres sur ce sujet, ils permettent à mon avis de comprendre son cheminement. Il a écrit dix livres sur cet homme. Cependant son travail sur Marx ne se limite pas là, de nombreux livres lui font référence comme fondateur de son expérience. (Cf. bibliographie thématique).

 

(102) « C’est une vue d’ensemble de la nature et de l’homme, une doctrine complète. En un sens une conception du monde représente ce qu’on nomme traditionnellement une philosophie (H. Lefebvre, 194823b, pp. 7-8) ».

 

(103) Le marxisme « se dépasse, non dans le sens superficiel de ce mot - par une révision incessante et hâtive des principes et de la méthode - mais dans le sens valable, par un approfondissement et enrichissement. Ainsi se développe toute science, en se dépassant elle-même ; ce qui ne signifie bouleversement et chaos que pour les adversaires superficiels de la science. Le dépassement signifie au contraire intégration perpétuelle à l’acquis des acquisitions nouvelles, compréhension des faits nouveaux en fonction de savoir acquis et de la méthode élaborée, continuation plus ou moins rapide suivant les moments de cette élaboration (H. Lefebvre, 194823b, p. 124) ».

 

Sandrine Deulceux

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26 juin 2011 7 26 /06 /juin /2011 12:05

2.2.1 Des recueils de textes

 

Le livre Karl Marx Morceaux choisis est un livre collectif. Il est écrit en 1934 par les membres du groupe des philosophes. Henri Lefebvre et Norbert Gutterman écrivent une préface de trente pages pour montrer l’importance de l’oeuvre. Cette préface est descriptive du cheminement de Karl Marx et de son implication dans le communisme. Ce livre contredit le fait que le marxisme serait une philosophie idéaliste. En effet, par son contact avec « la pratique, avec la vie quotidienne des hommes et des masses au cours de l’histoire et dans l’action révolutionnaire, le marxisme reste une «Weltanschauung » ; il est une pensée de la totalité qui s’élève à la totalité, en perdant ce qu’il y avait d’unilatéral dans une spéculation et une contemplation sans efficience, incapable d’agir sur le monde sans relation réelle avec le mouvement de la nature ou de l’histoire (H. Lefebvre et G. Gutterman, 19343, p. 17) ». Il est écrit aussi une allusion en rapport à la montée du fascisme (98) en Allemagne.

 

Paul Nizan n’a écrit aucun texte d’introduction mais présente de nombreux extraits définissant ce champ chez Karl Marx comme sa critique de la philosophie d’Hegel. À la lecture de cet ouvrage, les chapitres permettent de saisir la construction philosophique de K. Marx. Des concepts y sont développés comme celui de l’idéalisme et de la dialectique. L’histoire prend une place prépondérante dans les recherches qu’entreprend ce philosophe, comme celui de classe, de superstructure et d’infrastructure, liés à l’aspect capitaliste de la concurrence. Ce livre reprend aussi la place de l’état bourgeois et la révolution prolétarienne. Quant à la seconde partie du livre qui définit K. Marx comme économiste. Jean Duret écrit une introduction pour montrer le choix des textes et faire ainsi un panorama suffisamment explicite de l’oeuvre du Capital, les extraits proviennent des quatre tomes. Il précise alors que la vision de K. Marx était juste et visionnaire. Les thématiques présentées sont stratégiques. L’objectif est aussi de vulgariser l’oeuvre pour que tous puissent se saisir du Capital avec une interprétation plus juste. Ainsi, Jean Duret a trouvé  judicieux au préalable de présenter la méthode de travail de K. Marx, puis de faire ressortir les thèmes les plus marquants de son oeuvre comme les concepts de valeur, de capital, et de plus value. Pour étayer l’ensemble et mettre au fait le prolétariat de leur condition, il présente aussi l’aspect de la division du travail, du machinisme.

 

Toujours en collaboration avec Norbert Gutterman, Henri Lefebvre édite deux autres tomes des textes de Karl Marx. Le premier paraît en 1963, puis l’année suivante le second. Les extraits sont présentés dans un ordre chronologique pour permettre au lecteur de comprendre l’évolution de la pensée scientifique de K. Marx. Le premier tome s’arrête à la période de 1857.

 

En 1939, deux autres livres sont édités. Ces livres sont liés à Hegel et Lénine. Pour Henri Lefebvre, il est important de comprendre la pensée d’Hegel car de là émerge les idées de Marx. Le premier concerne un recueil de textes Morceaux choisis de Hegel. Le second concerne une reprise des cahiers de Lénine sur la dialectique de Hegel. Le recueil de Morceaux choisis de Hegel, reprend l’ensemble des textes permettant de déterminer la naissance de l’Esprit subjectif et objectif (99). H. Lefebvre et Norbert Gutterman explicitent ce processus dans l’introduction de ce livre car le mouvement dialectique est le moyen d’atteindre la connaissance. Celle-ci s’enrichit dialectiquement dans le mouvement de l’histoire. Ce projet de livre permet aux deux auteurs de proposer un résumé de la doctrine d’Hegel sur le processus de la connaissance (100). Ainsi dans ce bréviaire, les passages reprennent les textes parlant de l’Idée, de la nature, de l’homme, de l’histoire et de la religion.

 

En 1935, Henri Lefebvre et Norbert Gutterman écrivent le texte de l’introduction du livre reprenant la traduction des cahiers de Lénine qui est un recueil de notes lorsqu’il a lu Hegel. Au sujet de ce livre, H. Lefebvre ne trouva pas d’audience au moment de sa publication en 1938. Il définit ce silence comme la marque d’une incompréhension quant aux idées marxistes et les appréciations de Lénine sur les textes d’Hegel. Il définit aussi cette incompréhension par rapport au manque de connaissance aussi des philosophes soviétiques. Il estime qu’en 1914, Lénine devient un vrai dialecticien. Pour Henri Lefebvre « l’introduction à ces notes de Lénine contient des éléments qui auraient pu devenir féconds, s’il y avait eu en France - avant ou après la libération - un mouvement de pensée marxiste sérieux, nourri, stimulé, au lieu d’être écrasé par les « leçons » des soviétiques et des politiques (H. Lefebvre, 19594, p. 491) ».

