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  • : Le blog de Benyounès Bellagnech
  • : Analyse institutionnelle : Théorie et pratique au sein des institutions politiques, éducatives et de recherche. L'implication des individus et des groupes dans la vie politique et sociale.
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9 avril 2012 1 09 /04 /avril /2012 10:05

Chapitre 6 :

 

Des mots de l’analyse institutionnelle

 

On a vu que l'analyse institutionnelle (AI) trouve son origine en France dans les années 1940, sur le terrain de la psychothérapie et de la psychiatrie. Des psychiatres ou psychologues (F. Tosquelles, notamment, suivi par J. Oury et F. Guattari), réfléchissent dans les années 1950 sur le groupe et l'établissement comme instances essentielles à travailler pour aider les malades mentaux à se reconstruire une transversalité (ensemble des appartenances institutionnelles d'un sujet ou d'une institution). Dans les années 1960, ce mouvement de la psychothérapie institutionnelle s'étend à la pédagogie en rencontrant la pédagogie Freinet (R. Fonvieille et F. Oury), à la philosophie (Sartre, Castoriadis), puis à l'intervention psychosociologique et sociologique (Lapassade, Lourau). Aujourd'hui, l'Ai se pratique dans de multiples directions. Un moyen d'approcher l'Ai est de se confronter à ses mots. Ceux-ci sont nombreux. Un premier lexique a été publié dès 1978 (1). Nous voudrions ici, à côté des mots clé, introduire quelques nouvelles notions. Nous définissons les mots suivants : analyse interne, analyseur, autogestion, champ, congruence, continuum, découverte de soi, dialectique de l'institution, équivalence, expérience, groupe, herméneutique, implication, instituant, institution, interculturel, intervention, mit-einander-Sein, organisation, phénoménologie, transversalité, virtuel.

 

(95) - R. Hess, Centre et périphérie, 2 éd. Paris, Anthropos, 2001.

 

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8 avril 2012 7 08 /04 /avril /2012 11:20

d) La question de la demande

 

Un dernier niveau de différenciation de l'analyse institutionnelle par rapport à la recherche-action, se situe au niveau de la demande. Très souvent, le processus de recherche-action est suscité par un commanditaire, qui finance le projet de recherche. Ce commanditaire est différent des praticiens qui vont participer à l'action. Le travail s'engage donc avec plusieurs parties dans le dispositif : il y a le commanditaire qui finance, les chercheurs, les praticiens du terrain que l'on souhaite étudier. Le terrain choisi n'est pas toujours "demandeur" du travail de recherche.

 

Le désir de collaborer avec les chercheurs n'est donc pas toujours au rendez-vous. Cet écart entre le projet du commanditaire et le projet des participants, dans la recherche-action, n'est pratiquement jamais "analysé". Or, cette dimension est importante. En Allemagne, depuis 1975, on assiste à un reflux énorme de la recherche-action comme méthode de recherche. La raison est à chercher du côté de cet "oubli" de la demande de la base. Les enseignants, les travailleurs sociaux n'ont plus le désir de collaborer avec des chercheurs. La recherche-action butte donc sur un problème que n'a jamais rencontré l'analyse institutionnelle puisque celle-ci pose comme principe qu'il n'y a mise en place d'un dispositif d'intervention collectif que s'il y a demande, dès le départ, d'un groupe-client. De plus, les contradictions, conflits, tensions qui peuvent survenir de cette triangulation entre commanditaire, groupe-client et socianalystes est un des fils du travail d'analyse.

 

Ce dernier niveau est extrêmement intéressant comme critère de distinction des deux traditions. Il est des périodes où les socianalystes n'ont pas de "commandes". Mais pendant longtemps, ils ont refusé d'être les instituants d'une intervention. Ils attendent qu'une demande émerge du social pour la travailler. Le type de travail qui se réalise alors est d'une autre nature. A la lecture de la thèse de Patrice Ville (1), on s'aperçoit que ce principe a pu trouver des exceptions. Dans certaines situations de crise, le critère de la demande est difficile à faire fonctionner.

