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  • : Le blog de Benyounès Bellagnech
  • : Analyse institutionnelle : Théorie et pratique au sein des institutions politiques, éducatives et de recherche. L'implication des individus et des groupes dans la vie politique et sociale.
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24 juin 2012 7 24 /06 /juin /2012 15:33

L'institutionnaliste interculturel

 

En évoquant ces biographies, nous voulons insister ici sur ce fait que l'institutionnaliste n'est jamais seulement un psychosociologue des groupes, des organisations et des institutions, mais parallèlement, et toujours : ou un ethnologue, ou un sociologue, ou un anthropologue, ou un historien, voire un artiste (danse, musique, peinture), un philosophe ou un économiste. Certains ont même l'art de développer une transversalité disciplinaire assez variée. L'analyse institutionnelle se nourrit donc du croisement de la microsociologie avec l'anthropologie, la sociologie, l'histoire, la philosophie, les arts... En même temps, sur le terrain, l'institutionnaliste est confronté à des cultures autres (ethniques, sociales, générationnelles).

 

L'institutionnaliste s'intéresse aux recherches interculturelles, et il développe des recherches spécifiques sur ce thème (1).

 

La multiréférentialité

 

Comme l'a montré une autre figure du mouvement, Jacques Ardoino (né en 1927), dès 1965, l'analyse institutionnelle se développe grâce à une approche multiréférentielle (2). L'institutionnaliste explore toute situation sociale en travaillant la réalité à plusieurs niveaux: l'individuel, l’inter-individuel, le groupal, l'organisationnel et l'institutionnel. Qu'il ait, au départ, une sensibilité psychanalytique ou plutôt sociologique, ce qui caractérise l'institutionnaliste, c'est qu'il ne réduit pas ses objets à sa discipline d'origine. Il fait fonctionner de manière dialectique les différents niveaux dégagés par J. Ardoino. Peut-on approcher les situations interculturelles sans explorer tous ces niveaux? N'est-il pas nécessaire d'y ajouter les niveaux de l'écologie (le rapport à la nature), et les relations internationales?

 

Produire son terrain

 

Un enseignement essentiel du travail de terrain de l'institutionnaliste, c'est de constater qu'il est impliqué dans son terrain, au point qu'il est un des constructeurs de ce terrain. Comme tout observateur participant, l'institutionnaliste construit le terrain qu'il étudie. Ainsi, le néo-tarentisme italien qu'étudie G. Lapassade, et dont il est l'un des acteurs, est produit par les microsociologues et les artistes qui sont à la fois observateurs et auteurs du phénomène. Autre exemple, avec la Macumba, dans le candomblé de Bahia, les grandes prêtresses mettent sur leurs hôtels, des livres d'ethnologie du candomblé. Ainsi, les observateurs ont-ils été les producteurs du candomblé. Pierre Verger en est un exemple. Il est ethnologue, et en même temps païdesantos. De même Nina Rodriguez qui produisait l'objet qu'il observait. C'est la vérité pour tout anthropologue, même s'il croit à l'objectivité de son travail. L'ethnologue se regarde faire l'ethnologie. Il n'y a pas de terrain objectif, avec un observateur au regard innocent. L'observateur est dans son terrain. Le regard de l'anthropologue est producteur du terrain qu'il regarde. Cette théorie de l'implication ethnologique a, tout naturellement, été transposée dans la posture institutionnaliste dans les groupes, les organisations et les institutions.

 

G. Lapassade a regroupé sous le terme de Microsociologies, un certain nombre de pratiques institutionnalistes, visant à faire l’analyse des groupes, des organisations et des institutions.

 

(1) R. Hess, G. Weigand (éd.), L'observation participante dans les situations interculturelles, Paris, Anthropos, 2006.

 

(2) J. Ardoino, Education et politique, Paris, Anthropos, 2 éd., 1999, 385 pages.

 

Mis en ligne par Benyounès et Bernadette Bellagnech

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23 juin 2012 6 23 /06 /juin /2012 10:02

b).- Quelques autres itinéraires

 

Il n'est pas possible de raconter ici tous les parcours des institutionnalistes. Nous ne choisissons que quelques exemples pour servir de support à notre propos.

 

Gaby Weigand

 

En Allemagne, Gaby Weigand (née en 1953) née dans une famille bavaroise. Sa mère est née en Tchéquie. D'origine allemande, en 1945, elle est expulsée de Tchéquie, et elle doit «rentrer en Allemagne». La famille, d'abord installée dans un petit village, émigre vers la ville (Wurzburg). Quand les enfants sont en âge de faire des études. Gaby Weigand a la chance, pendant ses études, d'obtenir une bourse pour étudier à Bordeaux. Elle se construit un moment français, à côté de son identité d'Allemande. Mais auparavant, sa curiosité l'a conduit à une formation interdisciplinaire : littérature, histoire, sciences politique. De retour en Bavière, elle fait une thèse sur la pédagogie institutionnelle en France, puis devient enseignante, alternant des périodes en lycée et des périodes à l'université. Elle participe à la direction d'un lycée, prend des congés pour convenance personnelle, part aux Etats-Unis, passe une habilitation, et elle devient professeur d'université à 52 ans. Elle concilie la pédagogie, le management, la philosophie et l'exploration historique de l'école de la personne (1). Aujourd'hui, elle enseigne parallèlement en Allemagne et en France (2).

 

Cristian Varella

 

Cristian Varela est un socianalyste argentin. Il découvre l'analyse institutionnelle pendant la lutte armée contre la dictature (1974), époque où il se réfugie dans la montagne et lit beaucoup. Il pratique ensuite la formation et l'intervention ; il vient en France. Professeur à l'Université à Buenos Aires, il accepte de prendre la direction de l'école de police de cette ville, travaillant, à la demande de l'Etat, à dé-fasciser cette institution. Il accepte, comme ancien révolutionnaire de travailler avec victimes et bourreaux de la dictature. Une expérience intéressante se développe donc à l'école de la police de Buenos Aires (Argentine). Cristian Varella recrute une équipe argentine d'amis de R. Lourau pour conduire le changement de cap que souhaite l'Etat argentin, suite au changement politique récent.La mission: rendre la police démocratique. Pendant longtemps, la police argentine est restée un état dans l'Etat, gardant des ethnométhodes, acquises à l'époque de la dictature. Comment opérer le changement de l'organisation? Comment faire pour que les acteurs changent leurs ethnométhodes? L'analyse se développe à Buenos Aires sur un collectif de 2000 personnes (3).

 

Lucia Ozorio

 

Lucia Ozorio est brésilienne. Elle étudie la psychologie. Après une expérience en hôpital, elle développe des pratiques préventives de santé dans les favellas, etc. L'analyse institutionnelle lui est utile pour penser son travail dans les communautés pauvres de Rio de Janeiro. Elle fait une œuvre théorique en français et en brésilien depuis une soutenance de thèse à Paris 8.

 

Armando Zambrano Leal

 

Armando Zambrano (né en 1963) est professeur d'université à Cali. Il s'intéresse à la pédagogie institutionnelle, pour trouver des modes d'intervention sur la population de 4 millions d'enfants colombiens non scolarisés... Il forme des enseignants itinérants d'un type nouveau. Il invite des Institutionnalistes européens à intervenir avec lui, à partager des analyses, des concepts. Il traduit des auteurs européens de la pédagogie institutionnelle, écrit des livres prenant en compte nos apports.