 

Son travail sur Lénine se poursuivra par l’édition d’un livre en 1957 : Pour connaître la pensée de Lénine. Bien qu’il pense au moment de la rédaction de ce livre que Lénine est un grand révolutionnaire, plus tard, il regrettera de l’avoir écrit. Ce livre a pour but d’expliquer le léninisme, comme philosophie la plus proche du marxisme.

 

(98) Pour ces deux auteurs, leur préface est un moyen de montrer la puissance du marxisme contre le fascisme hitlérien « « Tod dem Marxismus » - « Mort au marxisme ». Ce mot d’ordre hitlérien se lit jusque sur les murs des hameaux, en Allemagne, et le paysan le plus isolé de Franconie ou de Bavière sait déjà ce que saura bientôt le paysan de Bretagne ou de Dauphiné ; que le marxisme est une des forces qui se livrent les plus grands combats de l’histoire (H. Lefebvre et G. Gutterman, 19343, p. 7) ».

 

(99) « L’esprit subjectif, c'est d'abord l'âme, esprit uni au corps ; puis la conscience, âme qui nie son unité avec le corps afin de se penser pour elle-même ; la raison, enfin, qui résout la contradiction de l'âme et de la conscience et atteint la certitude que l'esprit et la nature ne font qu’un. Quittant le stade du « je », l'esprit objectif, contrairement à l’esprit subjectif, s'affirme comme monde du droit, monde où règne une sorte de volonté collective diffuse, une espèce de raison de la société (H. Lefebvre et N. Gutterman, 1938a, p. 13) ».

 

(100) « Au centre des trois grands moments de sa systématique, la Logique, la Philosophie de la nature, la Philosophie de l'esprit se trouve un processus, une histoire en quelque sorte, celle dialectique, du mouvement qui conduit de l'opposition statique entre deux abstractions pures - l'être, le non-être, la thèse, l'antithèse - à un stade nouveau, celui de la synthèse qui lève (aufheben) la contradiction (Aufhrben a dans le langage un double sens : conserver, garder, et aussi faire cesser, finir. Il inclut déjà l'élément négatif, en ce sens que quelque chose est enlevé à son immédiateté et, par suite, à une existence exposée aux influences extérieures afin de le garder, la synthèse est ce mouvement fondateur qui passe de l'abstrait au concret, des deux purs abstraits stérilement isolés à leur liaison en une croissance commune dans le réel. La synthèse est un événement, elle est le devenir : «Ce qui résulte est un nouveau concept, plus élevé et plus riche que le précédent, car elle est enrichie par la négation ou par l'opposé du concept précédent : ainsi, elle le contient, et elle contient même plus que lui et elle est l'unité de ce concept et de son opposé ». Cet événement est l'avènement d'une réalité supérieure (H. Lefebvre et N. Gutterman, 1938a, p. 12) ».

 

Sandrine Deulceux

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25 juin 2011 6 25 /06 /juin /2011 10:39

2.2 Les sujets de prédilection

 

Rappelons ici qu’Henri Lefebvre a lu l’oeuvre de Marx après avoir lu celle d’Hegel. C’est André Breton qu’il l’a incité dans ce sens. Ainsi, dans cette rencontre avec le Marxisme, il entre en résonnance avec sa conception de la philosophie et du matérialisme dialectique. De 1925 à 1929, il est empreint de philosophie. Il appartient au groupe des philosophes qu’il a fondé avec Georges Politzer, Paul Nizan, Pierre Morhange, Georges Friedmann et Georges Gutterman. Mais il est aussi attiré par le groupe des Surréalistes dont André Breton, Tristan Tzara, Paul Éluard font partie. Le mot d’ordre qui réunit ces deux groupes est de définir comment changer la vie ? Les Surréalistes s’attachent davantage au côté poétique de la vie et les membres du groupe des philosophes tendent vers le trust de la foi (97), une formule définissant alors l’énergie des membres de ce groupe.

 

Bon nombre des livres expliquant le marxisme sont des ouvrages de vulgarisation. L’objectif d’Henri Lefebvre a des visées pédagogiques, afin de promulguer et d’apporter le vrai sens de la pensée marxiste accessible à tous « qui dédaigne la vulgarisation devrait dédaigner la pédagogie. Mais ces esprits distingués, encore que professeurs, dédaignent peut-être aussi la pédagogie ? Soyons indulgents. Peut-être confondent-ils la vulgarisation avec la propagande ? Il n’en est pas moins sûr qu’ils ne pardonnent pas à un marxiste ce qu’ils excusent chez les non-marxistes (H. Lefebvre, 19594, p. 519) ». Il cite quatre de ses livres qui sont concernés comme Le marxisme, Marx et la liberté et Pour comprendre la pensée de Marx ou Pour comprendre la pensée de Lénine. Pour lui, ces livres contiennent les idées théoriques muries.

 

Or, dans cette même période d’avant-guerre, la montée du fascisme exerce un pouvoir sur la population allemande. Henri Lefebvre est alerté quant à ce qui se trame, il y perçoit un grand danger. Ainsi dans son oeuvre, plusieurs livres apparaissent mettant en garde, ceux qui ne perçoivent pas la guerre imminente.

 

Présenter Henri Lefebvre par rapport à son oeuvre me semble judicieux, car lui-même écrit à propos de Karl Marx : « Pour suivre le développement de sa pensée, pour retrouver son mouvement en un mot, pour comprendre la formation du marxisme, un procédé d’exposition s’impose : retracer brièvement la vie de Marx ; montrer comment chaque oeuvre vint en son lieu et temps, pour répondre à des problèmes précis ; situer ainsi chaque oeuvre dans l’ensemble (H. Lefebvre, 1948²a, p. 73) ».

 

(97) « P. Morhange avait apporté le ciment et lancé le premier mot d’ordre : « Le trust de la foi… ». Slogan qui peut paraître aujourd’hui curieux ; [...] La réaffirmation décidée d’une vérité - d’un absolu - apparaissait d’abord sous l’angle de la foi, y compris la foi en la Raison ou l’Esprit, en l’Homme, en la Révolution (H. Lefebvre, 19594, p. 383) ».