 

D'ailleurs, l'intérêt de cette posture d'attente de la demande n'était pas sans poser problème dès 1973 à H. Lefebvre, qui voyait dans ce rapport au terrain une limite interne de cette école. Il voyait dans ce rapport à la demande le risque de se couper de nombreuses institutions qui ne seraient jamais demandeuses : "Les promoteurs de l'analyse institutionnelle ne manquent ni d'audace ni de courage. Ils n'hésitent pas devant les conséquences de leurs hypothèses. Les limites de leur pensée lui sont internes. Ils n'abordent les institutions que séparément et dans la mesure où ils peuvent intervenir (l'intervention "sur le terrain" étant la pratique de leur théorie). L'enseignement et l'université ont donc offert à cette discipline un terrain privilégié - et parfois l'Église. Mais comment tenter l'analyse institutionnelle de l'armée, de la magistrature, de la justice, de la police, de la fiscalité, etc., autrement dit des sous-systèmes, membres de l'ensemble, qui s'incarnent socialement en autant d'institutions ? L'extériorité réciproque de ces institutions n'est qu'apparente. Où se trouve le global ? Comment l'atteindre, le saisir, le définir ? Il est possible d'affirmer que ces institutions constituent un tout, que la bureaucratie et l'État font la somme et le total des institutions existantes. Mais où et comment saisir les rapports exacts entre le tout et les parties? leurs articulations? Quelle est la place de l'économique et de l'économie politique? On ne peut les évacuer au profit de la seule bureaucratie "institutionalisante" et "institutionalisée". Montrer comment une institution "reflète" ou "exprime" une réalité plus profonde ou plus haute, soit l'inconscient ou l'histoire, soit la société bureaucratique et l'État bourgeois, soit l'économique ou le social c'est une chose. Montrer comment elle contribue activement à produire ou reproduire des rapports sociaux c'est une autre affaire. René Lourau pose la question et ne la résout pas. Georges Lapassade, quand il l'aborde, se sent tiré en arrière, vers des considérations générales sur l'histoire et l'humanité (anthropologique) (2). En tant que discipline, l'analyse institutionnelle et sa base d'intervention pratique, la dynamique de groupe, ont du mal à sortir de l'oscillation entre le constat (de l'existant) et l'annonce d'une fin catastrophique par la contestation (3)."

 

Depuis que ce texte a été écrit, on peut dire que certains institutions "lourdes" (EDF en France entre 1980 et 2005 ; la police en Argentine à partir de 2004) ont fait le pari de passer commande aux socianalystes. Il faudrait entrer dans le détail d'une présentation d'intervention, pour montrer la force qu'il y a, à attendre la demande.

 

(1) P. Ville, Une socianalyse institutionnelle, Gens d'école et gens du tas, doctorat d'État en Lettres et Sciences Humaines, présenté le 12 septembre 2001, à l'université de Paris 8, 800 pages.

(2) René Lourau, L'analyse institutionnelle, Editions de Minuit, 1970 ; Georges Lapassade, Groupes, organisations institutions, Gauthier-Villars, 1967, notamment p. 121 et sq., 176 et sq.

(3) H. Lefebvre, La survie du capitalisme, la reproduction des rapports de production, Paris, Anthropos, 1973, p. 76-78.

 

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7 avril 2012 6 07 /04 /avril /2012 09:59

c) Le statut de la recherche (le niveau de l'exploration)

 

Dans l'Ai, le plus souvent, le travail s'accomplit en dehors de l'intervention directe de l'analyste. L'analyse surgit indirectement par le biais de la médiation d'un dispositif analyseur et de l'implication.

 

Tentons d'en donner deux exemples pour illustrer notre propos.

 

L'analyseur, c'est un événement qui surgit et qui vient faire parler la situation. En 1968 par exemple (que G. Lapassade présente comme un "analyseur" historique), le vécu de l'analyste n'a que peu d'intérêt pour l'analyse. Par contre, le fait que des forces sociales cachées se révèlent, le fait qu'elles se montrent (la police, le pouvoir de l'État) sur le lieu de l'université, c'est-à-dire sur un lieu où l'on ne les attendait pas, est intéressant pour tout le monde. En 1968, on découvre un fonctionnement social et politique que l'on ne pouvait pas concevoir auparavant. On découvre l'interpénétration de toutes les institutions, leur solidarité répressive, etc. Ce type de situation, pourrait-il être "analysé" par une "démarche discursive"? Évidemment pas.

 

Sur le terrain de l'implication, une illustration pourrait être trouvée dans le roman connu d'Umberto Eco Le Nom de la rose. Ce livre décrit bien comment un homme, ici un moine, qui survient dans un lieu, un monastère, peut par son extériorité, découvrir, révéler, analyser le système institutionnel et la structure de pensée d'une époque (ici le Moyen Age). L'implication, c'est l'ensemble des liens contradictoires que peut entretenir un acteur ou un chercheur avec la réalité sociale. Il est impossible de mettre entre parenthèses dans les sciences sociales le fait que le chercheur fait souvent partie (par son implication) de l'objet qu'il étudie. La relation du chercheur à son objet peut devenir moteur d'une analyse. Sur cette question de l'implication, on retrouve là encore l'influence qu'Henri Lefebvre a pu exercer sur les institutionnalistes. Car, lui aussi, a prôné une rupture par rapport à la distanciation académique. Notamment en tentant de rompre la coupure établie entredomaine public et domaine privé, entre temps de travail et vie quotidienne, entre engagement personnel et métier d'universitaire, etc.

