Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Présentation

  • : Le blog de Benyounès Bellagnech
  • : Analyse institutionnelle : Théorie et pratique au sein des institutions politiques, éducatives et de recherche. L'implication des individus et des groupes dans la vie politique et sociale.
  • Contact

Recherche

11 juillet 2011 1 11 /07 /juillet /2011 10:49

2.2.11 L’autobiographie (suite)

 

Henri Lefebvre ne veut pas être un homme comme les autres, il prône sa différence et l’impose comme une richesse. Il se dit sociologue ou philosophe mais il ne l’est pas vraiment. Il est tout cela, mais il est aussi tout autre. Il est aux frontières. Dans son livre La présence et l’absence, il écrit « il est exact que dans les conditions du monde moderne seul l’homme à part, le marginal, le périphérique, l’anomique, l’exclu de la horde (Gurvitch) a une capacité créatrice… L’homme des frontières supporte une tension qui en tuerait d’autres : il est à la fois dedans et dehors, inclus et exclus… suit des chemins qui d’abord surprennent, deviennent ensuite des routes et passent alors pour évidences. Il chemine le long des lignes de partage des eaux choisit la voie qui va vers l’horizon. Il lui arrive de passer le long des terres promises ; il n’entre pas. C’est son épreuve. Il va toujours vers d’autres terres, vers l’horizon des horizons, de moments en moments, jusqu’à ce qu’il aperçoive les lignes lointaines d’un continent inexploré. Découvrir, c’est sa passion. Il ne peut marcher qu’en allant de découvertes en découvertes sachant que pour avancer, il lui faut maîtriser un besoin de savoir qui lui soufflerait d’arrêter ici ou là, pour creuser… (H. Lefebvre, 1980a, p. 202) ».

 

En parcourant la plus grande part de l’oeuvre d’Henri Lefebvre, je m’aperçois du sens que celle-ci donne de son auteur et de sa volonté à comprendre les contradictions de son époque. Dans la pratique de sa philosophie du matérialisme dialectique, il obtient la possibilité de trouver le dépassement dans de nombreux domaines. Il est éclectique, ou plutôt non, il est devenu un scientifique à part entière car il comprend que tout est lié, qu’il ne faut rien dissocier. C’est de l’ensemble que la théorie se dégagera pour entrer dans un autre moment, vers une voie nouvelle. Il est sûr que le monde change, il évolue avec de nouvelles contradictions, car l’Homme se dépasse continuellement. La particularité intéresse davantage H. Lefebvre, il cherche des réponses à ses questions : du surréalisme à l’existentialisme, en passant par le romantisme ou le structuralisme et jusqu’au situationnisme ; tout en adhérant au Parti communisme ! Tant de « isme » ! Pourquoi ? Pense-t-il y trouver là, les « faiseurs de révolution ». De déception en espoir nouveau, il approfondit chaque mouvement et continue de chercher.

 

Je regrette de n’avoir pas eu la possibilité de lire l’ensemble de l’oeuvre de cet auteur, mais parcourir plus de soixante-dix livres était impossible en si peu de temps. Je regrette aussi d’avoir laissé de côté quelques ouvrages qui auraient eu leur place dans ce mémoire, mais le temps et l’espace ne m’a pas permis de poursuivre cette aventure. Pourtant, je pense qu’il était important que pendant ces quelques mois, je m’attache à lire les livres qui me semblaient les plus importants pour comprendre la personnalité de son auteur. J’ai tenté par une lecture rapide de saisir le sens de la totalité de son oeuvre. En effet, si l’on considère le mouvement dans une globalité, il est important de ne pas dissocier l’homme de l’oeuvre ou de la méthode. Henri Lefebvre évolue en même temps que son oeuvre et son oeuvre fait évoluer la méthode. Les deux se transforment par rapport au contexte de l’époque dans laquelle il vit (social, économique et politique). Ce corpus démontre d’un processus de recherche sur « la vie quotidienne » pour comprendre son évolution. Dans sa tentative de découvrir comment changer la vie, il a trouvé ce qui entravait la solution d’entrer dans une voie nouvelle.

 

Sandrine Deulceux

http://lesanalyseurs.over-blog.org

Partager cet article
Repost0
10 juillet 2011 7 10 /07 /juillet /2011 11:37

2.2.11 L’autobiographie

 

Pour beaucoup, sa plus grande oeuvre est La Somme et le Reste, écrit en 1959, et rééditée quatre fois. C’est un document précieux qui présente l’homme, l’oeuvre et la place du Parti dans sa vie. Il écrit ce livre lorsqu’il se fait radier. Il considère ce milieu comme très fermé et dogmatique. Il décrit de nombreux moments de sa vie et parle des contradictions qui le font évoluer. Il en fait l’analyse en vue de se dégager des possibles. Les moments apparaissent au fil des pages, entremêlés de précisions philosophiques, marxistes, historiques. Son étude m’a permise de concevoir plus facilement le sens de la vie de son auteur et de pouvoir ensuite atteindre un niveau suffisant pour parler de lui.

 

Dans sa dernière partie qu’il nomme l’inventaire, H. Lefebvre écrit « ce fut donc ainsi qu’un philosophe vit se rétrécir sans cesse ses ambitions philosophiques, réunissant dans sa « carrière » les thèmes de la peau de chagrin et des illusions perdues. Il partit de l’idée que la philosophie allait changer le monde, ou du moins apporter contribution décisive à ce changement, en réalisant dans la vie relative des hommes les anciens absolus, justice, vérité, liberté. Il devint un simple exécutant dans une action politique de plus en plus éloignée de la justice, de la vérité, de la liberté, action qu’il acceptait en admettant qu’elle rejoindrait après des détours un peu labyrinthiques (ce qu’il continue à espérer) (H. Lefebvre, 19594, p.569) ».

 

Ce passage est le début de l’inventaire de son oeuvre car constitutif de son expérience et lui permet de voir comment il l’a conduite. Il se reproche d’avoir produit son oeuvre sans plan, et il l’a défini aussi comme dispersée. Pourtant pour le lecteur averti, il découvrira que celle-ci suit un fil d’Ariane permettant de déceler les prémices du chaos du monde moderne. Ce livre demanderait, à lui seul, une description beaucoup plus longue compte-tenu de son importance. Mais comme je parle déjà de ces différentes thématiques dans l’ensemble de mon mémoire, je stoppe là toute description.

 

En 1975, il écrit un second livre Le temps des méprises, sous forme d’entretiens. Il permet la découverte de l’auteur par les moments importants de sa vie. Son interlocuteur reste inconnu, ce pourrait-être Henri Lefebvre lui-même, car souvent il écrit lui-même ses propres dialogues. Lors de mon entrée dans cette recherche, ce second livre m’a permise d’aborder très facilement la pensée d’Henri Lefebvre et de comprendre le sens dans lequel il avait mené sa vie. Il prolonge de quelques années la biographie précédente, l’ensemble est complémentaire. Comme pour La Somme et le Reste, j’ai ainsi pu reconstruire l’histoire de vie de ce grand homme.