 

Sandrine Deulceux

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24 juin 2011 5 24 /06 /juin /2011 09:20

2.1 Le moment et l’expérience (suite)

 

H. Lefebvre explicite le moment de l’oeuvre. Sa théorie est que la création produit son oeuvre particulière et que le travail est producteur « d’objet par répétition, équivalent et identification (H. Lefebvre, 1980a, p. 217)». L’objectif d’H. Lefebvre est de démontrer la place de l’expérience que le moment crée. « Le passage du travail au non-travail suppose un déplacement de l’intérêt social du produit à l’oeuvre, du travail productif à l’action poétique, et par conséquent du quantitatif au qualitatif, de la valeur d’échange à la valeur d’usage (H. Lefebvre, 1980a, p. 185) ». Ainsi le moment prend toute son importance. Le moment de l’oeuvre se distingue en une série d’étapes qui sont des moments (95) comme : « l’immédiateté, la mémoire, le travail, l’interne-externe de la détermination, la forme, la présence et l’absence, la centralité, du quotidien et celui du non-quotidien : du social et celui de l’extra-social, utopien, critiques, jeu et sérieux (H. Lefebvre, 1980a, p. 216) ».

 

L’expérience provient du latin experientia qui signifie l’épreuve, la tentative. L'expérience s’acquiert par la pratique. Dans un sens dérivé, l’expérience se traduit par le latin d’experiri, c’est faire l'essai de quelque chose. Le verbe est formé de ex- et de peritus. Dans ce cas le sens s’approche d’avoir l'expérience de, être habile à faire. Quant à la racine grecque peira qui est proche de la racine indoeuropéenne, elle signifie aller de l'avant, pénétrer dans. En prenant en considération le terme péril et en latin periculum, je retrouve le sens d’expérience comme un essai ou une épreuve d'où une forme de danger, péril, risque qui se rajoute à la valeur de l’expérience. Le verbe qui en découle inus perior donne son sens à éprouver, expérimenter ou remplacé par experior, signifiant aller de l'avant, pénétrer dans, donc comme expérience, tentative… Il en ressort de cette recherche étymologique des formes d’action pour acquérir de l’expérience. L’éducation tout au long de la vie bâtit son paradigme sur la formation de l’homme et sur sa richesse contenue dans son expérience. Dans de nombreuses civilisations, la valeur de l’expérience est mise en avant. Elle correspond à la sagesse. Les plus anciens la détiennent car ils ont eu, compte-tenu de leur expérience, toute leur vie pour atteindre ce niveau important de réflexivité.

 

C’est dans la fonction intégrante de l'expérience, qu’il faut peut-être penser, « le partiel appelle la totalité (G. Weigand, 2007). Même si l’on sait que l’homme reste toujours inachevé (G. Lapassade, 1997), il tend vers sa totalité, vers l’achèvement. L'expérience est toujours un commencement qui n’a de sens que par son orientation vers quelque chose qui l’achèvera, ou alors elle n’est que mutilation et déformation, une sorte de résidu de l’expérience authentique. La vie porte en elle, de nombreux germes. Tous ont la vocation de se développer, même si la plupart ne se développeront pas (R. Hess, 2008, p 15) ».

 

Henri Lefebvre a perfectionné sa méthode régressive progressive pour se saisir de l'expérience des autres et la faire sienne. Dans ses recherches, il s’attache à faire sens avec l’autre. Il se donne les moyens de l’historien, il lit le passé. Cependant, cette lecture est insuffisante car elle n’est pas expérientielle. Elle est une lecture de faits et d’incidents que l’on peut nommer résidus (96) car ils sont irréductibles. Pour comprendre le sens précis de l'expérience, il effectue une lecture approfondie des hommes ayant vécu cette époque. « Comprendre du dedans ? Cette méthode correspond au mythe de l’intériorité, de la conscience qui se suffit, de la pensée inconditionnée et qui n’a affaire qu’à elle-même. Elle considère chaque doctrine comme la conscience du philosophe, donc comme un tout et une unité. [...] Il convient de trouver un critère objectif. [...] Il convient alors d’aller du dedans au dehors, et du dehors au dedans, en un va-et-vient incessant, reproduction dans la pensée du mouvement réel de l’histoire et de l’interaction des éléments, au lieu de stagner dans le pur « dedans » (H. Lefebvre, 1947d, pp. 12-15) ». Ainsi, ses livres sur Diderot, Pascal, Descartes, Musset, lui donnent le pouvoir de comprendre la genèse des mouvements existants dans le présent. Il lit Marx, pour apprendre de sa philosophie et de ses principes, et il comprend mieux le Parti communiste. D’après Michel Trébitsch, Henri Lefebvre a « sa jeunesse intellectuelle marquée par l'expérience de l’avant-garde [...] qu’il est possible d’associer la révolution politique et esthétique [...] pour parvenir à la vraie révolution. Trébitsch ajoute, cette oeuvre d’avant guerre se déploie dans les années 1930 essentiellement à côté du parti. La volonté de réconcilier le marxisme et la philosophie et même de constituer le marxisme comme théorie critique [...] (M. Trébitsch, 1997, p. 3) ».

 

L’époque dans laquelle nous naissons nous restreint à l'expérience de notre quotidien au sens large du terme. Elle nous fixe dans un cadre fini et ne permet pas normalement, de faire l'expérience du vécu des époques passées. Cette évidence m’a conduit jusqu’à maintenant à comprendre l’histoire, en la pensant, suivant mes propres repères : temporels, éthiques, économiques, politiques... Henri Lefebvre reconnait ce fait, et a souhaité y pallier. Comment ? En apprenant à se nourrir de l’expérience des autres. Mais, il semblerait que l'expérience ne se transmet pas ! C’est donc, par un apprentissage conçu « tout au long de sa vie », qu’H. Lefebvre va se donner les moyens de poursuivre cette tâche de reconstruction d’une historicité, facteur de son expérience et de son savoir.