 

Alors, l'implication à l'objet n'est pas réservée au spécialiste, elle est là aussi chez n'importe quel participant, vivant n'importe quelle situation. Ainsi l'institutionnaliste accorde-t-il autant d'importance à ce que peuvent dire des élèves de douze ans sur leur vécu au collège, qu'au discours des gestionnaires ou économistes de l'éducation qui hésitent à fermer tel ou tel établissement compte tenu de la baisse des effectifs. L'analyse d'une situation - pour un institutionnaliste - suppose l'écoute et la prise en compte, de toutes les implications traversant un champ d'analyse (1).

 

On voit ainsi comment le vieux problème des rapports entre théorie et pratique se trouve exposé de manière nouvelle, et plus radicale par rapport à la tradition de la recherche-action. Un autre intérêt de l'approche de l'implication, c'est de rompre avec le cloisonnement disciplinaire. Si l'on rompt les différences de statut entre chercheur et praticien, entre chercheur et population étudiée, quant au statut de légitimité du discours que chacun peut tenir, alors on se trouve du même coup rompre le cloisonnement disciplinaire.

 

Ainsi l'analyse institutionnelle se refuse à accorder une autorité "décisive" au discours financier ou au discours administratif, etc. On ne privilégie aucun point de vue. On s'inscrit résolument dans une perspective de la complexité, de l'interaction des influences de facteurs.

 

L'analyse institutionnelle prétend être multiréférentielle (2), c'est-à-dire qu'elle veut rompre avec la tendance à la standardisation, à l'homogénéisation. On veut penser la réalité éducative, par exemple, dans toute sa complexité. Assez curieusement, l'analyse parfois perçue comme radicale, se retrouve renouer avec l'humanisme traditionnel, celui d'un Frédéric Le Play par exemple pensant la "science sociale" ou l'"économie sociale" comme des approches de la réalité qui ne peuvent privilégier d'aucune sorte l'histoire ou la sociologie ou l'économie, mais tentant de les prendre en compte toutes en les articulant (3).

 

(1) Cf. l'intervention des chercheurs de Paris VIII au collège de Bracieux, in R. Hess et A. Vancrayenest "L'intervention sociologique à la découverte des établissements d'éducation", in Les Sciences de l'éducation n°4, Caen, 1987.

 

(2) Cf. J. Ardoino, Education et politique, Paris, Anthropos, 2000.

 

(3)Sur ce point précis, voir en bibliographie les travaux d'A. Savoye.

 

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6 avril 2012 5 06 /04 /avril /2012 10:36

b) Le statut de l'analyste

 

Autre niveau de divergence entre l'analyse institutionnelle et la recherche-action, c'est le statut de l'"analyste". Dans toute recherche, les chercheurs ont plus de "savoir" que les autres participants. C'est le problème du chercheur-expert. La solution de ce problème de l'écart de connaissance entre les chercheurs et les autres participants n'est pas la même, dans la tradition de l'analyse institutionnelle et dans la tradition de la recherche-action. Nous poserons en effet l'hypothèse que l'analyse institutionnelle a ici trouvé une solution théorique et pratique, que les tenants de la recherche-action n'avaient pas appréhendée. Alors que chez les auteurs de la recherche-action, s'inscrivant dans une tradition de lecture de J. Habermas (1), on a l'impression que la communication n'est possible que dans l'ordre du discours rationnel - et cela dans une sorte d'espace protégé de tous conflits de pouvoir - (ils supposent alors que l'accès au logos est également partagé par tout acteur!), faisant l'impasse sur toute la partie irrationnelle du social, l'analyse institutionnelle tente d'articuler ce qui est de l'ordre du discours rationnel (logos) et ce qui est de l'ordre de l'irrationnel, du non inscrit dans des mots (pathos).

 

J. Habermas inscrit sa recherche dans une perspective autogestionnaire (comme l'analyse institutionnelle). Mais en même temps, en oubliant cette inégalité de départ entre tous les participants d'une recherche-action, inégalité qui se place justement dans l'accès au langage, il réinvente dans ce projet autogestionnaire une inégalité de position, une impossibilité de fait pour tous les acteurs d'avoir le même pouvoir d'interprétation et d'intervention. En dernière instance, celui qui détient les mots a toujours le dernier!