 

Sandrine Deulceux

http://lesanalyseurs.over-blog.org

Partager cet article
Repost0
9 juillet 2011 6 09 /07 /juillet /2011 15:53

2.2.10 Entre campagne et ville

 

Ce n’est qu’après avoir passé la cinquantaine qu’Henri Lefebvre se consacre davantage à la sociologie. Il intègre le groupe de recherche du CNRS, dont l’objet est la ruralité. Il publie alors ses thèses dans La vallée de Campan en 1963 et dans Pyrénées en 1965. La vallée de Campan est une recherche de terrain, qui s’est réalisée pendant la Seconde Guerre mondiale. H. Lefebvre a réussi à l’époque, à consulter les archives de cette région rurale. Il en ressort un livre très explicite sur la vie jusqu’à la deuxième moitié du XVIIe siècle. Il produit alors une étude de sociologie historique, reprenant les modes de vie et l’organisation de la communauté en cette période du XVIIe siècle. Les documents d’archive présentés au début du livre permettent de visualiser l’organisation administrative de cette région.

 

Faisant suite à ce livre, Henri Lefebvre édite sa seconde thèse sur les Pyrénées. Ce livre a pour ambition de découvrir cette région des Pyrénées. Dans un premier chapitre, Henri Lefebvre trace les limites de cette région en présentant à la fois l’aspect géographique et l’organisation communautaire de chaque région : le Pays basque, le Béarn, la Bigorre… Puis dans le second chapitre, il développe davantage le sens de sa recherche. « Les pages antérieures ont voulu le montrer : cet ouvrage ne se préoccupe pas de décrire une région, mais de cerner les contours d’une culture meurtrie par les événements historiques, agonisante, encore vivante. Une telle recherche se fonde sur l’histoire plus que sur la description géographique et sur le pittoresque. Toutefois, elle vise ce qui naît de l’histoire - une civilisation - plutôt que la reconstitution pour lui-même du passé. À chaque instant, de l’historique, nous avons vu et nous verrons émerger ce que nous cherchons. Et nous pourrons en dessiner quelques contours (H. Lefebvre, 1965²a, p. 103) ». Pour Henri Lefebvre, ce livre devrait être le début d’une longue recherche car il pense n’avoir pu qu’esquisser la représentation historique de cette région des Pyrénées et de ses habitants. La religion et les symboles auxquels cette communauté s’attache, confortent les traditions ancestrales.

 

En 1970, Henri Lefebvre publie le livre Du Rural à L’Urbain, grâce à l’un de ses collaborateurs qui effectue un travail de rassemblement de textes concernant soit des articles écrits dans différentes revues ou des comptes-rendus de conférences. Ce recueil permet d’apporter une compréhension entre ce que signifie le rural et l’urbain. Il répond à une problématique définissant : comment du rural naît l’urbain ? Pendant cette même année, Henri Lefebvre produit La révolution urbaine. Il part de l’hypothèse d’une urbanisation totale créant ainsi la société urbaine, dont la cause est l’industrialisation.

 

C’est en 1974 qu’Henri Lefebvre publiera le livre La production de l’espace. La question que l’auteur se pose est : qu’est-ce que l’espace ? C’est le moment de la découverte de l’espace. En 1969, le premier homme marche sur la lune. Pourtant, H. Lefebvre pense l’espace comme les paysages, la campagne et les villes, celui qui donne sens à l’habitat et qui permet de créer ces moments où l’homme peut s’habiter. Pour lui, l’espace planétaire est le support de la vie quotidienne.

 

Sandrine Deulceux

http://lesanalyseurs.over-blog.org

Partager cet article
Repost0
8 juillet 2011 5 08 /07 /juillet /2011 11:20

2.2.9 La place de l’Etat

 

La place de l’État dans ses recherches est un thème récurant dans l’ensemble de ses livres. Il faut comprendre qu’Henri Lefebvre est un fervent marxiste. Il a cru au dépérissement de l’État. Il ne voit dans ce système qu’une immense machine à gouverner, à aliéner l’ensemble de la société. C’est l’instrument du dogmatisme. Ainsi, il s’entêtera dans une critique continuelle du stalinisme, du capitalisme et de la technocratie. Ils sont les instruments du politique qui semble faire croire à la population que la démocratie existe.

 

En 1975, il publie le livre Hegel, Marx, Nietzsche ou le royaume de l’ombre. Ce livre est une triade dont : «Hegel serait le Père la Loi ; Marx le Fils la Foi ; Nietzsche l’Esprit la Joie ! (H. Lefebvre, 1975c, p. 40) ». Pour Henri Lefebvre ces trois philosophes entrent dans un continuum où chacun tente de dépasser la philosophie de l’autre. En reprenant la thématique de l’État, il cherche à découvrir le mouvement de l’état et ses contradictions. « S’il est vrai que la pensée hégélienne se concentre en un mot, en un concept : l’état - que la pensée marxiste met fortement l’accent sur le social et la société, - que Nietzsche enfin a médité sur la civilisation et les valeurs, le paradoxe laisse entrevoir un sens qui reste à découvrir : une triple détermination du monde moderne, impliquant des conflits multiples et peut-être sa fin, au sein de la « réalité » dite humaine, ceci à titre d’hypothèse dont l’ampleur autorise à dire qu’elle a une portée stratégique (Henri Lefebvre, 1975c, p.11) ». Ce livre après une introduction permettant de présenter la démarche réflexive de l’auteur s’attache à décrire celle des trois philosophes cités quant à la réalité du devenir de l’État. H. Lefebvre s’interroge sur le choix à faire entre ces trois philosophies, y en a-t-il réellement un alors qu’il faudrait plus penser au dépassement de l’une par l’autre.

 

Comment définir l’État ? Henri Lefebvre répond à cette question dans une série de livres en quatre volumes : De l’état. Le premier est publié en 1976, il porte le sous-titre, L’état dans le monde moderne. Il s’interroge alors sur la présence de l’État au monde, comme une substance, une réalité, une forme, un objet, une simulation de l’être. Ce premier tome permet de situer le contexte dans lequel l’État apparaît et se développe. Le second volume a comme sous-titre, De Hegel à Mao par Staline. C’est un retour historique sur les différentes formes de pouvoir et des conséquences sur la population. Il poursuit son avancée dans la présentation de l’État vue par Hegel. Ensuite Henri Lefebvre se tourne vers la révolution totale prévue par Marx et aborde les visions de grands marxistes comme Rosa Luxembourg, Lassalle et Kautsky, Lénine, Staline et Trotski. Puis il se tourne vers des expériences qui auraient pu apporter du changement comme celle de l’école de Franckfort ou l'expérience yougoslave. Il s’attache ensuite à faire découvrir Mao et la révolution culturelle en Chine, les échecs de toute cette histoire pour terminer sur une interrogation : jusqu’où va la crise de la théorie ?