 

« De même que la théorie des moments pourrait se baptiser « phénoménologique ». Et cependant, nous n’avons utilisé qu’avec précaution la «mise entre parenthèse », pour aussitôt restituer ce qui a pu être momentanément éliminé et en jamais réduire la totalité de l'expérience. La description et l’analyse portaient sur la praxis et non sur la conscience comme telle. Il ne s’agit pas de domaines ou de régions, mais de possibles (H. Lefebvre, 1962²a, p. 349) ».

 

Comprendre Henri Lefebvre, c’est apprendre à lire sa vie. En effet, il inscrit son expérience dans des moments précis et écrits. En les vivant, il les « use ». Il poursuit alors sa route à la découverte d’un autre moment. Ainsi s’explique tant de débuts et de fins, et de nouvelles aventures à vivre. Comme tout homme, il s’inscrit dans une suite de moments, « comme des réalités sociologiques. Leurs catégories également sont des catégories relevant de la sociologie. [...] la sociologie étudie la formation des « moments » ; et s’orientent aussi vers les groupes d’individus qui les élaborent. «Les moments » et leur théorie se situent à un autre niveau, celui de la philosophie (H. Lefebvre, 19594, p 643) ».

 

Ce lien, établi entre moment et expérience, me permet de poursuivre afin de décrire par son oeuvre les traces qu’Henri Lefebvre a laissées au monde. C’est la représentation de son éducation tout au long de la vie.

 

(95) Le moment de :

 

- « l’immédiateté, c'est-à-dire l’expression de son «temps » ;

 

- la mémoire, « la tradition, les oeuvres antérieures, s’avancent dans la mémoire comme l’irremplaçable cortège de ce qui s’aperçoit », mais ne se détache pas de l’immédiateté ;

 

- le travail, c’est le dépassement du travail patient et appliqué « par « l’inspiration » qui reprend contact avec le vécu, avec l’immédiateté passée ou possible » ;

 

- l’interne-externe de la détermination, « il faut commencer, il faut finir. [...] Le moment de la finitude annonce l’exigence de la finition sans coïncider avec lui. C’est le moment ou l’oeuvre trouve sa forme… » ;

 

- la forme, « pas d’oeuvre sans forme, donc sans choix d’une détermination, sans règles de composition… » ;

 

- la présence et l’absence, « c’est la distanciation, dans le recul du créateur prend par rapport à tous [...] » ;

 

- la centralité, « le concept centre à la plus grande extension puisqu’il intervient dans l’action et dans la connaissance, aussi bien que dans la nature que celle du social et du mental », c’est revenir à la vie de tous les jours, le quotidien est nécessaire à tous;

 

- du quotidien et celui du non-quotidien : du social et celui de l’extra-social ;

 

- utopien, « l’artiste a imaginé, c'est-à-dire perçu le possible et l’impossible, le prochain et le lointain. Il propose une façon de vivre qui se dégage du réel et le métamorphose, le transfigure en intensité : joie ou connaissance tragique. » ;

 

- critiques, c’est un moment en mouvement, d’appréciation, le mouvement est dialectique, et l’oeuvre comprend sa part de contradiction, elles sont perçues par celui qui la reçoit ;

 

- jeu et sérieux, c’est dans le basculement entre le jeu et le sérieux, c’est le dépassement de la possibilité d’échec, le choix de mener l’oeuvre à son terme. « le moment du jeu implique l’inquiétude non seulement le risque, mais le hasard (chance ou malchance), l’ouverture, l’aventure, la découverte de l’inconnu et peut-être mystère. Le moment du sérieux implique  

l’inquiétude, la découverte de l’enjeu et dans son importance (H. Lefebvre, 1980a, p. 216) ».

 

(96) Le concept de résidus sera explicité dans le chapitre dédié à l’après-coup.

 

Sandrine Deulceux

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23 juin 2011 4 23 /06 /juin /2011 10:23

2.1 Le moment et l’expérience

 

Henri Lefebvre est un homme d’expérience, car il conçoit son devenir par une réflexivité sur son vécu. Il se dépasse sans cesse afin de poursuivre son cheminement. Avant d’entrer davantage dans l’oeuvre et d’en faire une description, je souhaite au préalable présenter comment H. Lefebvre peut concevoir l’organisation de son vécu et la place de l'expérience comme représentation de son dépassement.

 

Bien que j’aie déjà préalablement explicité le concept de moment dans la première partie de mon mémoire, je souhaite dans ce chapitre démontrer comment Henri Lefebvre conçoit lui-même le moment et comment il peut s’inscrire autour des mouvements et de l’histoire qui ont modifié sa vie. Pour H. Lefebvre, l’important est de pouvoir communiquer avec l’extérieur, c'est-à-dire les Autres. Chacun de ses ouvrages donnent à comprendre le sens qu’il donne à la philosophie, à la sociologie, à la vie telle qu’il la perçoit. Ces livres sont l’inscription de la mémoire du moment dans le temps. Ainsi se dessine au grès des pages l’humeur de ces instants d’écriture, de réflexions et du vécu.

 

Je ne reviendrai pas sur la définition du moment proposé par Remi Hess. Il s’inscrit dans le continuum qui se définit au départ par Hegel, puis repris et approfondi par Karl Marx. Henri Lefebvre le détaillera davantage dans plusieurs de ses livres. R. Hess précise la « bonne utilisation du concept de « moment » pour Henri Lefebvre tel qu’il le développera dans « la théorie des moments » qu’il présente de manière consistante dans La somme et le reste (1959), Critique de la vie quotidienne II (1962) et La présence et l’absence (1980). Il précise que le moment vu par H. Lefebvre est une forme de bildung ou [...] une forme de devenir (R. Hess, 2009, pp. 21-23) ». La théorie des moments selon Henri Lefebvre s’organise par la répétition. Les moments se forment sous un même modèle, avec « une succession d’instants, de gestes et de comportement, les états stables qui réapparaissent après interruption ou intermittences, les objets ou oeuvres, les symboles et enfin et les stéréotypes affectifs (H. Lefebvre, 1962²a, p. 344) ».