 

Comment se positionne l'analyse institutionnelle pour sortir de cette difficulté? Elle pose le principe que l'analyse n'est pas seulement de l'ordre du discours, mais peut fonctionner dans d'autres registres. Elle a inventé un rapport à l'objet, une méthode dans laquelle ce n'est pas l'analyste qui produit l'analyse mais le dispositif d'analyse. L'analyste ne pourra dans le meilleur des cas que penser le dispositif initial, le construire avec d'autres, mais ce qui en sortira ne pourra pas être l'objet de sa seule interprétation. Sur quoi repose ce rapport spécifique que l'analyse institutionnelle veut entretenir à son objet ? Sur deux concepts: l'analyseur et l'implication.

 

L'analyse institutionnelle est comme la recherche-action présente sur des lieux où émergent conflits, contradictions ou crises sociales, dans le micro­social ou même dans le macro-social. Mais le processus de la recherche ne passe, pas toujours par la participation directe des analystes.

 

(1) - Voir J. Habermas "Vorbereitende Bemerktingen zu einer Theorie der Kommunicativen Kompetenz", in J. Habermas et N. Luhmann, Theorie der Geselischeft oder Sozialtechnologie, Frankfort,1971, pp. 101-141. Voir également en français J. Habermas, Connaissance et Intérêt (préface de J.R. Ladmiral) Paris, Gallimard, 1976.

 

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5 avril 2012 4 05 /04 /avril /2012 10:14

II) Divergences entre la recherche-action et l’analyse institutionnelle

 

Nous venons de voir cinq éléments qui rapprochent la tradition de la recherche-action de celle de l'analyse institutionnelle. On aurait cependant tort de croire que l'analyse institutionnelle soit purement et simplement un courant de la recherche-action. En effet, d'un point de vue épistémologique, les deux traditions différent sur plus d'un point. Il nous semble ici important d'en dégager quatre qui nous semblent particulièrement caractéristiques. D'abord, la place de l'écriture et de la production écrite dans le processus de recherche, ensuite le statut de l'analyste ou du chercheur, le statut et le sens du travail de recherche proprement dit, enfin le rapport à la demande et à la commande de recherche.

 

a) La place de l'écriture

 

Très souvent, on a pu constater que les praticiens de la recherche-action considèrent qu'ils ont "rempli leur contrat" lorsque le travail avec les praticiens est terminé. Leur production de connaissances fait en situation. Elle est essentiellement "verbale", "communicationnelle" et pratiquement jamais "écrite". On a pu penser que ces chercheurs avaient une sorte de mépris pour l'écriture académique qui ne parvenait pas à rendre compte du "vécu" de la recherche, en soi le plus important. L'objectif de changement étant atteint, le chercheur s'arrête donc le plus souvent. Et s'il écrit cependant, on est souvent déçu de ne pouvoir utiliser ses textes dans une entreprise de généralisation. Les textes issus de recherche-action sont très souvent "locaux" et non "universalisables". L'analyse institutionnelle se distingue de la tradition de la recherche-action en cela même qu'elle a toujours, sous des formes très variées, utilisé l'écriture comme outil d'analyse et d'intervention.

 

Assez souvent, en effet, les institutionnalistes font écrire les acteurs (technique du journal institutionnel, par exemple); mais eux-mêmes produisent presque toujours des textes à partir de leur implication sur un terrain. Ces textes déroutent souvent le lecteur universitaire parce qu'ils s'inscrivent dans des registres multiples. Parfois, les institutionnalistes produisent des textes de facture académique, mais très souvent il leur arrive de produire des textes qui sont plus proches de la littérature (1). Certaines "monographies" d'intervention sont des récits. Parfois même, l'écrivant quitte le récit pour entrer dans le roman (voir Le Bordel andaloude G. Lapassade).

 

Pour expliquer cette spécificité de l'analyse institutionnelle, on peut faire remarquer la parenté que ce courant peut avoir avec le courant surréaliste. A la suite d'H. Lefebvre, marqué par le surréalisme, et qui a produit des textes de facture différente (écrits théoriques, poèmes, pièces de théâtre...), genres qui se trouvent entremêlés dans La Somme et le Reste, par exemple. R. Lourau fait alterner fréquemment des élaborations théoriques et des formes d'écriture qui relèvent de l'écriture d'un journal de bord. Il systématise d'ailleurs la publication de morceaux de journaux dans tous les livres parus après Le Lapsus des intellectuels (une exception : La clé des champs). On se souvient qu'avant de se consacrer à la sociologie, il était professeur de lettres, et a même préparé une thèse sur le Surréalisme!