 

Le troisième tome : Le mode de production étatique (MPE) permet le rapprochement des deux ouvrages précédents. Il reprend les concepts cités afin de les faire évoluer. Dans un premier temps, il s’occupe des différentes thèses de Rosa Luxembourg concernant sa version sur la rupture de la totalité et poursuit vers la création d’une société socialiste. Ensuite il s’attarde à comprendre la transition prévue par Marx (la création d’une société socialiste) qui lui semble encore obscure. Il reprend les fondements de l’État moderne afin de critiquer certains textes d’Engels qui ne semblent pas répondre à l’évolution réelle. Au niveau de la loi, H. Lefebvre veut comprendre « comment la Loi détourne les énergies contre le dehors, l’extérieur, l’étranger, l’Autre (qui n’accepte pas la loi) (H. Lefebvre, 1976a, p. XXIX) ». Puis dans une recherche sur la place du capitalisme, il précise que la division du travail politique est provoquée par la bureaucratie, les appareils d’État et les Partis. Il mentionne aussi la croissance et son développement et les contradictions provoquées. Pour finir, il conclut sur un devenir de l’État omniscient, omniprésent et omnipotent qui serait créateur d’une société de la libre circulation.

 

Dans le quatrième volume, Henri Lefebvre veut établir Les contradictions de l’État moderne. Ces contradictions se déterminent suivant la logique et les stratégies entreprises pour que l’État devienne réducteur des conflits sociaux. Son objectif est d’atteindre une voie nouvelle, de découvrir l’avenir de l’État en démêlant le noeud des contradictions. Il s’interroge donc sur la mondialité et le marché mondial. Il conclut l’ensemble de cette oeuvre : « la théorie ouvre le chemin, fraie la voie nouvelle ; la pratique s’y engage, elle produit la route et l’espace (H. Lefebvre, 1978a, p. 441) ». H. Lefebvre prévient ceux qui souhaitent comprendre l’avenir en affirmant que seule l’analyse des contradictions passées peut leur donner le programme à tenir pour entrer dans de nouveaux possibles. Les utopies se réalisent si elles sont réfléchies et pensées par rapport à un vécu. Concevoir l’avenir n’est pas impossible, il faut simplement savoir utiliser le matérialisme dialectique.

 

La forte industrialisation du monde moderne et la puissance financière détenue par le pouvoir capitaliste conduisent à créer une nouvelle forme de classe qu’Henri Lefebvre nomme les technocrates. Il écrit un premier livre sur ce sujet en 1968, Position : contre les technocrates en finir avec l’humanité fiction. Ce livre souhaite démontrer que la technicité n’est pas une solution aux problèmes de l’Homme, mais qu’elle conduit davantage à l’aliénation à de nouveaux besoins. C’est la création de la société de consommation dirigée qui permet au capitalisme de survivre. Il critique la cybernétique qui crée de nouveaux humains appelés anthropes incapable de faire et de réfléchir par eux-mêmes. Son objectif est de réveiller le monde sur ce nouveau danger. « L’anthrope devra savoir qu’il ne représente rien et qu’il prescrit une manière de vivre plus qu’une théorie philosophico-scientifique. Il devra perpétuellement inventer, s’inventer, se réinventer, créer sans crier à la création, brouiller les pistes et les cartes du cybernanthrope, le décevoir et le surprendre (H. Lefebvre, 1968²c, p. 230) ». En 1971, il réédite ce livre en lui donnant un nouveau titre Vers le cybernanthrope.

 

Cette pensée tournée vers la technique et la technologie conduit Henri Lefebvre à penser que la différence est une richesse. Il craint la montée de l’homogénéité et de l’uniformisation. À ce sujet il écrit Le manifeste du différentialiste, afin de les combattre. « Pourquoi la différence ? Cette question déjà n’a guère de sens. Vous êtes, nous y sommes, et chacun de nous, dans le différent. Celui qui ne veut et ne peut ni imiter de loin quelque grand Modèle, ni s’identifier à lui, celui-là n’a d’autre issue que de se vouloir autre. Il l’est déjà ! Une notion apparemment banale, la différence confirme à chaque instant son importance théorique et pratique. [...] Cette notion exprime quelque chose en ce qui concerne le passé ; elle signifie quelque chose en ce qui concerne le possible. Qui diffère et de qui et de quoi ? Qu’est-ce que différer ? Sommes-nous destinés (vous et nous - toi et moi) à perdre nos différences; à nous battre pour une ombre, la nôtre ? Ne devons-nous pas gagner de haute lutte ce que nous sommes, notre différence ? Est-ce un fait ou un droit, une certitude ou une chance ?... (H. Lefebvre, 1971a, p. 51 et p. 9) ».

 

Sandrine Deulceux

http://lesanalyseurs.over-blog.org

Partager cet article
Repost0
7 juillet 2011 4 07 /07 /juillet /2011 11:52

2.2.8 La place de l’œuvre

 

Pour Henri Lefebvre, l’oeuvre prend une place prédominante dans la construction de l’Homme. Il représente l’oeuvre comme l’accomplissement et l’épanouissement de la volonté de l’homme à se produire. Lorsqu’il écrit Contribution à l’esthétisme, il pense que ce livre ne pourra pas survivre dans le système formé par le Parti. Ainsi, il use d’un subterfuge en tirant deux citations, l’une de Marx et l’autre de Jdanov pour que l’art soit aussi l’expression de la politique marxiste. « L’art est la plus haute joie que l’homme se donne à lui-même (Karl Marx) [et] la musique ne donne du plaisir que lorsque tous ses éléments - la mélodie, le chant, le rythme - se trouvent dans une certaine union harmonieuse. L’attention unilatérale accordée à l’un d’eux aux dépens d’un autre, aboutit à détruire l’interaction correcte des divers éléments… (A. Djanov, Sur la littérature, la philosophie et la musique, p 86.) (H. Lefebvre, 1953², p. 3) ». Bien entendu, devant le nombre de personnes l’interrogeant, Henri Lefebvre avoue la supercherie.

 

La présence et l’absence est un livre écrit en 1980, dans lequel un chapitre montre la grandeur de l’oeuvre. Henri Lefebvre cherche à définir pour qui ce livre est écrit. Peut-être pour ceux qui se perdent dans la non-oeuvre, la décadence du monde moderne. Dans sa description de l’Homme total, l’oeuvre a une place prépondérante, elle est l’aboutissement. Henri Lefebvre cherche donc à spécifier le concept de représentation et de moment, pour comprendre : comment se construit l’oeuvre de chacun ? « Aucune oeuvre - ni l'oeuvre d'art proprement dite, ni la ville et la nature seconde. Etc. - ne peut s'accomplir sans réunir tous les éléments et moments, sans constituer une totalité. Dans toute oeuvre on retrouve donc un moment technique et un moment du savoir, un moment du désir et un moment du travail, un moment du ludique et un moment du sérieux, un moment social et un moment extra-social, etc. Les capacités, oeuvres en puissance, cessent d'être créatrices quand elles s’autonomisent ; elles ne peuvent plus que produire et reproduire les conditions de leur autonomie, en rendant celles-ci de plus en plus réelles, c'est-à-dire de plus en plus destructrices (H. Lefebvre, 1980a, p. 197) ». Dans ce mémoire, j’ai repris de nombreux passages de ce livre, me permettant ainsi de comprendre le sens qu’Henri Lefebvre pouvait donner à sa propre oeuvre ou le fait de se construire comme oeuvre.