 

Pour ma part, comprendre le sens de sa vie, c’est travailler sur les moments qui constituent son historicité. Henri Lefebvre appelle « moment » la tentative visant la réalisation totale d’une possibilité. La possibilité se donne ; elle se découvre ; elle est déterminée et par conséquent limitée et partielle. Vouloir la vivre comme totalité, c’est donc nécessairement l’épuiser en même temps que l’accomplir. Le moment se veut librement total ; il s’épuise en se vivant. Toute réalisation comme totalité implique une action consécutive un acte inaugural. Cet acte simultanément dégage un sens et le crée. (H. Lefebvre, 1962²a, p. 348).

 

Ainsi, de la fin d’un moment au début d’un autre, ceux-ci se succèdent et forment la totalité de la vie qui est l’historicité. Bien que l’on puisse penser le moment comme continu et infini, il peut tendre aussi vers l’achèvement. Cela dépend de plusieurs éléments, il faut les connaître afin de réactiver ce moment lorsque celui-ci s’épuise. Il est dépendant de la circonstance dans lequel il se déroule, des membres, de l’énergie que chacun doit dépenser pour le faire vivre, du besoin, de la volonté de chacun à vouloir qu’il existe. La seule réalité est que la fin reste inconnue, même lorsqu’elle semble s’inscrire, rien ne porte à croire qu’il ne peut revivre. Donc le moment conserve son inachèvement, sa date de « fin » ne peut jamais s’écrire, elle est une illusion.

 

Le moment se divise entre son début et sa fin, ainsi, l’événement est l’élément créatif qui le produit. Il s’inscrit alors des transitions entre celui précédemment vécu et le prochain. C’est « l’instant » qui change l’action. L’instant par son passage fulgurant, marque davantage l’absence que la présence. Cet instant si brusque laisse une trace si fragile qu’il démontre plus d’une absence. Et pourtant, cet instant définit le début des moments. Ceux-ci sont « plus profonds, plus durables. Parfois une période. Insérés dans le temps ; chacun a sa mémoire, ses reconnaissances. [...] Les moments ont une cohérence et chacun (l’amour, la méditation, le savoir, la lutte, etc.) rassemble autour d’un centre ou foyer tous les éléments et les données (H. Lefebvre, 1980a, pp. 233-235) ». Le moment bouge les barrières temporelles. Un moment se débute, se pose et se reprend sans que celui-ci ne s’use réellement. Un moment peut s’oublier… de temps en temps, mais revenir au galop lorsqu’un évènement, une particularité, le pique et l’éveille. Lorsque R. Hess présente le concept de « moment », il le précise « selon trois formes en présence articulant vécu, conçu et perçu (R. Hess, 2009, p. 4) ».

 

Henri Lefebvre différencie l’homme de l’animal par sa manière de s’inscrire dans un moment : c’est dans la programmation que celui-ci évolue, comme une nécessité. Le moment est l’unité du vécu. « De la raison vivante à l’oeuvre dans la civilisation, nous dirons ici qu’elle tend à constituer des « moments » (H. Lefebvre, 19594, p. 634) ». Les moments expriment une temporalité, mais pas seulement. Le moment, à l’inverse du temps, s’exprime dans sa forme et le temps devient infini tant que celui-ci ne tend pas vers son absolu, pour le clore. Il est « jeu, amour travail, repos lutte, connaissance, poésie… [...] (H. Lefebvre, 19594, p. 640) ».

 

Remi Hess ajoute que le moment est « constructeur et modificateur de notre identité et notre rapport au monde (R. Hess, 2008 pp. 20-21) ». Comme Marx, il présente l’homme comme producteur de sa vie et de sa construction et reconstruction infinie. « Le monde s’inscrit en moi à travers des moments. Le monde est présent à travers des situations que je partage avec d’autres, et qui deviennent moments dans leur répétition. Le moment est une forme de présence en moi-même, du monde à moi dans l'expérience humaine. [...] Au moment, où je pose le monde, je suis posé par lui, et plus posé que posant. Je suis arraché à moi-même, et cet arrachement qui me livre au monde, me livre en même temps le monde même en son action (R. Hess, 2008 p. 20-21) ». Le sens que prend le moment, selon R. Hess et Henri Lefebvre, entre en relation avec l’homme total. Les moments se succèdent, ils ne s’arrêtent qu’un temps et se substituent immédiatement. C’est penser son temps en perspective de moments. «D’un enjeu déterminé : apporter des outils à ceux qui veulent penser leur vie au-delà de l’année scolaire, comptable ou fiscale, à ceux qui veulent construire une unité, une cohérence, une totalité dans l’oeuvre de leur vie, sans réduire à une seule de ses dimensions. Le moment, c’est l’effort pour donner consistance aux germes que nous portons. C’est une méthode qui, partant du quotidien, tente de faire entrer dans le possible (R. Hess, 2009, p. 4) ».

 

Si on considère que les moments constituent l’historicité, de ces moments découlent alors le sens de notre expérience. Le moment s’organise dans une description de son état, de sa durée. Henri Lefebvre, nous précise d’ailleurs que le moment a un contenu, une mémoire et une forme. Le moment est spécifique à une activité. C’est en cela qu’il est aussi formateur de la personne. Il rassemble et pose l'expérience formée par son histoire. « Chaque moment a donc les caractères suivants : discerné, situé, distancié. [...] le moment naît du quotidien. Il s’en nourrit ; il y prélève sa substance ; il ne le nie qu’ainsi (H. Lefebvre, 1962²a, p. 350) ».

 

Sandrine Deulceux

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22 juin 2011 3 22 /06 /juin /2011 16:36

2. Se construire comme oeuvre : l’influence des mouvements

 

L’oeuvre d’Henri Lefebvre rassemble environ soixante-dix livres, qui représentent près de soixante ans de recherche et d’écriture. Le premier a été édité en 1934. H. Lefebvre l’écrit en collaboration avec Norbert Gutterman, Introduction aux morceaux choisis de Karl Marx. Le dernier, en 1991, Du contrat de citoyenneté, est un livre collaboratif rapportant les recherches entreprises avec le groupe de Navarrenx. D’autres livres apparaissent à titre posthume comme La méthodologie des sciences, Éléments de rythmanalyse et À coeur ouvert.