 

R. Hess prône l'écriture du journal, un héritage familial (2), qui se trouve être, dans le cas du journal de recherche, une écriture intermédiaire entre l'écriture pour soi et l'écriture scientifique (3).

 

On pourrait multiplier les exemples. Nous reprenons la question de l'écriture dans le chapitre 7. L'important, ici, c'est de montrer encore une fois l'acceptation par les institutionnalistes de la complexité, et de leur désir d'en rendre compte par l'appel à des ressources techniques multiples. Rendre compte de l'implication ne peut pas se faire de manière seulement "cartésienne".

 

(1) Dès 1972, R. Lourau était conscient de ce problème: "Travailleurs du négatif, unissez-vous", in Basaglia, Les criminels de paix, pp. 186-187.

 

(2) R. Hess obtient dès 1969 un prix littéraire avec un "journal" tenu sur sa vie d'étudiant. Il tenait cette forme d'écriture de son grand-père paternel et de sa mère, auteurs de journaux dont R. Hess travaille d'ailleurs à la publication: cf. Paul Hess, La vie à Reims en 1914-1918... (Paris, Anthropos, 1998).

 

(3) Cf. R. Hess, Le journal des moments, tome 1: Le journal des idées, Presses universitaires de Sainte-Gemme, Paris, 2005, présentation, pp. 5-41.

 

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4 avril 2012 3 04 /04 /avril /2012 10:01

 

I)  Convergences entre l’analyse institutionnelle et la recherche-action

 

Les deux traditions se conçoivent comme alternatives aux sciences sociales traditionnelles, et cela pour cinq raisons essentielles :

 

Refus de l'objectivité comme but en soi et pour soi (1).

 

Refus de la division stricte entre le chercheur et son objet, entre le sujet et l'objet de la recherche.

  

Volonté d'établir une relation permanente entre la recherche et le changement.

 

Volonté de faire du processus de recherche un objectif de la recherche elle-même. Les buts de la recherche sont donc des éléments constitutifs de la recherche. Ce ne sont pas des finalités que l'on atteint à la fin du processus, mais quelque chose qui traverse le champ de recherche durant tout le travail.

 

Désir de mettre à la portée des praticiens les acquis de la recherche scientifique. Ce point est important au moment où la plupart des chercheurs ont tendance à produire des connaissances pour leur seule corporation. Les chercheurs pratiquant l'analyse institutionnelle ou la recherche-action ont en commun de jouer un rôle de médiation entre une recherche abstraite qu'ils connaissent bien (ils sont souvent issus du monde universitaire), et les praticiens.

 

Ce travail de médiation tente d'empêcher l'isolement du monde de la recherche par rapport au -monde de la pratique. Ce travail de vulgarisation "à la demande", et "en situation" se trouve souvent complété par un mouvement inverse de questionnement de la recherche par la pratique. Sur le terrain, le chercheur peut découvrir avec ses partenaires des problèmes non résolus par certaines recherches. Le chercheur-actionniste ou l'institutionnaliste fait alors remonter les questions vers le monde de la Cité scientifique.

 

(1) Voir la discussion sur le paradigme distinguant paradigme normatif et paradigme interprétatif... in T. Leithäuser et B. Volmerg, Entwurf zu einer Theorie des Alitagsbewusstseins, Frankfort,1977.

 

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3 avril 2012 2 03 /04 /avril /2012 09:46

CHAPITRE 5:

 

ANALYSE INSTITUTIONNELLE ET RECHERCHE-ACTION

 

Comme la recherche-action (1), l'analyse institutionnelle pose l'hypothèse que la science ne peut pas perdre de vue - à aucun moment - la situation réelle et pratique (tant sur le plan du contenu que sur le plan de la méthode). Sur le terrain de l'analyse institutionnelle, on l'a vu, cette situation réelle, c'est l'aliénation et la bureaucratie. La science qui se veut neutre et "objective" n'est perçue, par les institutionnalistes, que comme un jeu académique quand ce n'est pas comme projet de maintenance du statu quo du système social en place avec ses valeurs, ses normes. Les deux mouvements ont en commun de ne pas mettre l'"objectivité" au centre de leurs préoccupations. Dans la recherche-action, comme dans l'analyse institutionnelle, on refuse l'analyse du dehors. On refuse que l'analyse soit faite par des chercheurs qui se placent a priori dans une attitude d'extériorité par rapport au champ étudié, avec une volonté d'objectivité. Ce que l'on met en place, c'est une relation entre les chercheurs et la population censée être étudiée.