 

Sandrine Deulceux

http://lesanalyseurs.over-blog.org

Partager cet article
Repost0
6 juillet 2011 3 06 /07 /juillet /2011 11:14

2.2.7 L’influence des mouvements

 

En 1971, Henri Lefebvre s’applique dans une approche du mouvement structuraliste. Le livre, Au-delà du structuralisme est un recueil d’articles permettant de saisir le sens réel de ce mouvement. L’important est de connaître les germes de ce courant et de les dépasser. Il considère que le structuralisme actuel entre en contradiction avec la réalité de la connaissance. Ainsi «ce recueil n’a donc pas pour but seulement de contester le structuralisme, encore moins de le condamner, mais de contribuer à le connaître. L’arrogance dogmatique de certains structuralistes pendant leur belle époque ne saurait justifier un dogmatisme opposé (H. Lefebvre, 1971b, p. 16) ». Il explique dans l’introduction que la connaissance a une structure plus complexe. Donc, il reprend des thématiques traitant à la fois du marxisme et des différents domaines de la connaissance pour dépasser ce structuralisme actuel. Son dernier article Le paradoxe d’Althusser, commence par une remarque contre le stalinisme. C’est une critique contre tout ce que le système peut engendrer comme contradiction comme le stalinisme et l’hégélianisme en acte, c'est-à-dire, l’accomplissement de la structure de l’État. Il condamne les théoriciens actuels de ne rester que dans le mimésis et la reproduction. Henri Lefebvre termine en définissant l’idéologie structuraliste comme un fétichisme de l’espace. « Pour elle, le flux du temps s’enlise dans l’espace actuel, comme un fleuve qui descend vers une mer immobile se perd dans un delta de boue et de marécage (que les « indigènes » prennent pour un pays merveilleux parce que c’est leur contrée, leur «environnement ») (H. Lefebvre, 1971b, p. 416) ». En 1975, H. Lefebvre réédite ce livre sous le titre L’idéologie structuraliste en reprenant l’ensemble des articles du premier livre.

 

Le mouvement situationniste a eu aussi beaucoup d’influence sur les livres présentant la révolution. Ce mouvement avait l’idée de promulguer la révolution comme un moment de fête et d’euphorie collective. Ainsi, il écrit le livre La proclamation de la commune en 1965 et L’irruption de Nanterre au sommet, après les évènements de mai 1968. Ce mouvement situationniste avait l’idée d’une utopie négative comme critique de l’ordre établi. Henri Lefebvre est surtout attiré par la structure d’ambiance que représente la « New Babylone » car elle est représentative de ce que peut signifier son sens de l’habiter, où chaque moment de la vie s’inscrit dans une ambiance particulière. Pour lui, c’est le départ de ses recherches dans le domaine de l’urbanisme. L’un de ses livres Le droit à la ville permet justement de faire une critique des espaces d’habitation construit pendant les années soixante car « le droit à la ville se manifeste comme forme supérieure des droits : droit à la liberté, à l'individualisation dans la socialisation, à l'habitat et à l'habiter. Le droit à l'oeuvre (à l'activité participante) et le droit à l'appropriation (bien distinct du droit à la propriété) s'impliquent dans le droit à la ville (H. Lefebvre, 1968²a, p. 125) ».

 

Sandrine Deulceux

http://lesanalyseurs.over-blog.org

Partager cet article
Repost0
5 juillet 2011 2 05 /07 /juillet /2011 10:45

2.2.6 De l’existentialisme à la critique de la vie quotidienne

 

Henri Lefebvre vient d’avoir quarante-quatre ans, il est dans la fleur de l’âge. Il vient de terminer la guerre dans les rangs de la résistance. Pendant cette période, dans les montagnes des Pyrénées, il a consacré du temps pour le moment de la recherche. C’est sur la vallée de Campan, qu’il a pu établir une étude sociologique sur l’évolution de la ruralité. Cette fin de guerre est un moment exaltant pour tous, c’est le temps de la reconstruction. Tout le monde souhaite partir d’un nouveau pied dans ce monde détruit. Les philosophes réfléchissent au sens de l’existence. Le mouvement de l’existentialisme reprend du sens. Les recherches d’Henri Lefebvre le conduisent à réfléchir sur la vie quotidienne. Comment peut-elle lui permettre de changer la vie ? Il croit au marxisme, comme conception d’un monde idéal. Pourtant dans son inscription au Parti, il se fait rejeter. Le marxisme tel qu’il le conçoit ne correspond pas aux visions de ses membres. Il cherche donc à installer sa philosophie, à la faire comprendre et il s’applique alors à décrire son savoir dans de nombreux livres.

 

En 1946, Henri Lefebvre écrit L’existentialisme, le titre de sa première partie est très parlant : Pourquoi je fus existentialiste (1925) et comment je suis devenu marxiste ? Dans ces deux questions, le passage se pose entre une philosophie de l’existence abstraite et sa concrétisation dans le marxiste. Ce livre a tendance à tourner en ridicule le mouvement existentialiste dont Jean-Paul Sartre et d’autres discutent les concepts. C’est à partir de la lecture du livre L’être et le néant, qu’Henri Lefebvre répond à son auteur, en lui signifiant ce qu’il en pense. Dans le premier chapitre Rétrospection, Henri Lefebvre déclare que bon nombre de ses idées lui ont été volées car dès 1925, il avait déjà développé de tels thèmes dans La revue philosophie en publiant le manifeste philosophique écrit avec le groupe des philosophes. Dans l’un des textes : Positions d’attaque et de défense du nouveau mysticisme, il avait écrit « je veux prouver qu’il s’agissait bien d’une philosophie existentielle et que cette philosophie se donnait expressément pour mystique (H. Lefebvre, 1946², p. 17) ». C’était aussi le mouvement auquel se référait, la société secrète Le trust de la foi créé par ce groupe. Les idées qui surgirent des nombreuses discussions ont donné lieu à plusieurs projets qui ne virent pas réellement le jour. Vers 1928, le groupe, après de multiples désagréments, décida de passer au marxisme et d’étudier plus profondément la doctrine du matérialisme.