 

On pourrait montrer la variété des parcours de gens comme Piero Fumarola ou Vito d'Armenio (Italie), Benyounès Bellagnech (Maroc), Sonia Altoé (Brésil), Mohamed Daoud ou Moussa Harouni (Algérie), Armando Bauleo (Argentine), Thomas et Elisabeth von Salis (Suisse)... Tous les institutionnalistes vivent l'interculturel à la fois sur le plan local et sur le plan international.


(1) Gabriele Weigand, Erziehung trotz Institutionen? Die pédagogie institutionnelle in Frankreich, Würzburg, Königshausen+ Neuman, 1983. Institutionnelle Analyse, Theorie und Praxis, (éd. avec R. Hess et G. Prein), Athenäum Verlag, Frankfurt-am-Main, 1988. "L'analyse institutionnelle, une forme de recherche-action éducative? Enquête sur le paradigme", Pratiques de formation n° 18, déc. 1989. Schule der Person, Zur anthropologischen Grundlegung einer Theorie der Schule, Wurzburg, Egon, 2004,430 p.

 

(2) R. Hess termine la rédaction d'une histoire de vie de Gabriele Weigand, La passion pédagogique (à paraître). Leur intérêt pour les méthodes biographiques leur a fait conserver une correspondance scientifique qui sera publiée comme témoignage d'une collaboration pédagogique bi-nationale: ils s'écrivent chacun dans leur langue des lettres conservées depuis 2000.

 

(3) Cristian Varella, «La police argentine, changement des normes», Les irrAIductibles, n°10, 2006, pp. 169-178.

 

Mis en ligne par Benyounès et Bernadette Bellagnech

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22 juin 2012 5 22 /06 /juin /2012 09:57

Patrice Ville et Antoine Savoye

 

Condisciples de R. Hess à Nanterre, où ils furent tous les trois les étudiants d'Henri Lefebvre et René Lourau, Patrice Ville (né en 1948) et Antoine Savoye  (né en 1947) ont développé des recherches originales. Patrice Ville a mené de front et une pratique de l'intervention socianalytique en entreprise, pour mettre à jour les relations interculturelles difficiles entre gens d'école et gens issus du terrain (1), et le développement de l'autogestion pédagogique à l'université. Antoine Savoye a développé une approche historique de la sociologie (2); les recherches historiques de ce sociologue l'ont conduit à explorer tout spécialement l'apport de Frédéric Le Play, économiste et anthropologue au XIX siècle, qui a beaucoup voyagé en Europe, pour développer un comparatisme du mode de vie des ouvriers européens (3).

 

 

Lucette Colin

 

Comme R. Hess, Lucette Colin (née en 1954) est originaire de l'Est de la France (Ardennes). Sa famille a donc été aussi marquée par les guerres franco-allemandes. Psychanalyste de formation, Lucette Colin est influencée par les recherches de la psychothérapie institutionnelle. Elle fait de l'ethnographie sur le terrain franco-allemand depuis 1974. Son travail intègre des sources disciplinaires multiples. Elle construit une théorisation de l'interculturel. Elle structure la recherche interculturelle dans un laboratoire universitaire à Paris 8 à partir de 1994 qui, à travers plusieurs formes (SEPSi, puis LEC, LAMCEEP, enfin EXPERICE), regroupe des chercheurs français reconnus de la recherche interculturelle (Martine Abdallah-Pretceille, René Barbier, Remi Hess, Geneviève Vernies).

 

 

Christine Delory-Momberger

 

D'origine modeste, Christine Delory-Momberger (né en 1948) a une biographie partagée entre la France, l'Italie et l'Allemagne où elle vit plus de vingt ans (Francfort). Longtemps littéraire, elle fait des traductions. Dans les années 1980, au contact de Pascal Dibie, ethnologue institutionnaliste, elle se tourne vers l'ethnologie (Paris 7) puis au contact de R Hess vers l'analyse institutionnelle, à Paris 8, où elle fait une thèse sur l'histoire de vie d'une femme du peuple. Perdant son emploi de directrice pédagogique à l'Institut français de Francfort en 1999, elle devient universitaire à Paris 13 où elle est professeur (4). Elle a publié des ouvrages sur l'histoire de vie qui lui ont donné une notoriété internationale. Son engagement de recherche est lié à l'insertion par le biographique. Son travail interculturel est à la fois dans l'international, mis aussi dans le local de la Seine-Saint Denis, département singulier de la banlieue parisienne.

 

 

Michel Authier

 

Michel Authier (né en 1948), mathématicien de formation, philosophe (il travaille avec Michel Serres), s'engage dans l'analyse institutionnelle au contact de René Lourau en 1973. Aujourd'hui chef d'entreprise, il utilise l'informatique pour développer les arbres de connaissance.

 

On pourrait encore parler de Robert Marty qui a tenté de concilier la sémiotique et l'analyse institutionnelle, de Gérard Chalut-Natal qui a exploré le travail social et la formation, en relation avec l'analyse institutionnelle, etc. La plupart des institutionnalistes ont vécu la problématique interculturelle comme structurante de leur implication dans la recherche. Une enquête biographique plus poussée montrerait, en effet, que les Institutionnalistes français utilisent tous un vécu contradictoire ayant provoquées des tensions entre plusieurs cultures (ethnique, de milieu, de religion) comme ressource pour se construire une pensée de la complexité, que ce vécu, une fois perçu, a été élaboré en conçu; ce qui les a aidé à choisir des terrains et des objets interculturels. Ces remarques sont valables également pour l'intégration d'autres chercheurs venant d'autres cultures et pays dans ce mouvement.

 

 

(1) P. Ville, Une socianalyse institutionnelle, Gens d'école et gens du tas, doctorat d'État en Lettres et Sciences Humaines, présenté le 12 septembre 2001, à l'université de Paris 8, 800 pages.


(2)  A. Savoye, Les débuts de la sociologie empirique, Paris, Méridiens Klincksieck, 1994. Ce sociologue a exploré tout spécialement l'apport de Frédéric Le Play, anthropologue au XIX° siècle, dans Les ouvriers européens.


(3) De Le Play, voir L'organisation du travail, 8 édition, Paris, Anthropos, 2006, édité et présenté par R. Hess et Gabriele Weigand, ainsi que Voyages en Europe, édition de R. Hess et G. Weigand, Anthropos, 2007.


(4) Christine Delory-Momberger, Les histoires de vie, de l'invention de soi au projet de formation, Paris, Anthropos, 2 éd., 2004. Ou encore : Histoire de vie et recherche biographique en éducation, Paris, Anthropos, 2005.


Mis en ligne par Benyounès et Bernadette Bellagnech

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21 juin 2012 4 21 /06 /juin /2012 14:37

D'autres Institutionnalistes français

 

Il nous a semblé intéressant de montrer les points communs qu'il pouvait y avoir chez les Béarnais. D'autres figures de l'analyse institutionnelle sont des itinéraires différents, mais dans lesquels il existe des tensions entre deux cultures.