 

Contrairement à Pierre Bourdieu, dans les deux traditions, ce n'est pas en appliquant des méthodes de recherche statistique, mais par la participation commune de tous les participants à un processus que l'on trouve le chemin de la connaissance. Ce processus de recherche s'inscrit dans une relation directe avec l'action et avec les processus de connaissance et de changement.

 

Actions et processus de changement des pratiques s'intègrent dans la recherche. La division entre les deux est dépassée. L'analyse, la réflexion permanente, l'effort de conscientisation des structures visent toujours le changement dans un sens d'une plus grande émancipation, d'une plus grande responsabilité des acteurs et dans le sens de l'autogestion.

 

Mis en ligne par Benyounès et Bernadette Bellagnech

 

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(83) - Voir R. Barbier, La recherche-action, Paris, Anthropos, 1997. En allemand : H. Moser "Anspruch und Selbstverständnis der Aktionsforschung", Zeitschrift für Pädagogik vol. 22, 3, 1976, pp. 357-376. H. Moser et H. Ornauerédit, Internationale Aspekte des Aktions forschung, Munick, 1978. Voir aussi H. Kordes, "Pädagogische Aktionsforschung", in Enzyclopädie Erziehungswissenschaft, dir. D. Lenzen, vol.2, Stuttgart, 1984, pp. 185-219.

 

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2 avril 2012 1 02 /04 /avril /2012 09:53

Actualité de la psychothérapie institutionnelle

 

La psychothérapie institutionnelle a-t-elle des prolongements aujourd'hui?

 

Cette influence existe, mais les développements des années 1970 en psychiatrie (Basaglia,l'anti-psychiatre) a changé le contexte de discussion. Et, dans les années 1980, les institutions françaises ont traversé une période " froide " que Félix Guattari a nommée Les années d'hiver. Aujourd'hui, ces mouvements de la pédagogie, de la psychothérapie institutionnelle pourraient être revisités. Ils le sont d'ailleurs.

 

Jean Oury continue à faire chaque mois un séminaire à Sainte-Anne (Paris).

 

Nous avons relu, récemment son ouvrage Art et schizophrénie (1). Il y réfléchit sur le rapport des fous à la production artistique. Ce livre est important, car il est aussi une méditation sur le moment d'entrée dans l'institutionnel. A quel moment l'enfant entre-t-il dans l'institution? Que se passe-t-il quand cette entrée ne se fait pas?

 

Les animateurs du mouvement de la psychothérapie institutionnelle ont poussé très loin l'exploration de la rencontre entre théorie et pratique, entre existence individuelle et collective.

 

La reconnaissance de ces écoles (psychothérapie institutionnelle, pédagogie institutionnelle) est difficile, car elles sont plutôt dans la prise en compte de la complexité, et elles refusent le néo-simplisme souvent au poste de commandement dans les institutions.

 

(1) - Jean Oury, Art et schizophrénie, Paris, Galilée, 1989.

 

Mis en ligne par Benyounès et Bernadette Bellagnech

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1 avril 2012 7 01 /04 /avril /2012 09:25

Du rapport de la psychothérapie institutionnelle à la phénoménologie

 

Peut-on faire un lien entre la psychothérapie institutionnelle et la phénoménologie? Cette question permet d'évoquer Sartre et Merleau-Ponty.

 

Sartre est quelqu'un dont l'influence sur Félix Guattari et Georges Lapassade est considérable. La critique de la raison dialectique ne paraît qu'en 1960. Mais ce livre est précédé d'autres textes, comme Question deméthode. Ces livres contiennent une réflexion sur la vie des groupes qui est à l'origine des concepts de groupe objet de groupe sujet (F. Guattari). On retrouve ici une prolongation de la notion de "sérialité", de Sartre. Plus profondément, les théories de L'être et le néant, et les polémiques qu'elles ont suscitées dans les rangs des intellectuels marxistes au lendemain de la guerre (1945-46), ont influencé la psychothérapie institutionnelle.

 

Beaucoup de psychiatres institutionnalistes étaient engagés du côté du Parti communiste. Ils vivaient des contradictions fortes, des «conflits de loyauté», car, à cette époque, les sciences humaines, et la démarche de Sartre parmi d'autres, étaient considérées par le Parti Communiste comme de l'idéologie bourgeoise, qui avait pour fonction d'accentuer l'exploitation de la classe ouvrière (1). Pour revisiter cette époque, on peut se reporter à l'Existentialisme d'Henri Lefebvre, un philosophe qui a une importance considérable dans cette histoire (2). En 1946, il attaque violemment Sartre, son existentialisme et plus généralement la naïveté de la démarche phénoménologique qu'il stigmatise. Il ridiculise le nombrilisme de Kierkegaard, le cosmologisme de Nietzsche, les contradictions d'Husserl et la pensée "pour la mort" d'Heidegger. On sait que ces 4 auteurs furent une référence centrale des Existentialistes français.

