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  • : Le blog de Benyounès Bellagnech
  • : Analyse institutionnelle : Théorie et pratique au sein des institutions politiques, éducatives et de recherche. L'implication des individus et des groupes dans la vie politique et sociale.
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23 juillet 2012 1 23 /07 /juillet /2012 14:37

Le rôle d'animateur

 

Quel rôle peut avoir un teamer dans le cadre d'une recherche ou d'une formation de groupe qui choisirait de se développer selon un modèle ou une forme d'animation herméneutique?

 

Le teamer est en général quelqu'un qui s'est engagé un jour dans le travail interculturel. Il a pu construire une connaissance, un savoir, peut-être même a-t-il pu accéder lui-même à une certaine sagesse, au moins à une certaine maturité. Il a donc acquis une certaine patience, un certain intérêt de recherche et il accepte le jeu de l'écoute et de la disponibilité...

 

Le teamer tente de comprendre l'espace et le temps dont dispose le groupe. Comment peut-il aider à la création de dispositifs permettant la plus large manifestation et socialisation des intérêts de recherche? Le teamer sait se contrôler pour ne pas contrôler les autres. Sa principale qualité est l'écoute compréhensive. Plutôt que d'interpréter les situations, les parler, les commenter, il s'exerce à poser de temps en temps des questions pertinentes qui obligent l'autre à parler, à se raconter au niveau de ses vrais intérêts de recherche.

 

L'animation herméneutique n'existe pas en soi. Elle ne peut pas se transmettre par des recettes. L'animateur ne vient pas avec une boîte à outils... Pourtant, apporter avec soi du matériel peut constituer une ressource pour le groupe. L'important est de ne mettre les outils à la disposition du groupe que si ceux-ci correspondent à une demande. Cette écoute de la demande exige une certaine appétence à la clinique (interprétation des symptômes qui s'expriment dans la situation du groupe).

 

La posture du teamer ne se différencie pas, fondamentalement, de celle des participants. Ils cherchent, ensemble, à s'exprimer, tour à tour, dans un cadre acceptable par l'autre, par les autres. Ils acceptent le principe d'une posture d'écoute sans jugement, même si la transgression de cette règle est fréquente...

 

Dans un groupe de 20 (entre 18 et 22 personnes), le travail en plénum peut être très favorable à une circulation maximum des interventions. En même temps, le poids du grand groupe peut freiner l'expression de certains. Le poids des traductions alourdit le climat des groupes multilingues. En même temps, plus le groupe est nombreux, plus la qualité du travail de traduction s'apprécie... Traduire dans un groupe est un art herméneutique complexe. Il faut essayer de faire comprendre au monolingue ce qui se dit. En même temps qu'il faut expliciter pour aider à la compréhension, il faut être concis pour ne pas freiner la dynamique de la pensée du groupe. Injonction paradoxale. Il faut à la fois tout dire et se taire. Les deux sont impossibles. L'entre-deux est donc un compromis provisoire... L'interprète, le traducteur choisit de dire quelque chose selon sa sensibilité clinique qu'il pense être utile au processus collectif... Le traducteur est donc un double herméneute ; au niveau du transfert des discours d'une langue à une autre, mais aussi au niveau de l'accompagnement des flux, des énergies individuelles et collectives. Tâche passionnante mais impossible que l'on pratique bien lorsque l'on est capté, pris par l'esprit du groupe, l'intuition de l'instant... Dans le meilleur des cas, la traduction est une manière de partager et de faire partager une hystérie collective.

 

Mis en ligne par Benyounès et Bernadette Bellagnech

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22 juillet 2012 7 22 /07 /juillet /2012 11:33

Comprendre l’autre

 

Au niveau personnel, la capacité à comprendre l'autre est un art qui pourrait s'évaluer à plusieurs stades d'approfondissement. Nous distinguerons trois niveaux: le travail interculturel, la science interculturelle, la sagesse.

 

Le travail interculturel suppose une observation méticuleuse des modes d'être au monde de l'autre. Cet être au monde s'inscrit, comme nous l'avons déjà évoqué, dans des moments. L'observateur a tendance à chercher, dans un premier temps, la reproduction de ses propres moments dans la vie de l'autre. Ce qui est une erreur méthodologique, mais en même temps un passage obligé.

 

Il faut passer du temps pour avoir l’insight, la perception organisatrice du moment de l'autre. Dès que l'on a construit cette perception, tout le social de l'autre s'organise soudainement...

 

Connaître plusieurs moments-clé d'une société aide à percevoir ultérieurement les autres moments de cette société.