 

Pour en revenir à L’existentialisme de cette période de l’après-guerre, son principe s’explique selon la liberté de choix et d’action de la nature humaine. « Si je suis libre, c’est que je commence par n’être rien, avant de devenir quelque chose. D’abord j’existe, mais je suis inquiet, angoissé : je me cherche ; je suis sans caractère déterminé ; ensuite je me choisis, je me fais au cours d’une aventure qui m’oblige à reconnaître aux autres la même détermination, la même liberté… » (cf. Le numéro d’Action du 29.12.1944) (H. Lefebvre, 1946², p. 44) ». Dans ce texte, Henri Lefebvre y découvre le plagia du manifeste de 1924. Lorsqu’il a écrit ce texte avec le groupe des philosophes, ils se sont trouvés devant une contradiction qu’il qualifie de «mixture flasque et morne qui passe pour la réalité humaine (H. Lefebvre, 1946², p. 45) ». Il ose mettre au pilori des grands noms. Il lui donne comme sous-titre l’art de se faire des ennemis, dans un commentaire écrit dans La Somme et le Reste. Pour conclure sur la présentation de ce livre, Henri Lefebvre conclut : « ce livre n’est pas bon. Non pas à cause d’une mauvaise foi que l’on pourrait penser sur le mode du défi. La seule part de mauvaise foi que l’on pourrait lui reprocher, c’est de ne pas dire exactement de quoi il s’agit et le but poursuivi : la clarification des consciences (H. Lefebvre, 19594, p. 503) ».

 

C’est aussi en 1947, qu’Henri Lefebvre publie son premier tome de La critique de la vie quotidienne. En tout, il en écrira trois. La vie quotidienne est l’expression concrète du vécu des Hommes. De là, une définition peut en ressortir donnant sens à ces trois volumes. Le quotidien désigne l’ensemble des actions journalières, dans un processus qui met en relation le courant de la vie. L’ensemble de ses actions sont de plusieurs ordres tant physiologiques que relationnels. Dans le premier livre, il tente de mettre en place une recherche sociologique car il s’attaque alors aux faits sociaux. C’est le début de l’affirmation d’une société qui laisse une place marquante aux faits féminins. Son projet sur le quotidien a pour objectif d’en faire la critique car il souhaite par ce biais donner du sens à changeons la vie ! Donc c’est par son évaluation qu’H. Lefebvre tente de comprendre comment il évoluera. Il y perçoit les germes, mais il sait que l’aliénation est toujours présente et freine les possibles. Il écrit « la vie humaine a progressé : progrès matériel, progrès moral, mais ce n’est là qu’une part de la vérité. Le dépouillement, l’aliénation de la vie en est d’autres aspects (H. Lefebvre, 1947²b, p. 244) ».

 

Dans un second volume, paru en 1961, H. Lefebvre tente de démontrer l’influence des médias et de la presse sur le quotidien. L’objet de l’étude est toujours d’aller vers sa critique mais l’objectif est de le transformer. Ce livre est une attaque contre la société de consommation dirigée et la production de besoins subjectifs. « Ce projet diffère de celui que présentait le premier volume, parce que celui-ci a échoué, parce qu’il est devenu impossible. « Changer la vie ! », oui, mais il n’est plus concevable ni possible de libérer une sorte de coeur vivant, de déployer un contenu latent du quotidien (H. Lefebvre, 1981, p. 33) ».

 

Quant au dernier volume, édité vingt ans après le précédent, il montre l’évolution de la vie quotidienne et en retrace son cheminement. Ce troisième tome est un petit livre, comparé aux deux autres volumes. L’objectif est de poursuivre l’analyse du quotidien actuel en 1981, pour évaluer les possibles. H. Lefebvre pose la problématique suivante : « le quotidien est-il un abri contre les changements surtout quant ils arrivent brusquement ? Est-il la forteresse de la résistance aux grands changements ? Ne serait-il pas au contraire le lieu de changements essentiels, passivement et activement ? (H. Lefebvre, 1981, pp. 45-46) ». Il proclame la fin de la modernité, c’est donc pour lui la fin d’un moment et le début d’un autre. Il analyse autour de lui ce qui reste, et ce qui change et observe différents mouvements qui conduisent la population vers un ailleurs. Il constate que le langage évolue et se spécifie et craint que le monde ne se tourne vers la conformité et l’uniformisation. De cette étude ressort les contradictions à combattre et le programme à établir pour entrer en action. Il se décrit selon trois points : combattre l’homogénéité, la division et la hiérarchisation. Pour H. Lefebvre, les armes se trouvent dans la dialectique : par la représentation de la centralité dans le temps et l’espace, pour redonner sa place à la subjectivité et pour avancer dans la socialité et réduire la place de l’État, de la politique et de l’économique. Dans un second chapitre, H. Lefebvre explique ce qui change. Il pense l’avènement de la technique comme la fin du travail. Puis, peut-être la fin des idées d’où le besoin de mettre en place des procédés de récupération, l’évolution de l’État et du quotidien, la place de l’informel et de l’informatique condamnant l’homme au repli sur soi. Henri Lefebvre est visionnaire, il perçoit les germes d’un futur. Trente ans après avoir écrit ce livre, les faits semblent se dérouler comme il l’avait perçu.

 

Dans cette même thématique, Henri Lefebvre reprend ses cours délivrés à Nanterre sur le sujet de la critique de la vie quotidienne dans le livre La vie quotidienne dans le monde moderne, publié en 1968. Ce livre s’inscrit donc dans la même lignée que les trois précédents.

 

Sandrine Deulceux

http://lesanalyseurs.over-blog.org

Partager cet article
Repost0
4 juillet 2011 1 04 /07 /juillet /2011 10:22

2.2.5 La philosophie et le matérialisme dialectique (2)

 

Pourtant, le problème de ce livre en est la thèse qui définit que « la dialectique n’abolit pas la logique. Bien qu’il y ait une différence profonde entre la contradiction logique et la contradiction dialectique, la logique formelle est valable à son niveau, celui des réalités stables et des propriétés analysables ; elle est un degré de connaissance ; la dialectique la dépasse sans la supprimer (H. Lefebvre, 19594, pp. 531-532) ». L’auteur souhaite démontrer que la dialectique est une méthode qui s’adapte à toutes les sciences. « La méthode dialectique s'applique à la vie et à l'art : dit vie individuelle et quotidienne comme de la vie esthétique la plus subtile. Sans perdre de vue le fondement solide de l'être humain dans la nature et la pratique (dans la vie économique et sociale) - plus exactement parce qu'elle ne perd jamais de vue ce fondement - La méthode du matérialisme dialectique apporte l'ordre et la clarté dans les domaines les plus éloignés de la pratique immédiate et de l'action. Ainsi, et ainsi seulement elle peut devenir la « nouvelle conscience du monde » et la « conscience de l'homme nouveau », en reliant la lucidité de l'individu et l'universalité rationnelle (H. Lefebvre, 1947a, p. 8) ».