 

Raymond Fonvieille

 

Une autre figure importante du mouvement est Raymond Fonvieille (1924-2000), instituteur à Gennevilliers, dans la banlieue parisienne. Il fut un animateur du mouvement Freinet entre 1947 et 1960. De la génération de G. Lapassade, R. Fonvieille ne vit pas la tension province-Paris, mais la tension entre la banlieue, dont il est originaire, et le centre parisien. Son engagement dans l'interculturel se fera dans le cadre de l'intégration sociale des jeunes de banlieue, thème peu à la mode en 1947, lorsqu'il devient instituteur, mais qui l'est devenu !

 

Dans les figures de la génération suivante, l'intérêt pour l’autre culture est aussi marqué. Il prend des formes diversifiées. Citons quelques personnalités de ce mouvement.

 

René Barbier

 

René Barbier (né en 1939) est d'origine sociale parisienne et ouvrière. Formé à la sociologie de P. Bourdieu, il adhère au paradigme de l'analyse institutionnelle vers 1972. Il entre au département des sciences de l'éducation de Vincennes où il enseigne à partir de 1973, puis à Saint-Denis. Il développe une théorie de la recherche-action existentielle, une exploration de l'imaginaire, puis sur le plus épistémologique une approche transversale, dans laquelle il intègre des auteurs institutionnalistes (C. Castoriadis, par exemple), mais aussi des philosophes d'autres cultures (Krisnamurti). Il se passionne pour la philosophie chinoise, et plus largement asiatique. Il construit des coopérations universitaires avec la Chine et l'Asie.

 

Remi Hess

 

Remi Hess (né en 1947), est originaire de Reims, ville où sa famille paternelle, alsacienne, est venue s'installer en 1870, pour «rester française». Cette famille a beaucoup souffert des guerres franco-allemandes (1870; 1914-1918; 1939-1945). Elle s'engage dès les années 1950 dans la réconciliation franco-allemande. Ici l'ancrage interculturel est d'abord européen. R. Hess devient enseignant à Paris 8 en 1973. Cette université accueille des étudiants d'une centaine de nationalités. Tout en s'intéressant à la tension Nord-Sud, il s'engage en 1974 à l'OFAJ (Office franco-allemand pour la Jeunesse) dans une exploration de l'interculturel franco-allemand. Parmi d'autres objets, il développe une exploration du bal et des formes de socialités autour de la danse sociale, dans lesquelles émergent les notions de métissage ethnique, mais aussi des classes sociales et aussi une exploration des nationalismes européens au XIX siècle. Ce terrain s'élargit à l'Amérique latine (1). Ses recherches sur l'analyse institutionnelle l'ont conduit à voyager dans les années 1970-1990 en Europe, puis dans l'Océan indien entre 1979 et 1999, enfin en Argentine, au Brésil, en Uruguay, en Colombie, à partir de 2000. Diariste, il construit une théorie des moments en s'inspirant d'Henri Lefebvre (2).


 

(1) R. Hess, La valse, Paris, Métailié, 1989, puis 2003; ou Le tango, 2 éd. Paris, Presses universitaires de France, 1999.

 

(2) Le moment interculturel de Remi Hess est présenté par Mohamed Daoud, dans Mohamed Daoud et Gabriele Weigand, Quelle éducation pour l'homme total? Remi Hess et la théorie de moments, (p. 95-96). Dans le même ouvrage, sur le même thème, voir encore Sandra Santos Cabrai Baron, «Rencontre de Remi Hess au Brésil : ma découverte de sa technique du journal de voyage» (pp. 131-142) et Ana Maria Araujo, «Montevideo, traduire R. Hess» (pp. 143-148).

 

Mis en ligne par Benyounès et Bernadette Bellagnech

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20 juin 2012 3 20 /06 /juin /2012 10:39

Gérard Althabe

 

Ami d'enfance de R. Lourau, Gérard Althabe (1932-2004) est choisi par sa famille comme celui qui fera des études. Il monte à Bordeaux pour étudier la sociologie et la psychosociologie. Il vit une tension forte entre son appartenance d'origine et le monde universitaire. Il épouse une «bourgeoise», et à 25 ans, il a l'opportunité de partir en Afrique. Il devient anthropologue «impliqué». Ne se reconnaissant pas dans l'anthropologie structurale de Claude Lévi-Strauss ou dans l'anthropologie marxiste, qu'il juge trop mécaniste, il développe une anthropologie personnelle et «impliquée» de l’Afrique, puis, à partir de 1980, une anthropologie des banlieues en France, éclairée par ses approches africaines (1). Il voyage en Argentine, en Roumanie où il redéploie ses hypothèses.

 

Chez ces trois personnages, qui gardent toute leur vie leur accent d'origine, l'ascension sociale ne les empêche pas de garder un fort ancrage dans leur culture ethnique ou sociale d'origine. Celles-ci ne sont jamais reniées, jamais trahies. La «double» appartenance provinciale et parisienne est parfois vécue douloureusement, mais elle est aussi source d'intérêt de connaissances spécifiques. Elle se redéploie dans l'intervention sur des terrains africains ou latino-américains.

 

Pierre Bourdieu est parti de cette tension pour construire sa sociologie. De même les Institutionnalistes: l'origine de la théorie de l'implication, une des clés de l'analyse institutionnelle, est à chercher dans cette tension.

 

Pour illustrer cette idée de tension entre classes sociales, entre centre et périphérie, on peut citer le début de l'histoire de vie de Gérard Althabe:

«Déjà, Gelos (2) était construit symboliquement sur des rapports de type féodaux. Sur les collines, il y avait de magnifiques villas que nous appelions les châteaux, et nous, nous étions dans le village. D'une certaine manière, c'était le château de Kafka. Cette relation féodale, je l'ai vécue de façon intense par rapport au haras, où travaillait mon père. C'était une institution républicaine assez bizarre dans la mesure où il y avait des directeurs, sous-directeurs qui appartenaient à des familles nobles désargentées. Ils vivaient dans un château, qui était dans le haras. Et les palefreniers qui étaient, eux-mêmes, organisés comme dans l'armée avec des grades, des uniformes, appartenaient à la classe des manants, des dominés, des subalternes.

 

Dans mon enfance, j'entendais des récits, des faits et gestes de ces directeurs qui appartenaient à un monde inaccessible -, celui des maîtres. Cette ambiance a pesé sur ma propre expérience de vie, en ce sens que les camarades de mon père, ses collègues, ont exercé des pressions sur lui, des moqueries, du fait qu'il me laissait faire des études. On expliquait à mon père que le fait qu'il accepte que je fasse des études, allait entraîner notre séparation. On disait à mon père que je ne le reconnaîtrais plus (3)».

 

Henri Lefebvre

 

D'origine sociale plus élevée, la personnalité d'Henri Lefebvre (1900-1991) est complexe : philosophe, sociologue, linguiste, anthropologue, historien. Auteur de 68 livres, il est présenté par René Lourau comme le "parrain" de l'analyse institutionnelle (4). Cette personnalité est aussi représentative de la prise en compte de l'interculturalité, comme constituante de l'homme. H. Lefebvre souligne une tension interne à sa famille : sa mère est très religieuse, de type janséniste; son père est athée et bon vivant! Le jeune Henri se construit une identité critique: pendant la guerre de 1914, il lit Nietzsche en allemand, car les auteurs allemands sont interdits au lycée. Dans La somme et le reste (1958), son autobiographie critique, H. Lefebvre revendique le droit de se construire comme pluriel. Il croit avoir le droit d'être à la fois militant politique, mais aussi philosophe, sociologue, historien... Il pense que chaque moment répond à une logique qui lui est propre. Il critique le stalinisme comme forme de pensée dogmatique, qui ne peut accepter que chaque moment relève de logiques différentes. Pour lui, il est illégitime que le philosophe qu'il est, dans son travail philosophique, puisse se voir dicter ses méthodes de travail par le Parti communiste. Ce livre est ainsi un manifeste pour une identité plurielle, thème qui se redéploie dans Le manifeste différentialiste (5). Lefebvre pense à la fois le quotidien (6) et le mondial (7). Il pense la philosophie ou l'état comme des formes mondiales, mais en même temps diversifiées selon les lieux et les temps (8). Il voyage beaucoup; il est beaucoup traduit. Il élabore une théorie de la personnalité à partir d'une théorie des moments.