 

On parvient au niveau de la science lorsque l'on est capable de réfléchir sur les liens qui rassemblent les moments d'une société. La connaissance du principe d'organisation, de production et de reproduction des moments passe par une bonne connaissance de l'espace et du temps (de l'historicité) de l'autre.

 

Cette science n'est donc pas une connaissance sur l'interculturel, mais une connaissance de l'interculturel. Le savoir sur est souvent l'objet de la transmission de la pédagogie traditionnelle. Le savoir sur peut s'organiser contre un savoir de. La force des détenteurs du savoir sur est souvent la maîtrise des mots, du langage et de la dialectique. Cette rhétorique se déploie souvent en ignorance du savoir de, ou même en guerre contre le savoir de.

 

Réconcilier les détenteurs du savoir de avec l'expression et la mise en forme orale ou écrite de leur connaissance est la vocation de l'animation herméneutique.

 

Le sage  est  celui  qui,  au-delà  d'une  bonne  connaissance de l’interculturel, a conscience que son savoir ne peut être partagé. Il regarde le monde sans ambition d'enseigner... Parfois, le contexte est tel que sa sagesse est perçue et reconnue. Alors, à ce moment-là, il accepte de transmettre, de se raconter, de proposer des interprétations. Il sait que le interculturel n'est pas transmissible car ce n'est pas un savoir sur, mais un savoir de. Il est donc à construire et reconstruire continûment.

 

Mis en ligne par Benyounès et Bernadette Bellagnech

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21 juillet 2012 6 21 /07 /juillet /2012 10:52

Comprendre, en français ; verstehen, en allemand... "Prendre ensemble" et "faire tenir debout" ! Une vraie compréhension demande du temps... Car il ne s'agit pas seulement de saisir quelque chose de l'autre, mais de se modifier soi-même pour être capable de saisir l'autre et ce qu'il nous dit. Il faut mobiliser la part d'étrangéïté qui nous constitue. Le contexte interculturel facilite la compréhension de cette situation de l'écoute de l'autre dans la mesure où elle souligne une différence (nationale ou ethnique), mais il est évident que dès qu'il y a "autre", il y a différences.

 

La notion de "nous et les autres" qui aident à s'exprimer les nationalistes (ou tous les groupes d'appartenance qui croient pouvoir s'autonomiser de toute autre appartenance) qui pensent qu'une ligne de partage simple coupe le monde en deux : les Français d'un côté et le reste du monde, ou les Polonais et le reste du monde, ou les Grecs... et le reste du monde... Mais aussi, on pourrait imaginer ceux qui ont fait l'expérience de l'analyse... et les autres; ceux qui valsent... et les autres, etc. D'une certaine manière, cette coupure, ce clivage existe pour toute appartenance. Il y a les bacheliers et les autres, etc. Mais cette appartenance, que l'on a ou que l'on n'a pas, ne peut en aucun cas être autonomisée comme un absolu.

 

Faire d'un moment ou d'une appartenance un absolu, c'est entrer dans la folie, car la femme, l'homme, sont complexes. On ne peut pas être qu'Allemand ou Français. On est aussi homme ou femme, riche ou pauvre, salarié ou chômeur ou retraité, etc. Toute appartenance nous rapproche de certains en nous coupant d'un autre groupe ; mais telle autre appartenance nous rapproche d'autres personnes et nous coupent de certains avec lesquels nous partagions la première appartenance, etc.

 

Mis en ligne par Benyounès et Bernadette Bellagnech

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20 juillet 2012 5 20 /07 /juillet /2012 21:02

L'explicitation

 

L'explicitation vise à mettre à jour les intérêts de connaissance qui traversent le groupe. L'intérêt de connaissance peut porter sur les théories, les représentations du monde, les langues, mais aussi sur l'organisation, les idéologies, la circulation libidinale.

 

Eviter les conflits est central dans la pédagogie traditionnelle. Dans l'animation herméneutique, au contraire, les conflits intérieurs à chaque individu, ses dissociations, de même que ceux et celles qui traversent le groupe sont à mettre en mot et à expliquer. Chacun peut avoir envie de travailler avec différentes personnes, mais pas forcément toutes ensemble. Or, ces personnes, elles-mêmes peuvent partager le même intérêt, mais pas forcément dans le même ordre. Cela entraîne des prises de distances qui peuvent être vécues comme des rejets. Vivre l'expérience d'être rejeté est une condition nécessaire pour pouvoir accéder à la jouissance du partage libre et voulu, conçu comme une relation vraie.