 

Lorsque la censure du Parti stoppa net ce projet, H. Lefebvre avait déjà les épreuves du volume suivant, Méthodologie des sciences. Aujourd’hui, ce livre a été publié à titre posthume. Il « examine les questions posées par la méthodologie des sciences spécialisées (mathématiques, physique, chimie, biologie, histoire, sociologie, psychologie), en fonction de la méthodologie dialectique générale (H. Lefebvre, 1947a, p. 11) ». Dans la conclusion de ce second volume, H. Lefebvre répond à l’interrogation du lecteur sur les raisons d’un traité de logique et de méthodologie. Les raisons sont au nombre de six. Le premier objectif est de définir le sens de l’Idée. Il faut l’exprimer pour qu’elle reste logique et dialectique. Cela évite ainsi qu’elle ne devienne un idéalisme. Le matérialisme est mis en place alors pour définir l’Idée. C’est aussi le moyen de faire surgir la théorie et la pratique, puis un style, une sensibilité et une conception vivante de la vie. « Parce que cet examen prépare le passage de la logique à l’Histoire de la philosophie, à la morale et à l’esthétique, en montrant le caractère « total » de la doctrine, dans la multiplicité de ses aspects (y compris la « critique de la vie quotidienne »). Parce qu’enfin, ces considérations montrent comment le matérialisme reçoit et transforme l’héritage de la philosophie. Il n’est plus une philosophie ; et cependant il est encore une philosophie, mais sans oublier que : « la philosophie traditionnelle appartient à ce monde-ci ; elle fut son complément, bien qu’idéal (K. Marx, Critique de la philosophie du Droit de Hegel) (H. Lefebvre, 2002, p. 176) ».

 

Dans son approche de la philosophie, Henri Lefebvre produit trois autres livres présentant les préludes, les prolégomènes, et les épilégomènes, comme une pièce en trois actes permettant de démontrer le mouvement de la philosophie. Le premier de cette série est publié en 1962, Introduction à la modernité. Ce livre permet de décrire le contexte de l’époque. Il débute son explicitation en donnant du sens au vocabulaire qu’il utilisera : comme les termes de modernisme, époque moderne et modernité. Son livre est le prélude car les termes abordés seront constitutifs d’une théorie plus générale. Il décrit dix préludes reprenant l’ironie, la maïeutique et l’histoire, OEdipe, la métamorphose du diable, le soleil crucifié, la vie nouvelle, la nature, la jeunesse, la modernité, le romantisme. Dans un second livre, paru en 1965, H. Lefebvre poursuit son aventure avec Métaphilosophie. Il explique le dépassement de la philosophie dans une autre forme sa métaphilosophie. Elle se représente par une analyse sur la place de la praxis. Celle-ci se compose d’une part de théorie, puis d’une autre de pratique avec une pincée de Poièsis pour montrer le sens de la philosophie. Celle qui peut résoudre les problèmes actuels du monde moderne. L’auteur s’interroge entre deux alternatives : la liquidation ou le maintien de la philosophie.

 

La vision d’H. Lefebvre se pose davantage vers la transformation d’une philosophie plus proche de la praxis, dont les principes dépendent de l’évolution du monde moderne. Quant au dernier livre, épilégomène, La fin de l’histoire, il reprend le sens de l’historicité, pour démontrer que tout entre dans le mouvement à partir de la pensée d’Hegel, Marx et Nietzsche. La fin de l’histoire se découpe en quatre parties. Dans la première, l’auteur cherche le sens de la formation de la pensée historique. Puis dans la seconde, il s’interroge « qu’est-ce donc l’histoire, pendant sa belle époque ? Et qu’attendait-on d’elle, avant les déceptions ? Et en conclure ? (H. Lefebvre, 1970²c, p. 11) ». La partie suivante donne le sens à La fin de l’histoire. Et la dernière partie est présente pour résumer et réfuter les idéologies contemporaines. Il terminera son livre par « impossible donc de liquider l’histoire H. Lefebvre, 1970²c, p. 195) ».

 

Ainsi, je remarque qu’il a su tirer de ces pensées les éléments constitutifs de son oeuvre. Descartes lui montre le chemin vers la logique cartésienne et le doute. Diderot lui donne les moyens de travailler sur le matérialisme. Hegel l’amène à la contradiction et la dialectique. Marx est dans le continuum du matérialisme, qu’il présente à Henri Lefebvre comme historique et dialectique. Ernest Bloch le guide vers le possible et l’espérance. Nietzche continue par l’inachèvement de l’homme et le devenir. Musset le porte vers le romantisme, Heidegger et Kierkegaard vers l’existentialisme, et ainsi de suite.

 

Sandrine Deulceux

http://lesanalyseurs.over-blog.org

Partager cet article
Repost0
3 juillet 2011 7 03 /07 /juillet /2011 11:32

2.2.5 La philosophie et le matérialisme dialectique

 

La guerre arrive, Henri Lefebvre, écrira le livre Le matérialisme dialectique, publié en 1940. Son objectif est de dénoncer le fait que le marxisme supprimerait la philosophie. C’est à partir de la lecture des oeuvres de jeunesse de Marx, qu’il a construit ce petit livre, afin de définir la fin de la philosophie pour entrer vers une nouvelle forme, celle du matérialisme dialectique. Le fait qu’il tente de montrer le lien entre le matérialisme dialectique et l’aliénation va contre les idées du parti. Pourtant l’affaire qui aurait pu créer plus de problèmes ne s’ébruite pas. C’est la période du Front Populaire. Il a permis à la France de se relever et de combattre le fascisme naissant. L’entrée en guerre de la France et le facteur politique sont propices à rendre le PC plus indulgent. Ce livre est un moyen pour combattre le dogmatisme. Le Parti et les marxistes sont méfiants quant aux oeuvres de jeunesse de Marx. Le dogmatisme s’inspire des textes de Staline, ce qui engendre une réduction de la théorie de marxisme, en l’assimilant à la reconnaissance du monde pratique et matériel. Ainsi, le marxisme devient une science de l’économie politique. Le Parti rejette l’ensemble des autres sciences ce qui transforme « la théorie en instrument idéologique et en superstructure d’une société déterminée (H. Lefebvre, 19407, p. 7)». Le matérialisme dialectique reprend donc les concepts présentés dans Le manuscrit de 1844, pour les développer et les faire reconnaître comme essence même de la science marxiste. Ce livre permet d’apporter à la connaissance le rôle «du mouvement dialectique à l’intérieur de la réalité Humaine et sociale (H. Lefebvre, 19407, p. 9) ». Pour Henri Lefebvre c’est «un programme pour l’humain, ou si l’on veut un projet de l’homme (H. Lefebvre, 19407, pp. 11-12) ». Le développement s’effectue autour de deux chapitres l’un concerne la contradiction dialectique et le suivant la production de l’homme. Dans ce second chapitre, il porte sa réflexion vers l’Homme total en poussant au-delà de ce que Marx avait avancé dans le manuscrit de 1844 à ce sujet. Pour H. Lefebvre c’est l’aboutissement. Il l’exprime par « l’effort de la saisie du contenu total [car] cet effort définira la vie philosophique (H. Lefebvre, 19407, p. 165) ».