 

Ces quatre personnages se sont donc construits dans une tension entre ici et ailleurs, entre Paris et la province, d'abord, puis entre la France, l'Europe et le mondial.

 

(1) Remi Hess, Gérard Althabe, une biographie entre ailleurs, ici, Paris, L'Harmattan, 2005. R. Hess, «Gérard Althabe et l'Afrique», in Les irrAIductibles n°ll, Etudes africaines, Paris, 2007, pp. 15-38 ; sur le même auteur : Kareen Illiade, «L'implication dans l'anthropologie
de Gérard Althabe», in R. Hess, G. Weigand, L'observation participante dans les rencontres interculturelles, Paris, Anthropos, pp. 41-63.

 

(2) Gélos est alors un village à côté de Pau. Aujourd'hui faubourg de Pau.

 

(3) Remi Hess, Gérard Althabe, une biographie entre ailleurs, ici, Paris, L'Harmattan, 2005, chapitre 1.

 

(4) R. Lourau, préface à la 3 édition de H. Lefebvre, La somme et le reste, Paris, Méridien-Klincksieck, 1989.

 

(5) H. Lefebvre, Le manifeste différentialiste, Paris, Gallimard, 1970.

 

(6) La critique de la vie quotidienne, Paris, L'Arche, 1947, 1961 et 1981 (3 volumes réédités). La vie quotidienne dans le monde moderne, Idées, Gallimard, 1968.

 

(7) H. Lefebvre, Métaphilosophie (1965), seconde édition, Paris, Syllepse, 2002.

 

(8) H. Lefebvre, De L'Etat, Paris, 10-18,4 volumes, 1976-78.

 

Mis en ligne par Benyounès et Bernadette Bellagnech

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19 juin 2012 2 19 /06 /juin /2012 14:36

Rappel : réunion de L'AMAP ce vendredi 22 juin 2012 à 18 h

 

Aux amis du CIVD et de L’AMAP

http://amitie-peuples.net

 

 

RAPPEL


Réunion de L’AMAP, vendredi 22 juin à 18h,

Maison des associations du 11ème,

8, rue du Général Renault, 75.011 Paris

Métro : Voltaire ou Saint Ambroise (Ligne 9)

 


Ordre du jour:

  • Projets en cours, élaboration de nouveaux projets
  •  
  • Préparation du 10ème anniversaire de L’AMAP et du 30ème du CIVD en 2014.
  •  
  • La participation des membres de L’AMAP à ses actions
  •  
  • Relations entre L’AMAP-France et ses partenaires
  •  
  • Divers


Interculturellement vôtre,

Annie Couëdel

Maurice Courtois


Ci-joint : des propositions pour ces anniversaires


Pour ceux qui ne pourront pas venir, on compte sur vos propositions par courrier internet.

 

 

Anniversaires de l’AMAP et du CIVD

 

 Le CIVD aura 30 ans en mai 2014. L’AMAP 10 ans. Il faut dès à présent imaginer ce que l’on pourrait mettre ensemble sur pied pour ce double anniversaire.

 

A l’occasion du festival interculturel annuel qui a eu lieu en mai, nous avons commencé, « anciens » et nouveaux, à y réfléchir. On a pensé à une caravane, d’autres idées ont surgi... Parmi les idées émises :

 

 

1. Présentation de films sur le CIVD et L’AMAP, un ouvrage collectif, un blog/site interactif.

 

Nous avons déjà quelques films mais ils sont plus ou moins connus puisqu’ils figurent sur le site de Paris 8 et le blog CIVD. On souhaiterait que chacun se plonge dans ses archives vidéo : Daniel Sandoval en a, Juan Golle et Victorino Flores aussi, certainement German Gutierrez, Sophie Debeaux, Mathilde Bayle, et d’autres encore. J’en ai aussi. Il va nous falloir les numériser ou les capturer, et nous atteler aux montages, le montage revenant aux pros de l’équipe ! Plusieurs films ? Sans doute. Il faudrait en faire aussi un sur le dispositif de pédagogie de projet qui est l’un des axes de L’AMAP.

 

 

2. Un ouvrage collectif

 

Il faudrait qu’on fasse quelque chose de dynamique et de très interculturel à l’image du CIVD, de L’AMAP et des ateliers de PdeP. Il ne faut pas se fixer un cadre. Le plus de spontanéité possible (genre « au fil de la plume»), on ne fait pas une œuvre littéraire, ni scientifique. Chacun doit se sentir libre d’écrire à sa manière. Par exemple une (des) anecdote(s) qui t’a (t’ont) marqué (le répertoire ne manque pas ..), des temps forts, voir si ça a changé quelque chose dans ta vie, a servi de déclencheur (je pense à François Vila), ou t’a permis une transposition dans ta vie professionnelle ou militante (je pense à Salvador en tant qu’élu dans une municipalité à son retour à Santiago du Chili) ou de tous les jours (là je pense à un ami kabyle qui, à la suite d’une semaine de formation au DPP a changé de comportement y compris avec sa femme et ses enfants). Le passage obligé : une théorisation de la pratique, pas toi forcément, mais comme il faudra faire quelques articles qui essaieront de conceptualiser, théoriser (j’en connais qui aiment : voir si ça t’a conduit à des résonances avec des personnages tels que Freire, Bourdieu, Morin (je pense à Jaime et son expérience de Paulo Freire au Brésil, à Sabrina/ Bourdieu, ..), ou d’autres expériences qui font écho. Ce sera forcément intéressant.

 

Dans toute la littérature actuelle ce qui est dit sur l’interculturel et l’interculturalité manque souvent d’intérêt. Peut-être qu’à travers les participations de chacun (anecdotes ou autre) on pourra dire des choses qui sortent des sentiers battus et apporteront quelque chose de neuf. Ambitieux ? Why not ?

 

 

3. Un blog/site interactif.

 

Des innovations techniques et la contribution des Lamapiens sont nécessaires pour que le site ‘amitie-peuples.net’ ne soit pas un espèce de journal officiel de l’association.

 

A vos plumes et sans contrainte ! Vos créations vidéo, vos images, vos projets...  Faire de ce double anniversaires un événement ; créer ici et là des échos, des manifestations, des initiatives ; faire germer de nouvelles idées, donner à notre vision de l’interculturel une force dans le monde : Soyons réalistes, entreprenons l’impossible !!