 

Accepter les différences, ce n'est pas un mot d'ordre abstrait. Dans l'animation herméneutique, on est obligé de partir de la différence pour avancer. Entrer dans un échange vrai avec l'autre suppose que l'on dispose de temps. Cela demande aussi une disponibilité à l'autre. Cette disponibilité à l'autre n'est pas inépuisable. A certains moments, je ne peux pas me rendre disponible... Il me faut résoudre certaines questions qui me sont propres pour pouvoir communiquer avec l'autre...

 

Beaucoup de gens qui accepteront cette argumentation théorique, dans la pratique, ne la comprennent pas, n'en tiennent pas compte dans la construction de leurs rapports aux autres.

 

Un bon analyseur de cette indisponibilité à l'autre est le coup de téléphone. Souvent, une personne qui vous appelle a réfléchi à ce qu'elle veut obtenir de vous. Elle a préparé dans sa tête mille arguments. Elle sait ce qu'elle va vous demander. En conséquence, je puis dire que la personne qui appelle, au téléphone, est une personne qui se trouve dans le moment de la communication avec vous... Malheureusement, lorsque vous recevez cet appel téléphonique, vous ne pensez que très rarement à la personne qui vous appelle et aux problèmes dont elle va vouloir vous entretenir. Vous pouvez même en être mentalement, intellectuellement, physiquement aux antipodes.

 

Votre interlocuteur veut vous parler d'un texte qu'il vous a envoyé il y a deux mois. Vous vous souvenez effectivement l'avoir lu, mais c'est un peu confus dans votre tête. Vous avez du mal à répondre... D'autant plus que vous avez dans les jambes un enfant de quatre ans qui demande " c'est qui? " et qui exige que l'on s'occupe immédiatement de lui. De plus, votre épouse est à l'hôpital et vous étiez sur le point de partir pour lui rendre visite... L'heure des visites passe et vous craignez qu'on ne vous laisse pas entrer à l'hôpital. Or, elle a absolument besoin du linge que vous vous apprêtiez à lui apporter, etc. Vous essayez de rester poli, de répondre courtoisement, mais en même temps vous aimeriez reporter à un autre moment la discussion, sur le fond, de ce texte...

 

La correspondance ne souffre pas de ces inconvénients. Lorsque vous écrivez une lettre, vous êtes totalement dans l'esprit de l'écrire... Et quand elle arrive chez son destinataire, rien de l'empêche de n'ouvrir son courrier que lorsqu'il est disponible pour le lire. C'est un des points intéressants de la communication écrite. Elle autorise les deux communiquants à être l'un et l'autre dans le moment de la communication; et ce, éventuellement, dans des temps différés.

 

Au moment où nous écrivions le paragraphe précédent, nous avons reçu un coup de téléphone ! Notre appelant a eu la bonne idée, non pas de nous demander si nous étions disponible, si nous avions la tête à l'écouter, mais il a demandé des nouvelles de notre santé... Il s'agissait d'un animateur d'une rencontre de recherche interculturelle à laquelle nous avions participé tous les deux, et même que nous avions animé avec lui... Très vite, bien que dissocié, l'échange a pu se mettre en place... Nous lui avons même résumé le passage sur le téléphone que nous étions en train d'écrire. Il a souri.

 

Dans les rencontres internationales, et plus particulièrement dans les échanges franco-allemands, la question de la disponibilité peut être décrite sur le plan de la langue.

 

Que se passe-t-il lorsque je veux communiquer avec un autre qui ne parle pas ma langue? Faut-il passer par la médiation de la traduction? Si oui, comment mettre en place cette médiation? Quand je suis confronté à la gestion d'un enfant turbulent alors que l'autre veut me parler d'un texte, si cette dissociation se fait dans ma langue, nous dirons qu'il s'agit d'une dissociation communicationnelle simple. Les deux interlocuteurs sont dans des moments différents. Par contre, si celui qui m'appelle parle une autre langue que la mienne, nous pourrons parler de dissociation communicationnelle complexe. On parlera de communication dissociée simple lorsque les interlocuteurs vivront ensemble dans deux moments différents. Mais l'on parlera de communication dissociée complexe quand à cette réalité se surajoute le clivage linguistique... Cette dissociation complexe peut provoquer un blocage technique de la communication... Comment expliquer la dissociation qu'il nous fait vivre à un interlocuteur étranger qui ne se rend pas compte qu'on ne peut pas l'écouter? On l'entend, mais notre cerveau refuse l'activité traductive préalable à la mise en branle d'une communication sur le contenu... Ecouter l'autre, le comprendre, deux phases qui ne sont pas faciles en général, mais qui sont rendu encore plus difficiles lorsque notre interlocuteur est quelqu'un qui ne parle pas notre langue...