 

Pour Henri Lefebvre « l’oeuvre doit apparaître dans toute son ampleur. Ce qu’on a l’habitude d’appeler «inconscient » n’est-il pas oeuvre ? N’est-il pas ce que le «sujet» en se constituant plus ou moins adroitement comme tel a exclu de soi mais n’a pu ou su expulser - ce qu’il méconnait et ne reconnait pas de lui, ce à quoi il ne s’identifie pas tout en le contenant - de sorte que «l’inconscient » n’est autre que la conscience elle-même en acte ? L’inconscient des psychanalystes s’analyserait donc ainsi :

- Une représentation (de soi, pour soi).

- Un produit (le résultat d’une histoire)

- Une oeuvre (l’ombre du sujet, l’autre en moi et pour moi)

 

L’individuel est une oeuvre au sens le plus large. Comme le social et comme la civilisation. Ce qu’a reconnu notre XVIIIe siècle. Ces remarques préparent et amplifient le concept de l’oeuvre et la théorie en évitant de les réduire à l’art, qui cependant demeure le cas exemplaire, celui qu’il faut maintenir dans la méditation (H. Lefebvre, 1980a, p. 192) ».

 

L’analyse de sa bibliographie m’a permis de comprendre davantage le sens de son oeuvre. Le plus simple pour l’expliciter était de la classer suivant les moments marquants de l’histoire et de son histoire. Ainsi je relève cinq périodes marquantes : avant la Deuxième Guerre mondiale, l’après-guerre à la fin du stalinisme, son entrée au CNRS, sa carrière à l’université et sa retraite. Seule la Seconde Guerre mondiale fera taire l’écrivain, mais pas le chercheur qui effectuera des recherches sur la vallée de Campan, qu’il publiera plus tard. On y découvre des moments importants de combats contre le dogmatisme du Parti. Ces désillusions quant au marxisme institué par ses membres. Toutefois, il y trouvera matière pour écrire et développer sa pensée et son interprétation de l’oeuvre de Karl Marx. Dans cette recherche sur les ouvrages de ce philosophe, certaines périodes sont plus propices à l’écriture. Le moment le plus prolifique se déroulera lorsque libéré de l’entrave du Parti, il se plongera dans le monde de la recherche, puis de l’éducation. Il produira alors entre 1962 et 1973, environ vingt-cinq livres. Puis lorsqu’il prendra sa retraite et jusqu’à la fin de sa vie, il continuera à produire plus d’une quinzaine de livres.

 

En 2009, j’ai tenté dans ce travail de recherche de comprendre la pensée d’Henri Lefebvre. Devant l’étendue de ses ouvrages, j’ai souhaité, au début, entreprendre une classification suivant les champs dans lesquels chaque livre pouvait s’inscrire. Pourtant, j’ai vite perçu la difficulté de scinder ce corpus. Je n’avais pas encore saisi chez H. Lefebvre la raison d’un travail aussi éclectique. Dans ce mémoire, je me suis pourtant attachée à saisir deux moments principaux : celui de sa jeunesse plus tourné vers la philosophie et celui de son dépassement vers un autre mode d’écriture plus sociologique. Lors de la lecture de ses livres, je découvre que la raison de ce revirement correspond à une application de la méthode du matérialisme dialectique. H. Lefebvre devient sociologue, mais il se garde une porte de sortie pour rester en-dehors.

 

Ainsi dans un de ses livres, il décrit la réalité du chercheur tel qu’il la perçoit : « le chercheur se saisissant d’une aussi vaste « matière » commence par l’analyse. Il se sert de toutes les méthodes tour à tour, suivant le moment et les exigences du contenu mouvant, il est logicien (il définit, abstrait, déduit ou induit) ; il est dialecticien (il analyse telle contradiction concrète pour mettre en lumière le conflit et l’unité de ses termes) ; il est philosophe (en reliant les aspects concrets de sa «matière » à des concepts universels). De même, il est tour à tour économiste (utilisant des concepts spécifiquement économiques : marchandise, valeur d’échange, etc.) -  sociologue (étudiant des rapports sociaux, des formes de la famille, des relations entre groupes tels que la ville et la campagne, etc.) - historien (il cherche des documents ; il suit la réalité qu’il étudie : sa formation) - psychologue, etc. Il découvre ainsi, sans les confondre et sans les séparer les éléments d’un tout (H. Lefebvre, 19583a, p. 48) ».

 

En raison de son militantisme, quelques uns de ses ouvrages se sont perdus dans les abysses du pouvoir et de la censure. Peut-être même d’une autocensure due à une forme d’aliénation produite par le Parti, par la société et les groupes qu’il côtoyait. Pourtant, il le précise souvent, bon nombre de ses textes sont en partie des fragments de ses recherches écrites sur ses cahiers. Il précise que pendant la période où il enseigna à Privas, il avait ouvert plus de trente cahiers pour écrire sur des thématiques différentes. Ce qui pourrait correspondre à un journal de recherche tel que j’ai pu le créer pour construire ce mémoire.

 

Bien avant de se lancer dans la publication d’ouvrages, Henri Lefebvre participait à l’écriture d’articles publiés dans La revue philosophie, puis La revue Marxiste. Dès 1929, ces deux revues disparurent.

 

Ses principaux textes étaient d’ordre philosophique portant sur la conscience, sur l’aliénation. L’un de ses articles sur Dada fut publié dans La revue philosophie en 1925. Il était intrigué par le groupe des Surréalistes et il souhaitait les connaître davantage. Puis, dans La revue avant-poste, en 1930, il publia aussi les premières traductions des oeuvres de jeunesse de Karl Marx. Elles étaient controversées par les partisans et elles ne pouvaient pas être représentatives du marxisme. Pourtant, H. Lefebvre les trouvait d’une grande richesse.