 

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18 juin 2012 1 18 /06 /juin /2012 16:46

Biographies interculturelles d’institutionnalistes

 

Tentons d'illustrer ces idées en montrant les appartenances disciplinaires, les terrains sur lesquels se sont engagés les institutionnalistes, leurs objets, et la manière dont ces terrains et ces objets furent l'occasion de constructions transversales avec différents pays. Examinons d'abord quelques figures françaises du mouvement, et voyons ensuite quelques profils d'Institutionnalistes d'autres pays, pour montrer leur ancrage dans l'international et aussi dans une pensée de l'interculturel plus quotidien (identité sexuelle, générationnelle, institutionnelle).

 

a) Quelques figures françaises du mouvement institutionnaliste

 

Les Béarnais

 

Quatre Institutionnalistes de la première génération sont issus du Béarn (Georges Lapassade, René Lourau, Gérard Althabe, Henri Lefebvre), région dont furent issus d'autres intellectuels français de cette génération (Roland Barthes, Pierre Bourdieu, par exemple).

 

Chez ces personnes, l'origine provinciale (appartenance forte) fut doublée d'une tension d'appartenance de classe: G. Althabe, R. Lourau sont d'origine très modeste. Il faut «monter à Paris» pour fuir un milieu social d'origine sans perspective d'établissement. Pour «faire carrière», il faut devenir instituteur (G. Lapassade, R. Lourau), passer des concours. Souvent, l'Institutionnaliste sera le seul de sa famille à faire une carrière intellectuelle, les autres membres de la fratrie restant au pays.

 

Georges Lapassade

 

Ainsi, G. Lapassade, né en 1924, devient d'abord instituteur, poursuit des études de philosophie. Il se déplace d'abord à Montpellier, puis vient à Paris où il vit l'existentialisme au Quartier Latin, se lie avec Merleau-Ponty, fait, sur le conseil de Jacques Lacan, avec Jean Laplanche, une psychanalyse pour intégrer son homosexualité. Il est l'auteur d'une thèse sur L'entrée dans la vie, essai sur l'inachèvement de l'homme (1962), dans laquelle il déconstruit le «mythe de l'adulte». Il invente l'analyse institutionnelle, comme mouvement autonome, en relation avec Félix Guattari et quelques autres psychothérapeutes ou pédagogues. Ayant été «possédé» et «exorcisé» dans son enfance, il découvre très tôt l'ethnologie exotique des phénomènes de transe, autre forme de la microsociologie. Cette découverte le conduit à beaucoup voyager dans des cultures différentes (Tunisie, Maroc, Brésil, Italie du Sud, notamment) (1). A côté de nombreux travaux sur l'autogestion pédagogique, la socianalyse, la théorie des groupes, G. Lapassade construit une théorie de la dissociation, qui, dans le prolongement de sa lecture de Pierre Janet, lui fait voir les phénomènes de dissociation comme une ressource, plutôt que comme une pathologie. Il réinvestit cette recherche dans la compréhension de l'adolescence qui l'a toujours concernée.

 

René Lourau

 

René Lourau (1933-2000), bon élève, devient instituteur. Il passe le concours d'entrée à l'école normale supérieure en lettres, monte à Paris. Professeur de lycée, il lit La somme et le reste d'Henri Lefebvre. Il s'inscrit d'abord avec ce philosophe pour une thèse sur le surréalisme, puis au contact de G. Lapassade, opte pour la sociologie. Dans le prolongement des recherches d'Henri Lefebvre sur l'organisation politique et l'Etat (2), il a développé une forme macrosociologique de l'analyse institutionnelle (3). Sur ce terrain, il a rencontré les préoccupations de chercheurs latino-américains. Il a collaboré avec des chercheurs argentins, brésiliens (4), mexicains, etc. Il développe une théorie de l'implication qui veut rendre compte des surdéterminations de la position du chercheur dans le choix ses objets de recherche, et surtout dans les produits de sa recherche. Cette exploration se fait à partir de l'écriture de journaux de recherche. La théorie de l'implication se prolonge d'une exploration de la logique transductive, qui apparaît comme une autre logique que la logique hypothético-déductive.

 

(1) G. Lapassade, Le bordel andalou, Paris, L'herne, 1971, L'arpenteur, Paris, épi, 1971, trad, allemand. Le livre fou, Paris, épi, 1971. Les chevaux du diable, Paris, Jean-Pierre Delarge, 1974. Essai sur la transe, Paris, éditions universitaires, 1976. Joyeux
tropiques
, Paris, Stock, 1978. L'autobiographe, 1980, nouvelle édition Vauchrétien, Ivan Davy, 1997. Gens de l'ombre, Paris, Anthropos, 1982. Les états modifiés de conscience,

Paris, PUF, 1987. La transe, Paris, PUF, 1989.

 

(2) H. Lefebvre, De l'Etat, Paris, 10/18,4 tomes, 1976-78.

 

(3) R. Lourau, L'analyse institutionnelle, Paris, Minuit, 1970, et surtout L'Etat inconscient, Paris, Minuit, 1978.

 

(4) R. Hess, Le voyage à Rio, sur les traces de René Lourau, Paris, Téraèdre, 2003.

 

 

Mis en ligne par Benyounès et Bernadette Bellagnech

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17 juin 2012 7 17 /06 /juin /2012 14:50

Théorie et pratique

 

Les Institutionnalistes ne sont pas des chercheurs abstraits. Ils se sont impliqués sur des terrains, s'engageant dans des pratiques sociales (pédagogie, gestion, intervention sociologique, pratiques cliniques, politique). Dans certaines circonstances, cet engagement a pu les faire percevoir comme des praticiens, plutôt que comme des théoriciens.

 

Aussi, vue de l'extérieur, cette triple ouverture (multiplicité d'appartenances disciplinaires, multiplicité des objets, dialectique constante entre engagement dans les pratiques et production de construction théoriques) a rendu la compréhension de ce courant intellectuel extrêmement difficile, d'autant plus que, pendant longtemps, les Institutionnalistes n'ont jamais ressenti le besoin d'expliciter leur paradigme.

 

Faute d'avoir travaillé à cette explicitation paradigmatique, le mouvement institutionnaliste est apparu, dans les années 1970-1980, comme anarchiste, non systématique, voire même «chaotique», pour reprendre l'expression de Gabriele Weigand, à cette époque où elle n'avait pas encore d'expérience de praticienne pour appuyer sa recherche :

«Comme je n'avais pas encore d'expérience pratique en classe, je voulais comprendre dans ma tête la dynamique de groupe, l'autogestion pédagogique. Je parlais de ces lectures avec mes camarades étudiants. Tout en continuant à lire Hegel, Marx, Freud, Schérer, et L'Emile perverti (1) Francis Imbert (2), Jacques Pain (3), j'écoutais les commentaires desétudiants qui me disaient que ces lectures ne menaient à rien:

 

-Ce sont des fous ! disaient-ils.

 

Moi, j'étais, sure qu'il y avait quelque chose à trouver, mais je ne savais pas comment expliciter ce champ. Finalement les livres de Remi Hess : La socianalyse (4) La pédagogie institutionnelle, aujourd'hui, et Centre et périphérie (5), ainsi que La pédagogie institutionnelle de Michel Lobrot me firent comprendre les différents courants de la pédagogie institutionnelle. Michel Lobrot (6) m'apparut à la fois conservateur et humaniste. Il n'y a pas de révolution, chez M. Lobrot. Chez R. Lourau, je ne comprenais pas la théorie de L'Etat inconscient (7). Je ne comprenais pas la place de ce livre dans le mouvement. Finalement, j'ai douté que mon chantier soit un bon sujet de thèse. Je n'arrivais pas à articuler les maoistes (8), le potentiel humain (9), l'Etat inconscient... Tout ce mélange constituait un terrain bizarre ! J'avais peur de rester dans le dilettantisme.