 

Dans le sens de spécifier ses recherches sur la philosophie, Henri Lefebvre écrit le livre Logique formelle et logique dialectique, une oeuvre complétant celle du matérialisme dialectique de 1939. Il qualifie cet ouvrage comme pédagogique. En effet, il permet à tout un chacun de comprendre le sens de ce concept se rapportant à la dialectique et de s’ouvrir ainsi au monde du matérialisme dialectique. Le tome I «détermine les rapports exacts entre la logique formelle et la logique dialectique. Il réhabilite et remet à leur place légitime contre toutes les doctrines de l'immédiat les moyens de la connaissance : le raisonnement, le concept ou notion et enfin l'idée (H. Lefebvre, 1947a, p. 11) ». Ce livre devait être le premier tome et huit autres volumes (104) devaient suivre. Il avait signé un contrat avec une maison d’édition. Mais les grandes instances du Parti le jugèrent peu empreint à promulguer « la fermeté idéologique et d’esprit du Parti (H. Lefebvre, 19594, p. 531) ». Il justifie son écriture par une citation : « la logique est l’art de bien conduire sa raison dans la connaissance (logique de Port Royal, début.) (H. Lefebvre, 1947a, p. 8) ».

 

 

(104) Le contrat était signé avec la maison d’édition et les titres déjà définis. Le deuxième volume prêt à paraître. Pour les autres tomes voici leur titre :

 

- « Le tome II I contiendra une histoire de la dialectique, du matérialisme et du matérialisme dialectique, d'Héraclite k nos jours. Il montrera sa lente formation, à travers les détours complexes des idéologies cl les accidents des luttes historiques.

 

 

- Le tome IV déterminera d'abord avec précision les rapports du matérialisme historique el du matérialisme dialectique. Ensuite, et surtout, il montrera l'application détaillée de la méthode à la sociologie scientifique moderne (analyse de la structure sociale du capitalisme, de ses formes politiques, de sa crise générale et des transitions vers une structure nouvelle el plus rationnelle).

 

- Le tome V développera les thèmes de l'humanisme concret, celui qui dépasse les abstractions, les sentimentalités, les vaines éloquences. Il déterminera l'idée de l'Homme Total.

 

- Le tome VI sera consacré à l'examen des questions complexes que soulève la morale : critique des morales et des moeurs périmées - constitution d'une nouvelle éthique, fondée sur la connaissance et sur l'idée de l'homme total.

 

- Le tome VII s'efforcera de déterminer la structure concrète de l'individualité, c’est-à-dire qu'il tentera d'appliquer la méthode dialectique à l'analyse des multiples confias à travers lesquels s'est accompli et s'accomplit encore le développement de la conscience individuelle.

 

- Enfin, le tome VIII donnera les grandes lignes d'une esthétique fondée sur l'analyse des rapports complexes entre la forme de l'art et son contenu (H. Lefebvre, 1947a, p. 11) ».

 

Sandrine Deulceux

http://lesanalyseurs.over-blog.org

Partager cet article
Repost0
29 juin 2011 3 29 /06 /juin /2011 10:28

2.2.4 Des philosophes, des poètes et des écrivains

 

C’est en 1939, qu’Henri Lefebvre souhaite écrire un livre sur Frédéric Nietzsche. Pourquoi ? Il trouve chez cet auteur le dépassement attendu de la philosophie d’Hegel, puis de Marx. Pourtant ce livre n’aura qu’une vie très courte lors de sa parution. En 1940, il sera saisi et pilonné. D’autres soupçonnent que dans les textes de F. Nietzsche se trouvent les germes du nazisme et du fascisme. Pourtant Henri Lefebvre s’attache à expliquer que ce philosophe n’a jamais souhaité créer un tel système, que l’interprétation qu’Hitler a pu en faire, n’est qu’une projection subjective. En effet, pour H. Lefebvre, F. Nietzsche traite de tous les problèmes sur l’homme et la société et il tente de les dépasser.

 

En 1945, une série de livres apparaîtra, dans laquelle Henri Lefebvre étudiera les philosophes comme Descartes, Diderot, Pascal, Rabelais, Musset. Lors de ma réflexion sur les raisons de telles recherches, j’ai perçu dans le choix de ces auteurs une volonté pour H. Lefebvre de connaître les fondements des mouvements qui ont vu le jour dans l’histoire. Ainsi, Descartes s’est consacré à la métaphysique, Diderot à la naissance du matérialisme, Pascal au mouvement du jansénisme, puis Rabelais à la place de l’humanisme, et Musset à la tragédie. Pour Henri Lefebvre, il est important de se construire des réflexions dialectiques qui entrent dans le mouvement de l’histoire et qui évoluent avec le présent dans un devenir qui sera la synthèse entre le passé et le présent.

 

Le contexte, dans lequel Descartes fut écrit, débute par la lecture d’un livre édité en 1946 par les presses du Parti. La thèse s’inscrit dans une affirmation que le matérialisme cartésien est une idéologie. « Le matérialisme cartésien, dont Mme Cécile Angrand a dressé le tableau énergique et trop précis, semble une interprétation tout aussi justifiée (et même un peu plus) que les autres. Et cependant il est gênant de biffer d’un trait de plume une série de textes allant en sens contraire. Le seul fait de rejeter au second plan, comme accessoires ou illusoires, un certain nombre d’affirmations du philosophe, montre que l’on a affaire ici encore, à une exégèse qui reclasse et distribue les textes en essentiels et inessentiels, suivant les exigences d’une interprétation (H. Lefebvre, 1947d, p. 9)». Pour lui, il ne faut pas dénaturer le sens de l’histoire et de l’évolution de la recherche. Ce que Descartes pensait à son époque, a permis l’évolution actuelle, « En philosophie, comme dans le journalisme, il y a une actualité ; elle est seulement plus lente, plus morne ; l’air des salles de cours se renouvelle plus rarement que celui des salles de rédaction ; et cependant le mouvement est le même : autant de superficialité, de faux brillant et de paradoxes momentanés (H. Lefebvre, 1947d, p. 11) ». Ce livre a pour objectif de redonner sa place au matérialisme cartésien et de trouver un critère objectif : «l’histoire de la philosophie ne peut s’écrire que comme un chapitre d’une histoire générale de la culture, des idées et de la connaissance. Et cette histoire ne peut être qu’une histoire sociale des idées, reliée à la critique sociale des idées (H. Lefebvre, 1947d, p. 18) ». H. Lefebvre souhaite démontrer que pour comprendre Descartes, il faut comprendre aussi le contexte historique dans lequel il inscrit son matérialisme. Ce livre permet de redonner sens au contexte. « Personne ne prétend plus aujourd’hui exposer ou expliquer une pensée hors de toute relation dans le temps et l’espace, mais beaucoup font encore «comme si» c’était possible ! Il importe maintenant d’aller plus loin, d’approfondir la conscience naissante de l’histoire réelle des idées (H. Lefebvre, 1947d, p. 30)».