 

Sandrine Deulceux

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21 juin 2011 2 21 /06 /juin /2011 16:24

Finalement, Henri Lefebvre est un philosociologue (94). À la suite de cette présentation, définir ce chercheur comme sociologue ou philosophe, c’est ne pas comprendre l’effet de dépassement qui s’est produit. Au moment de sa vie, où il acquiert une certaine connaissance de la philosophie, le doute l’envahit. Il s’interroge quant à l’objectivité de cette science des philosophes. Dans plusieurs développements, Henri Lefebvre tend à définir le philosophe comme un chercheur qui projette de sa personne dans la réflexion qu’il porte, bien qu’il le nie. Pour lui, cet effet est obligatoire car personne ne peut se détacher de son vécu. L’expérience transparaît dans chacun de nos gestes, de nos réflexions, c’est ce qui fonde la praxis. Pourtant, le philosophe traditionnaliste rejette cette part de lui-même et il crée alors des concepts tendant vers l’universel, mais provoque seulement de l’abstraction des faits par trop de généralisation. Pour Henri Lefebvre, « la philosophie proprement dite est morte avec Hegel. [...] Le matérialisme, dans lequel je ne vois plus une philosophie au sens traditionnel, me paraît éliminer l’abstraction et avec elle la vieille philosophie. [...] Comment le produit d’une activité humaine parcellaire (l’abstraction scientifique, le concept) peut-il avoir une portée objective et « refléter » le réel, sociologique ? (H. Lefebvre, 19594, p. 434) ». Ces instants de doute et d’interrogation persistent, quant à la voie dans laquelle poursuivre ses recherches. Peut-être H. Lefebvre souhaite-t-il se définir ou définir cette science qui lui semble plus concrète : le matérialisme dialectique comme une fusion entre la sociologie et la philosophie. D’autant plus, lorsqu’il écrit l’avertissement du livre La fin de l’histoire : « ce livre N’EST PAS L’OUVRAGE D’UN PHILOSOPHE, bien qu’il contienne quelques considérations philosophiques (plus la critique métaphilosophique de toute philosophie). Ce n’est pas le travail d’un sociologue, encore qu’il contienne de la sociologie, ni d’un historien, bien que l’auteur ait poursuivi quelques recherches historiques avant de se permettre la mise en question de l’histoire. Serait-il «inclassable » ? (H. Lefebvre, 1970²c, p. 1) ».

 

Sa découverte de la sociologie lui donne les moyens de poursuivre ses recherches sur la vie quotidienne tout en restant proche de la philosophie. Il s’attaque là, à la mise en place d’une analyse du vécu. L’historicité des populations étudiées donne du sens à son travail. C’est l’expérience des autres qui lui donne la « matière » pour développer de nouveaux concepts. Dans cette science, il trouve, peut-être là, le moyen de dépasser la philosophie car la sociologie est la science de la déconstruction. Dans son livre La fin de l’histoire, Henri Lefebvre explique que « la philosophie apparaît dès lors non pas comme une interprétation du monde, mais comme projet de transformation. La philosophie ne transforme pas le monde ; sans doute faut-il l’avoir interprétée pour envisager sa transformation. La philosophie devient monde quand le monde devient philosophie. En même temps et réciproquement la philosophie comme totalité projette une idée de l’« être humain » (rationalité et désir, nécessité et liberté, vérité et jouissance), idée qui ne peut se réaliser par la seule philosophie, laquelle ne peut même pas élucider ses propres convictions internes (H. Lefebvre, 1970²c, p. 45)».

 

Sa quête de la contradiction croise souvent le chemin de la religion, il ne souhaite pas s’attacher à ce type de croyance et pourtant, il tentera plusieurs fois de se plonger dans des recherches pour en comprendre le sens. Le livre Le Procès de la Chrétienté, qu’il n’a jamais écrit mais qu’il tente de raconter dans La Somme et le Reste, prouve ce questionnement quant à la religion et à sa place. Dans le livre Le temps des méprises, Bien qu’il se refuse d’écrire sur son enfance, il la résume par une forme de conte, une parodie, indiquant la contradiction déjà existante dans le couple formé par ses parents : « de mauvaises fées se penchèrent sur mon berceau, la Marchandise et la Bureaucratie, car ma mère appartenait à une famille de commerçants et mon père était fonctionnaire. À la suite de quoi, je hais la boutique et je déteste le bureau. Ces deux vilaines fées se joignirent à deux affreuses sorcières, la Religion et la Guerre… Point suffit (H. Lefebvre, 1975a, p. 16) ». Il souhaite montrer qu’après la religion, c’est le capitalisme maintenant qui tente d’aliéner la population. H. Lefebvre, attaché à comprendre la contradiction, n’a de cesse de la démontrer dans l’ensemble de ses oeuvres. Il se sert alors de la philosophie et du matérialisme dialectique pour créer une contre-philosophie permettant à partir du vécu de faire ressortir ce qui doit être dépassé. Son objectif d’aller vers une voie nouvelle donne sens à ses recherches et ses livres. Pour trouver le sens de cette nouvelle voie, il tente de la découvrir aussi parmi les communautés de référence qu’il rencontrera. Dans la seconde partie de cette biographie, je souhaite montrer le sens de son oeuvre, qui me semble si diverse et dispersée, en prenant comme fil conducteur : comment changer la vie ?

 

(94) Néologisme qui me permet ici d’exprimer qu’il est difficile de scinder la personnalité de chercheur d’Henri Lefebvre entre l’une et l’autre de ces deux sciences. Il ne s’attache jamais à être conforme à des modèles puisqu’il souhaite les dépasser, il sera donc philosociologue.