 

Pourquoi n'ai-je pas choisi un auteur pour l'étudier vraiment?

 

J'aurais pu ainsi fonder théoriquement ma recherche, et continuer.

 

Je me mettais dans le chaos.

 

Tout doucement, j'ai découvert des contradictions, des pensées mal développées. Je ne croyais pas ce que je lisais.

 

Je recherchais une pensée systématique, et je ne la trouvais pas.

 

Je voulais trouver un système derrière ce chaos. Il me fallait trouver une structuration, mais je ne trouvais rien. Je suis restée ainsi durant un an et demi.

 

Je n'avais même pas l'idée de contacter un auteur (10)».

 

Malgré les critiques de manque de rigueur de ce mouvement à sa naissance, cette ouverture disciplinaire, cette curiosité pour des objets multiples, cet engagement constant dans la recherche-action furent un cadre favorable à l'ouverture sur les autres cultures, et donc une prise en compte très forte de l’interculturel comme perspective à la fois théorique et pratique dès 1974.

 

Pour expliciter le lien que l'on peut établir entre l'ouverture à des disciplines variées, la multiplicité des objets et l'engagement à la fois théorique et pratique, il serait intéressant d'explorer l'émergence de la question interculturelle dans les biographies des principaux protagonistes du mouvement.

 

(1) René Schérer, L'Emile perverti, Paris, Laffont, 1974.

 

(2) Francis Imbert, Le groupe classe et ses pouvoirs, Paris, Armand Colin, 1976. Depuis, du même auteur, j'ai lu : Pour une praxis pédagogique, Vigneux, Matrice, 1985. L'Emile ou l'interdit de la jouissance. L'éducateur, le désir et la loi, "Bibliothèque européenne des sciences de l'éducation", Paris, Armand Colin, 1989. Vers une clinique du pédagogique, Vigneux, Matrice, 1992. Médiations, institution et loi dans la classe, Paris, ESF éditeur, 1994. L'inconscient dans la classe, Paris, ESF éditeur, 1996. Vivre ensemble, un enjeu pour l'école, Paris, ESF éditeur, 1997. La question de l'éthique dans le champ éducatif, Vigneux, Matrice, 4 édition 2000.

 

(3) Jacques Pain, Pédagogie institutionnelle et formation, Micropolis, 1982. La pédagogie institutionnelle d'intervention, Vigneux, Matrice, 1993, 215 p. La non-violence par la violence, une voie difficile, Vigneux, Matrice, 1999. Ecoles: violence ou pédagogie?, Vigneux, Matrice, 1992.

La formation par la pratique, La pédagogie institutionnelle des groupes d'éducation thérapeutique, Vigneux, Matrice, 1982. L'école et ses violences, Paris, Anthropos, 2006.

 

(4) Remi Hess, La socianalyse, Paris, Editions universitaires, 1975.

 

(5) Remi Hess, Centre et périphérie, Toulouse, Privat, 1978, réédition Paris, Anthropos, 2001.

 

(6) Michel Lobrot, La pédagogie institutionnelle, l'école vers l'autogestion, Paris, Gauthier-Villars, 1966, trad. esp. 1994. Pour ou contre l'autorité, Paris, Gauthier-Villars, 1973, trad, ital., portugaise.

Priorité à l'éducation, Paris, Payot, 1973, trad, serbo-croate. L'animation non directive des groupes, Paris, Payot, 1974. La libération sexuelle, Paris, Payot, 1975, trad. esp. À quoi sert l'école?, "Bibliothèque européenne des sciences de l'éducation", Paris, Armand Colin, 1992, trad, portugaise 1995.

 

(7) René Lourau, L'Etat inconscient, Paris, éditions de Minuit, 1978.

 

(8) Remi Hess, Les maoïstes français, Paris, Anthropos, 1974.

 

(9) Lapassade a publié en' 1974 un livre sur La bioénergie, et Lucette Colin sur Le potentiel humain ! Ces deux ouvrages sont parus aux éditions universitaires.

 

(10) Gabriele Weigand, «Théorie et pratique de l'analyse institutionnelle: de ma découverte de la pédagogie institutionnelle à l'expérience de Ligoure», in Mohamed Daoud et Gabriele Weigand, Quelle éducation pour l'homme total? Remi Hess et la théorie de moments, coll. «Les grandes figures de l'éducation», Dar El-Houda, Ain M'iila, Algérie, 2007,428 p., (pp. 165-167).

 

Mis en ligne par Benyounès et Bernadette Bellagnech

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16 juin 2012 6 16 /06 /juin /2012 19:09

L'analyse institutionnelle comme carrefour de disciplines

 

Si l'on se penche sur les histoires de vie des principaux théoriciens de l'analyse institutionnelle, on s'aperçoit que, contrairement à la plupart des universitaires d'aujourd'hui qui se spécialisent toujours davantage sur le plan disciplinaire, ce qui caractérise l'institutionnaliste, c'est qu'il ne se laisse jamais enfermer dans une discipline universitaire. Parfois, cela peut lui poser un problème d'identité. Originaires de disciplines différentes (philosophie, sociologie, littérature, psychanalyse ou psychosociologie, ethnologie, histoire, mais aussi économie, sciences politiques), tous les Institutionnalistes se sont confrontés à des disciplines autres que leur disciple d'origine. Cette ouverture les a conduits à travailler dans des équipes rassemblant des universitaires ayant des appartenances très différentes.

 

Si l'on observe le développement de cette «école» sur une quarantaine d'années, on ne peut pas installer l'analyse institutionnelle dans une discipline, mais plutôt au carrefour de plusieurs disciplines. C'est peut-être ce qui explique que ce mouvement se soit installé, en Allemagne, en France, principalement en «sciences de l'éducation», carrefour disciplinaire, au même titre que les sciences politiques, par exemple.

 

Variété des objets

 

Cette ouverture transversale sur le plan des disciplines se doubla d'une curiosité pour des objets extrêmement variés, utilisant à chaque fois des bibliographies, des univers et visions du monde, des communautés de référence différentes.

 

En 1969, G. Lapassade publie un Procès de l'Université; en 1971 un Livre fou, L'arpenteur, L'autogestion pédagogique, L'analyseur et l'analyste; en 1974, La bioénergie, Les chevaux du diable; en 1975, Socianalyse et potentiel humain ; René Lourau publie en 1969, L'analyse institutionnelle, en 1972 Les analyseurs de l'église, en 1974, L'analyseur Lip; R. Hess en 1974, Les maoïstes français; en 1975, La socianalyse, La pédagogie institutionnelle, etc.