 

Dans ce même domaine, le livre qui suit est consacré à Diderot ou les affirmations fondamentales du matérialisme. Il est publié en 1949. L’objectif d’Henri Lefebvre est de lutter contre le dogmatisme en recueillant chez Diderot ce qui fait de lui un philosophe de la nature, éloigné de tout dogmatisme. Certains pensaient dans le Parti que ce philosophe était un idéologue de la bourgeoisie et que ce livre le prouverait. Cependant, sa parution fut retardée car les thèses énoncées ne correspondaient pas à l’attente du moment. Pour H. Lefebvre, il convient de reprendre la naissance des idées en retournant dans l’histoire pour comprendre comment ce philosophe a pu évoluer ainsi. « La notion d'une « histoire sociale des idées » diffère profondément de celle d'une « histoire des idées sociales », bien que la première puisse aboutir à la seconde, en lui donnant un fondement solide (H. Lefebvre, 1949²a, p. 9) ». À la fin de son introduction, H. Lefebvre démontre que l’époque ne se prêtait pas à une vision aussi vaste des problèmes actuels et qu’il ne pouvait pas définir alors Diderot comme dogmatique. «Le réalisme de Diderot, son matérialisme, la souplesse de sa pensée, son souci rigoureux du vrai, lui épargnèrent d'apporter une forte contribution aux mythes du XVIIIe siècle. Il ne sortit pas de son temps. Il n'a pas dénoncé les illusions et les mensonges de l'idéologie bourgeoise. Il n'a pas compris la contradiction que portait en elle la société bourgeoise : le prolétariat naissant. Il n'a pas découvert le moteur de l'histoire : la lutte des classes. Il n'a même pas su clairement qu'il parlait au nom de la bourgeoisie, car il crut parler au nom de la Nature et de la Raison (H. Lefebvre, 1947d, p. 54) ». Henri Lefebvre après une étude de l’oeuvre de Diderot prend sa défense au lieu de le condamner. Il considère que « le matérialisme philosophique de Diderot conserve une importance historique et un intérêt « propédeutique » ou éducatif de premier ordre. Et cela bien que le matérialisme dialectique diffère profondément du matérialisme mécaniste (H. Lefebvre, 1947d, p. 250) ».

 

Dans ce tour des auteurs, Henri Lefebvre s’attaque à l’oeuvre de Pascal et du jansénisme. Je rappelle que dans sa jeunesse, il en avait déjà fait l’étude au cours de ses années d’études supérieures avec son professeur Léon Brunschvicg à la Sorbonne. H. Lefebvre publie donc sa recherche faite sur Pascal en deux tomes, l’un en 1949 et le suivant en 1954. Il souhaite remettre de l’ordre et s’exprimer sur le sens de l’oeuvre de Pascal.

 

Il donne dans son introduction le plan du livre « Dans le cadre de la vie sociale du XVIIe siècle, une première partie s’efforcera donc de définir les diverses tendances idéologiques et notamment d’esquisser l’histoire politique du jansénisme. Chemin faisant, elle amènera au jour les conflits cachés et profonds du «grand siècle», et décèlera l’influence de ses contradictions inavouées sur le style de cette époque, sur le «classicisme», sur la pensée et l’oeuvre de Pascal en lui-même. Ensuite, après avoir brièvement résumé la vie de Pascal et analysé en lui la conscience malheureuse, la conscience tragique de son époque, les autres parties de cette étude examineront son oeuvre scientifique, son oeuvre polémique, son oeuvre métaphysique, de façon à retrouver les détours de sa pensée et à montrer les raisons de son échec final (H. Lefebvre, 1949b, p. 9) ».

 

Lors de la publication du premier tome, celui-ci est critiqué par une certaine catégorie d’intellectuels ou de marxistes. Les raisons sont en rapport aux textes décrivant le jansénisme, et les jésuites, ainsi qu’un manque de distinction quant à la classe de Blaise Pascal. Suite à ces multiples remarques, Henri Lefebvre écrit un deuxième tome dans lequel il fait son procès dès son introduction. Son objectif dans ce livre est de percer le secret de l’aliénation chez Blaise Pascal et de faire la part aussi au matérialisme. Il rajoute aussi un passage sur la noblesse de robe car des critiques faites, celle-ci en était la plus virulente.

 

Henri Lefebvre entreprend ensuite de s’attaquer à l’oeuvre de Musset. Il produira sur ce sujet un petit livre en 1955. Son objectif est de comprendre pourquoi chez ce grand poète lyrique le sens de son oeuvre a-t-il perdu de son éclat au fil du temps.

 

Voici ce qu’il dit à ce sujet « Aujourd'hui, Musset lyrique s'éloigne. Définitivement ? Qui oserait l'affirmer ? Cependant Baudelaire l'a supplanté comme poète du déchirement entre la pureté et la souillure, entre l'idéal et le réel. [...] Voilà donc le paradoxe, le cas, le problème. Il se pose devant nous avec une dure objectivité ; celle de l'histoire. La survie d'une oeuvre a débordé la vie et peut-être les intentions de son auteur, à coup sûr les jugements de ses contemporains. Nous nous abstiendrons de déclarer solennellement ici, au début de cette brève étude, que le «problème Musset » a une importance particulière, une signification profonde. En admettant que nous parvenions à le résoudre. Pourrions-nous donner les lois de la métamorphose des oeuvres, et en tirer des prévisions valables en ce qui concerne notre époque ? Rien de moins sûr. Cependant, peut-être aurons-nous l'occasion de pénétrer quelques « secrets » de la création littéraire et du rapport entre l'homme, l'oeuvre et les conditions historiques.

 

Mettons le mot « secret » entre d'ironiques guillemets ; car peut-être s'agit-il de simples vérités, d'évidences rarement aperçues parce que trop simples (H. Lefebvre, 1955²a, p.14) ».

 

Ce travail s’inclut dans le sens que donne Henri Lefebvre au travail sur l’oeuvre à la découverte du sens de l’esthétique.

 

Il y a aussi le livre sur Rabelais. Henri Lefebvre le qualifie de clarificateur. «Rabelais eut le génie d’un clarificateur. Il plongeait dans le passé en rejetant le dépassé, en apercevant le possible. Il parvint ainsi non seulement à «exprimer» son temps, c'est-à-dire à le formuler, et à agir sur lui dans le sens du possible prochain, mais à aller au-delà, dans le sens du possible le plus lointain et le plus grandiose - le règne de la liberté (H. Lefebvre, 1955²b, p. 31) ». C'est-à-dire que Rabelais, contrairement à Pascal, tente de définir le possible dans les germes des idées naissantes. Dans ce projet d’écriture sur Rabelais, H. Lefebvre souhaite mettre au jour ce qui fait de cet homme un Homme total. Il écrit alors dans son introduction « le grand artiste et la grande oeuvre d’art s’efforcent de saisir - en images et en types - la totalité de leur temps (l’homme total dans une époque et une société déterminées) (H. Lefebvre, 1955²b, p. 31) ».

 

Sandrine Deulceux

http://lesanalyseurs.over-blog.org

Partager cet article
Repost0