 

Sandrine Deulceux

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20 juin 2011 1 20 /06 /juin /2011 14:14

1.2 Son enfance : naissance d’une contradiction

 

Les hasards sont constitutifs d’une vie, mais les conjonctures la déterminent. Dès son enfance, Henri Lefebvre est confronté à la contradiction. Par exemple : son père, d’origine Bretonne et Picarde, se marie avec une femme du Béarn. La situation créée par son père comme homme libertin et joueur, l’oblige à trouver une femme ayant une dot, pour se constituer un autre avenir. Sa mère étant une fervente catholique, accepte d’épouser cet homme, pourquoi ? Là, je n’ai pas réellement de réponse, mais supposons qu’à cette époque, au XIXe siècle, la conjoncture détermine que l’âge avancé de sa mère l’oblige à prendre un époux. La marieuse pourrait confirmer ce fait, d’autant plus qu’Henri Lefebvre précise qu’il s’aperçoit que le mariage de ses parents n’est pas un mariage d’amour. Ces deux personnes opposées dans leur manière de vivre sont toujours en totale contradiction. Ce qui pousse H. Lefebvre, dès son jeune âge, à détester l’hérésie du comportement de sa mère et à vouloir se rapprocher des origines de son père. Pourtant, il reconnaît le don que chacun de ses parents lui a fait : il ressemble à son père car il lui a transmit un corps trapu et robuste. De sa mère il a le visage long et ibérique des personnes du pays basques. Son père l’attire beaucoup par son côté charmeur et pour sa bravoure. Il va à l’encontre de la dévotion que sa mère porte à Dieu. Bien qu’Henri Lefebvre souhaitait ressembler à son père, il reconnaît avoir reçu du côté maternel les qualités d’une farouche fierté, et une ténacité implacable.

 

Sa mère avait des ambitions professionnelles pour lui. Elle souhaitait qu’il devienne professeur de droit. Et comme son père avait fait du droit, ils étaient d’accord sur cet avenir. Mais les désirs d’Henri Lefebvre sont autres. Lors de ses vacances, qu’il passe chaque été à Saint-Pabu en Bretagne, il décide qu’il sera constructeur de navire. Il avoue ce désir à ses parents, qui finissent par accepter son intégration à l’école polytechnique pour devenir ingénieur en génie maritime. La fin de l’histoire est déjà connue. Il deviendra philosophe et sociologue. Inutile de séparer ces deux champs car ils ont forgé Henri Lefebvre dans une personnalité tendant vers une totalité. « Chaque moment, totalité partielle, reflète ou rétracte une totalité (la praxis globale) y compris les rapports dialectiques de la société avec elle-même et les rapports de l’homme social avec la nature (en lui et autour de lui) chaque moment perçoit les autres s’en distingue de par la modalité de l’aperception (H. Lefebvre, 19594, p. 642) ».

 

Sandrine Deulceux

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19 juin 2011 7 19 /06 /juin /2011 11:31

1.1.2.4 En 1948, Fin d’une époque : le Parti

 

En 1953, la mort de Staline produit de nombreux changements en URSS. Nikita Khrouchtchev devient 1er secrétaire du Parti communiste. Sa prise de pouvoir lui permettra de réaliser une enquête sur les malversations de Staline et les diffusera. En 1956, Henri Lefebvre est invité par l’Académie des sciences. Il arrive à Berlin-Est le 28 février, quelques jours après la clôture du XXe congrès de Berlin. Les Allemands ont eu connaissance du rapport (93) établi par Nikita Khrouchtchev lors de ce congrès. Lors de la présence d’H. Lefebvre, à l’assemblée de l’école du Parti, on lui demande : «Camarade, ce matin, nous retirons de la circulation les ouvrages de Staline. Comment allons-nous enseigner le marxisme ? Donnez-nous votre avis…? (H. Lefebvre, 1975a, p. 94) ». Trois jours plus tard, Henri Lefebvre prenait la parole devant l’assemblée de l’école centrale du Parti. Plus de deux cents étudiants étaient présents et applaudirent sa déclaration de reprendre cet apprentissage à la base, c'est-à-dire à partir de Goethe et d’Hegel. L’histoire ne se termine pas là. Dans la soirée, un jeune philosophe allemand le contacte pour lui faire lire le rapport Khrouchtchev. La France et Henri Lefebvre ne connaissent encore rien de ce dossier qui a été mis à la connaissance des Allemands pendant le XXe congrès. Pour Henri Lefebvre, ce rapport renforce sa vision antistalinienne. En Mars 1956, à son retour en France, Henri Lefebvre fait un compte-rendu de ce rapport, aux camarades du Parti, mais ils n’acceptent pas la version d’Henri Lefebvre. Ils ajoutent qu’il est tombé dans le piège des services américains et qu’il est devenu un traître. Seul Roger Vaillant, son ami, ose vérifier l’information. Il se rend à Moscou. Puis, il annonce que ce rapport projette une réelle vérité sur les atrocités de Staline, au peuple russe, pendant la période où il a gouverné. Ce scandale valut à Henri Lefebvre d’être suspendu du Parti. Bien que les membres du PCF lui demandèrent de reprendre sa carte dans les années 80, il ne l’a jamais fait car comme le dit Henri Lefebvre : «quant à moi, je sortis du Parti après des années de lutte [...] (H. Lefebvre, 1975a, P. 98) ».

 

(93) « Dans la nuit du 24 au 25 février 1956, à Moscou, les délégués du XXe Congrès du Parti Communiste d'URSS s'apprêtent à quitter la salle après dix jours de débats sans anicroche ni surprise. Les journalistes et les délégués étrangers sont déjà sortis... » http://www.herodote.net/histoire/evenement.php?jour=19560224 (consulté le 30/07/2010 10 h 41).

Le rapport "secret" est évoqué pour la première fois dans le New York Times, le 16 mars 1956.

« M. Khrouchtchev a fourni au récent congrès du parti une explication secrète de la «désanctification » dont Staline a été l'objet, écrit Harrison E. Salisbury, ancien correspondant du « New York Times » à Moscou. Salisbury déclare que ces informations proviennent de rapports diplomatiques parvenus de Moscou aux États-Unis. Il ajoute que la censure soviétique a empêché les correspondants de presse de parler des rumeurs circulant à Moscou au sujet du discours qui aurait été prononcé à une réunion à huis clos du congrès, le 24 février. Le discours portait sur des événements qui entourèrent la mort de Lénine en 1924, les grandes purges des années 1930 et les dernières années de la vie de Staline. L'auteur affirme que les délégués du Parti communiste répandent oralement dans le pays l'essentiel des déclarations de M. Khrouchtchev ». Le Monde, Paris, 18-19 mars 1956. http://www.aidh.org/txtref/2006/rapp-khroutch.htm (consulté le 30/07/2010 10 h 47).

 

Sandrine Deulceux

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