 

Face à ce foisonnement et à cette prolifération d'objets, de méthodes, on a pu vivre, de l'intérieur, cette effervescence comme une richesse, mais, de l'extérieur, le nœud de cohérence du mouvement fut difficile à percevoir. Dans un écrit biographique récent, sur sa découverte de l'analyse institutionnelle, G. Weigand témoigne à la fois de son enthousiasme pour cette diversité, mais aussi de son désarroi pour mettre tout cela en forme  structurée, et surtout présentable dans une thèse. Racontant sa découverte des productions institutionnalistes au moment de la rédaction de sa thèse de doctorat à Wurzburg (1978-1983), elle écrit:

«Suivant Georges Lapassade, je me lançais dans la dynamique de groupe. Avec René Lourau, je découvrais le marxisme. Et avec Remi Hess, je découvrais le mouvement Freinet (1) et ses successeurs (Fernand Oury  (2) et Raymond Fonvieille (3). Alors que ces livres m'aidaient à résoudre certaines questions, je découvrais, dans le même mouvement, de nouvelles difficultés: je ne comprenais pas les rapports entre Hegel, Marx, l'autogestion pédagogique, Bessières, la pédagogie institutionnelle (4)...»

 

(1) Célestin Freinet, Pour l'école du peuple. Guide pratique pour l'organisation matérielle, technique et pédagogique de l'école populaire, Paris, Maspéro, 1969.

 

 (2) Fernand Oury et Aïda Vasquez, Vers la pédagogie institutionnelle?, Paris, Maspéro, 1967, nouvelle édition, Vigneux, Matrice, 1997. De la classe coopérative à la pédagogie institutionnelle, Paris, Maspéro, 1972. F. Oury et Jacques Pain, Chronique de l'école caserne, Paris, Maspéro, 1972.

 

(3) Sur Raymond Fonvielle, voir: "Eléments pour une histoire de la pédagogie institutionnelle", in A. Savoye et R. Hess Perspectives de l'analyse institutionnelle, Paris, Méridiens Klincksieck, coll. "Analyse Institutionnelle", 1988. L'aventure du mouvement Freinet, préface de R. Hess, coll. " Analyse Institutionnelle ", Méridiens Klincksieck, 1989. De l'écolier écoeuré à l'enseignant novateur, Vauchrétien, Ivan Davy, 1996. Naissance de la pédagogie autogestionnaire, préface de Michel Lobrot, Paris, Anthropos, 1998. Face à la violence: participation et créativité, précédé de "Ce qu'il faut faire pour les oiseaux pendant le froid", par R. Lourau, Paris, PUF, 1999. "Un chemin long de trente-cinq ans", in: René Lourau, brochure pour les obsèques, 2000.

 

(4) Gabriele Weigand, «Théorie et pratique de l'analyse institutionnelle : de ma découverte de la pédagogie institutionnelle à l'expérience de Ligoure», in Mohamed Daoud et Gabriele Weigand, Quelle éducation pour l'homme total? Remi Hess et la théorie de moments, coll. «Les grandes figures de l'éducation», Dar El-Houda, Ain M'iila, Algérie, 2007,428 p, (p. 164).

 

 

Mis en ligne par Benyounès et Bernadette Bellagnech

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15 juin 2012 5 15 /06 /juin /2012 09:55

Dans trois ans, je ne serai plus à Paris 8, mais ce que j’aurais réussi, dans ma vie, notamment grâce au soutien de nombreuses personnes comme Lucette Colin, ses parents, mais aussi Charlotte et vous, c’est à construire une maison qui puisse accueillir des personnes qui ont envie de réfléchir, à leur donner l’espace de vivre et penser en groupe. Ce fut le rêve de G. Lapassade. Il l’a esquissé, mais lui aussi était entouré de proches qui vivaient encore au temps du Père !

 

Sainte Gemme, c’est un village champenois calme, tranquille. La nuit, il n’y a aucun bruit. Les étudiants qui viennent de la banlieue ont du mal à y trouver le sommeil, tellement c’est calme. Pour moi, c’est donc un endroit qui a une petite dimension de monastère. On peut venir s’y reposer, lire (la bibliothèque ne compte pas moins de 12 000 volumes). On peut y peindre. On peut faire le jardin, de la musique et bien d’autres choses. Cette maison accueille les archives de nos anciens. Aujourd’hui, elle devient une maison d’édition. Les recherches que nous menons depuis des décades les uns et les autres seront reprises, relues ; elles deviendront des ressources pour penser l’actuel et dégager des pistes pour anticiper, penser le possible.

 

Ainsi, actuellement, je relis le livre de Paul Hess, mon grand-père sur son quotidien entre 1939 et 1947, année de ma naissance. Le pauvre homme a dû quitter Reims en 1940, c’est-à-dire à 71 ans, pour prendre la route de l’exode au moment de l’invasion hitlérienne. Il est été accueilli à La Châtre, une ville d’Indre et Loire, où sa femme s’était réfugiée avec leurs cinq enfants en 1915. Il se trouve qu’il n’avait pas la TSF dans cette maison. Il n’entend pas l’Appel du 18 juin de Charles De Gaulle. Tout son journal est une sorte de méditation sur la guerre, dans laquelle il lui manque un maillon pour comprendre les enjeux politiques de ce qui se joue. P. Hess avait eu en 1914, en tant qu’handicapé, le regret de ne pouvoir servir la France sur le front ; d’où sa détermination à écrire, chaque jour, pour témoigner de la souffrance de la guerre. Il se pose des questions. Pourquoi De Gaulle qui était un grand général se trouve-t-il condamné à mort par la France de Vichy ? A-t-il vraiment trahi la France ?  En lisant les questions que se pose Paul, j’imagine qu’il est représentatif de nombreux Français de l’époque, qui devaient essayer de capter quelques vérités, d’essayer de comprendre quelque chose à travers le discours de propagande que déversaient des journaux « français », mais qui étaient à la solde des armées d’occupation. Je trouve ces 500 pages de réflexion extraordinaires, pour montrer la détermination du chercheur à expliciter l’implicite. Chaque grand livre contient une intrigue. Je suis passionné par les intrigues existentielles. Je trouve formidable de disposer de centaines d’ouvrages qui suivent ainsi des fils complexes pour nous dissimuler ou au contraire pour nous nous donner à voir des questions intimes qui ne parviennent pas toujours à s’extimiser.

 

C’est, peut-être, le ressort du Journal des moments que de varier les biais de l’analyse, pour faire sortir justement ce qui t’intéresse : à savoir l’homme derrière ses rôles. Je suis d’accord avec G. Lapassade : nous sommes aujourd’hui plusieurs. Je n’ai pas d’identité unifiée. Je croyais pouvoir travailler à la Catho. Le hasard fait qu’une conjoncture, une conjecture s’interposent entre cet intérêt personnel et la possibilité de sa réalisation sociale. Je ne m’effondre pas. Je me dis aussitôt que c’est un signe : c’est ailleurs qu’il faut aller. Et toujours ainsi. J’ai conscience d’être un être inachevé. Je ne réaliserai pas tous mes possibles. La collection Figures existera-t-elle un jour ? Je ne sais. Je ne puis rien en dire tant qu’une série de livres ne sera pas sortie ! Je le souhaite, mais il faut l’entreprendre. L’idée de garder des traces de tous les projets est déjà une manière de les réaliser. Si ce n’est pas moi, ce sera toi ou un autre qui reprendra l’idée. Et ainsi de suite. En fait, nos moments nous survivent. C’est le continuum des moments que je cherche à faire vivre. Je viens après Joachim de Flore, Henri Lefebvre, G. Lapassade, R. Lourau. Je joue mon rôle dans la vie de ce moment. Ensuite, après moi, ce sera toi, Charlotte, Camille, Louise et les autres qui ne sont pas encore nés. On vit d’un moment. Le moment vit de nous ! Mais il nous survit.