 

Les critiques d'Henri Lefebvre à l'égard de Jean-Paul Sartre portent sur le risque de fidéisme, contenu dans L'être et le néant. Il montre que la question du changement social, et l'exigence de penser l'homme total est davantage présente dans la pensée de K. Marx que dans celle de J-P. Sartre. H. Lefebvre trouve qu'il y a une contradiction entre la liberté sartrienne et l'exigence d'engagement!

 

Ce qui nous intéresse dans la polémique avec J-P. Sartre, c'est qu'elle est productive, à la fois pour J-P. Sartre, qui répond à H. Lefebvre en lui reprenant sa méthode régressive-progressive (Question de méthode), et surtout elle permet d'engager une réflexion approfondie sur le rapport de l'existentialisme au marxisme (Critique de la raison dialectique). Les discussions entre J-P. Sartre et H. Lefebvre s'étendent de 1946 à 1965 (avec la publication de Métaphilosophie de H. Lefebvre qui répond notamment à Critique de la raison dialectique). C'est-à-dire que ce qui se fonde au départ comme une lutte à mort théorique va durer vingt ans. Durant toute cette période, de nombreux articles sont publiés de part et d'autres.

 

Une reconnaissance mutuelle finit par s'imposer.

 

La psychothérapie institutionnelle n'est pas étrangère à ces discussions. Individuellement les gens de Saint Alban, et ceux de la Borde, suivent ces débats. L'existentialisme s'intéresse au sujet, à la liberté du sujet, à l'aliénation, au travail d'articulation de l'individuel et du collectif, comme le marxisme d'Henri Lefebvre d'ailleurs, qui développe dès 1947 une Critique de la vie quotidienne, qui porte en elle une force énorme. Elle aura de solides prolongements dans les années 1960 et 1970.

 

A la lecture des trois tomes de La critique de la vie quotidienne, on s'aperçoit que la phénoménologie n'est pas loin ! Même s'il critique Husserl et Heidegger, Henri Lefebvre les connaît bien. Pour terminer avec cette réponse à la question posée, je rappellerais seulement qu'Henri Lefebvre a recruté René Lourau à Nanterre comme assistant, et qu'il a été le directeur de thèse de René Lourau et de Remi Hess. Il a participé à différentes rencontres d'AI, comme Montsouris 3 en 1984! Et il évoque régulièrement l'Ai dans ses écrits à partir de 1968. Sa pensée a fortement influencé René Lourau et plusieurs universitaires institutionnalistes de notre génération (notamment Patrice Ville). Ses livres ont été traduits dans une trentaine de langues (3). Il est lu davantage par les sociologues, les politologues aujourd'hui que par les psychologues. Pourtant, dans les années 1950-60, ses livres intéressaient la psychosociologie. Il y a des parties de son œuvre qui doivent être relues aujourd'hui. La France le redécouvre. Depuis 2000, les Institutionnalistes ont réédité une dizaine de ses livres.

 

(1) Sur ce point, voir mes introductions aux livres d'H. Lefebvre de cette période, comme : Méthodologie des sciences, Contribution à l'esthétique, opus cit.

 

(2) Henri Lefebvre, L'Existentialisme, Paris Anthropos, 2e édition, 2001, préface de R. Hess.

 

(3) - À Sao Paulo, il existe une école lefebvrienne bien vivante, dont la revue française La somme et le reste va publier, en français, de nombreuses contributions.

 

Mis en ligne par Benyounès et Bernadette Bellagnech

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31 mars 2012 6 31 /03 /mars /2012 15:24

L'ouverture sur la pédagogie et la psychanalyse

 

Dans cet exposé, nous insistons sur le fait que la Borde est un lieu ouvert. L'ouverture était déjà présente à Saint Alban. Mais à la Borde, elle prend la forme d'interactions avec le milieu environnant, et aussi avec les courants intellectuels qui se développent ailleurs. Nous insistons sur la rencontre entre la psychothérapie et la pédagogie Freinet d'une part, et sur la confrontation avec la psychanalyse d'autre part.