 

Mis en ligne par Benyounès et Bernadette Bellagnech

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19 juillet 2012 4 19 /07 /juillet /2012 10:37

Nous pouvons voir que cette démarche, cette posture est commune au paradigme herméneutique et à celui de l'analyse institutionnelle. Le paradigme, c'est l'ensemble des problèmes, des techniques, des méthodes qu'une discipline scientifique, qu'un mouvement, qu'un courant de pensée, cherche à travailler, à perlaborer. Lorsque l'on parle de l'école de Francfort ou de l'école de l'analyse institutionnelle, par exemple, on dit par là-même que les membres d'une école sont ceux qui partagent un même paradigme... La démarche herméneutique insiste sur la notion d'interprétation. L'analyse institutionnelle insiste sur la notion d'analyse. On pourrait opposer les deux notions. Cependant, bien que les mots renvoient à des horizons de pensée différents, il nous semble important ici de percevoir que le mot interprétation et le mot analyse, dans la pratique, renvoient tous les deux à une démarche, à un effort, à un travail de mise en contexte, à un travail de compréhension... Ainsi, si l'on réinterpréte le travail de Schleiermacher au début du XIX siècle sur le terrain de la pédagogie, on s'apercevra qu'il n'est pas éloigné de celui de certains pédagogues ou anthropologues institutionnalistes de la fin du XX siècle.

 

Sur le plan de la traduction franco-allemande, on traduit comprendre par verstehen. Si l'on se penche un peut sur la manière dont ces deux mots se sont formés, on s'aperçoit que comprendre vient de cum prendere (prendre avec, c'est-à-dire zusammen nehmen) alors que ver-stehen signifie plutôt faire tenir debout. La même réalité sémantique ne se structure pas dans le même horizon des mots en français et en allemand... Ce n'est pas très important dans l'apprentissage premier d'une langue, mais ce type de différence sémantique peut avoir de grande conséquences lorsque l'on commence à entrer dans la compréhension de la complexité des cultures.

 

Donc, le point commun qu'il y a entre l'école herméneutique et celle de l'analyse institutionnelle, c'est que les deux démarches tentent d'aider à trouver, à formuler, à exprimer les questions que se posent les gens (l'auteur, dans l'interprétation des textes; les membres dans la dynamique des groupes) sans forcément les formuler parce qu'elles restent dans le non-dit, dans ''implicite.

 

Dans l'animation herméneutique, on n'est pas dans la transmission de savoir. On cherche seulement à exprimer, à traduire quelque chose qui est là, mais pas forcément dit, exprimé, explicité. Même quelque chose de formulé n'est pas forcément intégré. L'explicitation est donc un travail qui demande du temps, qui accepte la pédagogie de la redondance, qui exige l'écoute de l'autre.

 

Analyser une situation, c'est mettre à jour la transversalité qui la traverse, c'est chercher à comprendre le contexte qui explique ce qui s'y passe. Il n'y a pas de théorie préalable, seulement une volonté contrôlée de description et de mise en mot.

 

Dans une conférence qu'il a faite à Berlin en mai 1999, dans le cadre d'une rencontre franco-allemande sur l'observation participante, Hans Nicklas a donné sa définition de l'observation participante. Dans cet exposé, il expliquait que pour l'observation participante classique, il est nécessaire d'avoir formulé a priori des questions bien définies avant de regarder la réalité. C'est, selon lui, la condition pour faire oeuvre scientifique. Cette idée de concepts bien formulés a priori comme condition de l'activité de recherche est aux antipodes de la posture de l'animateur herméneutique... Pour faire comprendre cette idée, il faudrait évoquer une participante à notre groupe qui disait que la culture propre ne peut pas parvenir à la traduction... Peut-on comprendre Irène, mais derrière elle n'importe qui, quand elle nous parle? En quoi consiste "sa" culture? En quoi et jusqu'où est-elle partageable? Chacun d'entre nous a une spécificité indexicale d'appartenances qui le rendent profondément incompréhensible. Celui qui n'a pas vécu de l'intérieur l'expérience de l'Allemagne de l'est, durant trente ou quarante ans par exemple, peut-il se mettre à la place de quelqu'un qui a vécu cette réalité?

 

L'animation herméneutique pose l'hypothèse optimiste que la communication est tout, de même, possible si les personnes partagent ensemble, au même moment, un intérêt de connaissance commun. Le travail de l'animateur est d'aider à l'émergence des intérêts de connaissance qui peuvent traverser le groupe à un moment particulier.

 

En fait, dans un groupe de 20 personnes, la dialectique plenum (assemblée générale)/petits groupes devrait se poser en fonction de l'étendue d'un intérêt singulier de connaissance à l'intérieur du groupe à un moment particulier (singulier?).