 

Augustin : Juste un mot pour terminer. Comment as-tu vécu ce dispositif de lecture de ton œuvre que j’ai proposé à mes étudiants et qui s’est ensuite élargi à quelques collègues ? Comment vois-tu l’avenir du diarisme ?

 

Remi : En fait, j’étais plongé cette semaine dans la relecture de mon journal Après Lourau. Il se termine par la critique du livre de Ahmed Lamihi et Gilles Monceau, Institution et Implication sur René Lourau. Le fondement de ma critique était que ce livre avait été conçu sans rencontre des auteurs, et que ce dispositif était justement contraire à tout ce que R. Lourau aurait pu souhaiter ! Les coordinateurs avaient cloisonné l’écriture de chacun.

 

En ce qui te concerne, tu as eu l’intuition qu’il fallait faire le contraire : faire participer chacun au travail de tous ! Tu as même tenu une sorte de journal du livre en train de se faire, racontant à chacun ce que les autres faisaient en parallèle. Tu m’as associé à ce chantier et j’ai dû être un interlocuteur des auteurs, leur envoyant des documents ou journaux dont ils avaient besoin pour produire leur contribution. Cela a eu des effets gigantesques sur moi, peut-être sur toi ?

 

Pour résumer ce que ce chantier m’a apporté, c’est de redevenir contemporain de mon Journal des moments. Je me suis réapproprié sa totalité, son mouvement. Cela m’aide à dégager l’horizon, à recenser les possibles à penser, à construire !

 

Augustin : Contemporain à ton journal ? Que veux-tu dire là ?

 

Remi : Je veux dire que certaines personnes écrivent peu et se relisent régulièrement. Ma mère connaissait par cœur son journal, qui avait pourtant un certain volume. Cela lui donnait une grande érudition de la vie de famille. En 1995, trois ans avant sa mort, elle était capable de me dater avec précision la survenue de ma première dent. Moi, je relis des carnets, mais sans intention de garder le contrôle du tout. J’erre parmi 200 ou 250 carnets. Certains sont numérisés, d’autres pas. J’en relis manuscrits que je pourrais relire dans leur version éditée. Je manque de méthode. Ton initiative, en me confrontant au tout, m’a obligé à me relire systématiquement, à concevoir une méthode. Cela me rend ma vie passée, lui donne même un certain relief. Je revis des amours, des conflits, des esquisses théoriques que j’avais oubliées. Se replonger dans le passé aide à penser le présent. On voit ce qui a avancé. Tout ce que j’ai pu vivre hier m’aide aujourd’hui à me construire un horizon, et à me donner le courage de m’engager vers la réalisation de certains possibles ! Quand dans un journal de lecture, je découvre que je ne comprenais rien à la Phénoménologie de l’Esprit et que je prends conscience qu’aujourd’hui ce texte est limpide pour moi, je m’aperçois que j’ai avancé. Je deviens contemporain de mon effort à devenir. Cela donne du courage pour se confronter à ce qui peu résister que ce soit la terre du jardin ou un livre difficile. Quand je suis arrivé à Sainte Gemme, les loirs entraient et sortaient comme chez eux. Aujourd’hui, j’ai conscience que lorsque je suis dans la salle aux archives et que je puis écouter une sonate de Beethoven sans avoir à chasser les souris, il y a des étapes de franchies vers l’humanisation ! Cela me fait croire qu’un jour prochain je pourrais avoir un piano, à queue peut-être, et que je pourrai recevoir celles de mes amies ou étudiantes qui sont ou professeurs de conservatoire ou concertistes. Je les imagine donner un concert à Sainte Gemme… Idée qui aurait été folle en 1990 !

 

Augustin : Y a-t-il d’autres acquis de cette expérience ?

 

Remi : Je pose l’hypothèque qu’un collectif est né dans cette expérience ; il a rassemblé des auteurs, et leur production collective va intéresser un certain nombre de personnes, restées sur le côté du chemin, faute d’information au moment de l’émergence de ton initiative. Ton dispositif a beaucoup plus à voir avec les pratiques de R. Lourau et de G. Lapassade, qui étaient des inconditionnels de l’agorisme, que l’initiative du livre sur l’œuvre de René Lourau,. Voilà pour le dispositif. C’est dans le sens de ce que tu mets en place aujourd’hui que l’AI pourra se développer.

 

Augustin : Et quel avenir pour le diarisme en sciences sociales ?

 

Je pense que la relecture approfondie que tu m’as imposée de mes journaux me conforte dans l’idée que ces traces rassemblées, au jour le jour, sont précieuses. Ce sont des résidus au sens d’H. Lefebvre ! Si on les fédère, on capte une énergie fantastique ! J’y retrouve en effet du vécu, mais aussi du conçu. Ainsi, en prenant connaissance du journal de lecture de Camille hier, j’ai lu à la date du 6 mai (jour des élections) qu’elle avait trouvé, sous ma plume, la notion d’ami critique dans Henri Lefebvre et l’aventure du siècle. C’était en 1988. Je parlais de la relation de Guy Debord à Henri comme d’une amitié critique. En préparant l’édition de mon livre L’amie critique qui paraît mardi, j’avais l’impression ces derniers jours d’avoir découvert ce concept en 2009, au contact de Gunter Schmid. Les idées mettent un temps à se conscientiser, à devenir des concepts opératoires pour soi, même si elles sont là depuis longtemps.

 

La relecture des journaux comme ceux de B. Malinowski, de R. Lourau, de G. Lapassade, mais aussi les nôtres fait émerger les fils rouges qui nous constituent comme individuation par rapport aux proches de nos différentes communautés de référence. Je pense qu’il y aura toujours une grande différence entre les diaristes et les autres. Je ferai peut-être quelques ouvrages théoriques avant de prendre ma retraite. Cependant, je pense que c’est mon Journal des moments qui résistera le plus à la critique du temps. Comme pour Paul Hess, on y trouvera l’effort pour comprendre et expliciter l’incompréhensible, l’absurde, les forces négatives qu’il faut apprivoiser pour faire avancer son propre monde.

 

On peut faire l’hypothèse que nos collègues des sciences humaines et sociales découvriront les ressources de cette méthode qui est exigeante, mais permet de reconstruire, à échéances variées, des enquêtes, des terrains vécus à un moment donné. Le journal permet la reprise de l’expérience et donc de son élévation constante. Cette remarque est valable pour l’auteur du journal, mais aussi pour ses lecteurs externes. Ainsi, la relecture que j’ai faites, avec G. Weigand, du journal de R. Lourau (Implication/transduction) dans le Cours d’analyse institutionnelle dont la quatrième édition vient de paraître, montre le dépassement, l’élévation, la perlaboration aujourd’hui de ce travail de René.

 

Augustin : Merci pour cet entretien qui, s’inscrivant dans la suite des deux précédents, fut une sorte de méditation au second degré sur un chantier en train de s’accomplir. Il me fait prendre conscience qu’il faudrait un jour exhumer tous les entretiens que nous avons pu faire depuis 1990. Leur lecture suivie permettrait de prendre conscience du mouvement de l’œuvre en cours.

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