 

Pour la pédagogie Freinet, le médiateur est Fernand Oury, qui est le frère aîné de Jean Oury, l'un des médecins psychiatres de la Borde. Fernand pratique la pédagogie Freinet dans sa classe primaire. Il est instituteur. Il serait facile de montrer la proximité des techniques pédagogiques, développées par Célestin Freinet (dont le mouvement compte entre 10 et 30 000 personnes dans les années 1950-60), et la psychothérapie institutionnelle. Dans cette pédagogie active, les enfants sont invités à prendre en charge, à cogérer la classe ! C. Freinet avait été gazé pendant la guerre de 1914-18, et il avait perdu un poumon. Ainsi, parler toute la journée devant une classe ne lui était, physiquement, pas possible. C'est ce handicap qui l'avait conduit à proposer aux enfants de travailler sous forme d'ateliers.

 

C. Freinet enseignait dans la campagne provençale, et il utilisait les ressources du milieu. L'apprentissage de la lecture et de l'écriture se faisait de manière indirecte pour exploiter des visites que la classe faisait auprès des différents corps de métiers du village. Les parents, et plus généralement les habitants de Saint Paul de Vence, étaient associés à cette pédagogie. Ils acceptaient de présenter leurs activités et les enfants se faisaient enquêteurs. Lorsqu'ils revenaient en classe, ils tentaient de raconter ce qui les avait frappés dans leurs découvertes. Chacun avait pu remarquer certains aspects que d'autres n'avaient pas vus. Lorsqu'ils avaient raconté leurs observations, ils étaient invités, en fonction de leur niveau de langue, à écrire un petit texte. Les meilleurs textes étaient choisis par la classe, et on les imprimait.

 

L'imprimerie présente dans la classe permettait de produire un petit journal que les enfants diffusaient dans le village. Ces journaux étaient le plus souvent illustrés. La vente du journal obligeait à faire fonctionner une coopérative qui était l'occasion d'apprendre le calcul. Ainsi, les apprentissages linguistiques et mathématiques s'enracinaient dans des pratiques sociales qui avaient du sens pour les enfants. Trop souvent l'école française transmet la grammaire et l'orthographe de façon théorique et abstraite. L'enfant ne perçoit pas toujours son utilité, mais dès que l'on veut diffuser un texte, le rendre public, le corriger pour qu'il soit compris, la maîtrise de la langue devient une forme de respect par rapport au lecteur !

 

Il n'est pas utile ici de développer plus longuement la présentation de cette pédagogie. Il suffit de montrer que le travail par atelier, le travail associant toute la transversalité de la classe et l'école (tout ce qui les traverse) était proche de la démarche de la psychothérapie institutionnelle.

 

Les concepts d'institutions internes ou externes pourraient fonctionner pour réfléchir sur la pédagogie Freinet. C. Freinet lui-même se méfiait des théoriciens, mais Fernand Oury prolongera l'œuvre de son maître en reprenant les apports de la psychothérapie institutionnelle. Ainsi surgira une nouvelle pédagogie : la pédagogie institutionnelle qui enrichira la pédagogie Freinet des apports de la réflexion théorique.

 

Si Fernand Oury est porteur d'une posture interprétative plus psychanalytique, Raymond Fontvieille, autre pédagogue Freinet, s'appuiera davantage sur les apports de C. Rogers, J. L. Moreno, K. Lewin, notamment sous l'influence de Georges Lapassade qui l'aidera à donner un contenu politique à cette pédagogie.

 

G. Lapassade introduira le concept d'autogestion pour rendre compte de la prise en charge, par les élèves eux-mêmes, de la gestion du conseil. Cette réunion hebdomadaire existait dans la pédagogie Freinet, mais Georges Lapassade la voit fonctionner pratiquement en continu, dans le cadre de la classe de Raymond Fonvieille. Les élèves peuvent demander une réunion, pour poser des problèmes au collectif lorsque le besoin s'en fait sentir. Dans la psychothérapie institutionnelle, il y a une assemblée générale, ayant une vocation analytique. Cette réunion hebdomadaire a le pouvoir de créer de nouvelles institutions. Elle a la fonction de gestion politique de l'établissement. On voit ainsi le rapprochement et les échanges qui se sont opérés entre la pédagogie et la psychothérapie institutionnelle.

 

Nous avons évoqué les liens entre la Borde et la psychanalyse. Jacques Lacan s'est beaucoup intéressé à l'expérience de la Borde; et les soignants de la Borde ont beaucoup puisé dans le travail théorique de Lacan. Il faudrait faire une analyse précise de ces échanges théoriques et pratiques. Dans les années 1950-60, Jacques Lacan n'avait pas encore la notoriété qu'il a acquise au moment de 1968 où il fut associer à d'autres courants de pensée qui furent visualisées en France sous le label "structuralistes"!

 

Mis en ligne par Benyounès et Bernadette Bellagnech

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