 

Mis en ligne par Benyounès et Bernadette Bellagnech

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18 juillet 2012 3 18 /07 /juillet /2012 15:29

Chapitre 11:

 

L'animation herméneutique des groupes interculturels

 

Le rapprochement des termes d'herméneutique et d'animation peut paraître curieux. Animer, c'est donner une âme. L'herméneutique, c'est la science de l'interprétation. Peut-on animer un groupe en tentant de construire une mise à jour et une interprétation de ce qui le traverse? La réalité interculturelle d'un groupe, que ce groupe soit formé de personnes d'origines nationales ou ethniques, d'âges, de cultures, de langues différentes, le rend a priori complexe.

 

Groupe objet et groupe sujet

 

Pourtant, si l'on veut qu'un groupe puisse passer d'un statut de groupe-objet au statut de groupe-sujet, cette démarche herméneutique semble une perspective, certes difficile, mais nécessaire. Félix Guattari avait fait la distinction entre groupe-objet et groupe-sujet dans un ouvrage de 1972: Psychanalyse et transversalité (1). Dans ce livre, il expliquait que la plupart des groupes sociaux réels sont des groupes-objet. Ainsi, les travailleurs dans un atelier, les élèves dans une classe, les voyageurs dans un train, les clients dans un supermarché... sont déterminés les uns par rapport aux autres uniquement par leur appartenance commune. C'est la bureaucratie (la direction de l'entreprise, l'institution école avec sa discipline et ses programmes)... qui organise le groupe ainsi donc "objectivé" par le cadre dans lequel on le fait fonctionner... F. Guattari oppose à cette notion de groupe-objet le groupe-sujet. Celui-ci émerge du groupe-objet lorsque les membres du groupe, à l'occasion d'un événement particulier, se mettent, ensemble, à dépasser cette situation de détermination d'une appartenance et se mettent à faire émerger la transversalité du groupe.

 

La transversalité est tout ce qui traverse le groupe, c'est tout ce que les membres du groupe peuvent être en dehors de l'appartenance commune qui les aliènent à la situation présente. Ainsi, une grève dans un atelier peut amener des ouvriers à parler entre eux de leur vie familiale, de leur origine sociale ou ethnique, de leurs désirs, de leurs projets... Les membres du groupe découvrent alors des appartenances transversales communes qui créent des liens forts entre les personnes... Ces liens sur lesquels on parvient alors à s'appuyer permettent de lancer des initiatives qui ne viennent plus de la bureaucratie, mais de la base...

 

Cette idée de transversalité (tout ce qui traverse un groupe bien que cela ne soit ni dit ni exprimé) nous semble à mettre en perspective avec les travaux des penseurs de l'herméneutique. Pour eux, comprendre un texte, l'interpréter, c'est le remettre dans son contexte, dans ses contextes. Comprendre un paragraphe d'un auteur, ce sera d'abord lire le texte, mais très vite regarder le chapitre duquel est tiré cet extrait. Et si l'on veut aller plus loin dans l'interprétation, il va falloir lire le livre entier dont il est tiré. Et la démarche herméneutique est inépuisable... Car ensuite, si l'on veut encore affiner la compréhension, on pourra tenter de lire toute l'oeuvre de l'auteur, puis celles des auteurs qui l'ont influencé, etc. On pourra aussi étudier le contexte historique de la production de ce texte, etc. En fait, on pourrait dire que le lecteur herméneute cherche à mettre à jour la transversalité du texte.

 

Si l'on accepte cette perspective, alors, on pourra dire que le travail herméneutique peut se déplacer sur la compréhension de la dynamique des groupes. On ira même plus loin et l'on dira que la posture herméneutique deviendra, sera une ressource même de l'animation des groupes, de la dynamique des groupes...

 

Dans l'animation herméneutique, les allants de soi se laissent interroger, questionner. Mais en même temps, intervenir pour éclairer le contexte n'a de sens que si une vraie demande s'exprime explicitement ou implicitement au sein du groupe. Le groupe est composé, souvent, de personnes ayant des niveaux différents de demande parce qu'elles sont de genre, d'âge, de culture, de langue, d'appartenance nationale différentes. Certains détiennent les informations permettant d'éclairer les contextes des autres. A quel moment donner ces informations sans risquer une objectivation?

 

Dans la pédagogie traditionnelle (qu'il s'agisse dans le contexte franco-allemand de la pédagogie pyramidale universitaire de demande ou de la pédagogie française de la Troisième République), l'enseignant a le pouvoir. Il est le seul à pouvoir inventer (au sens de découvrir la réalité. C'est lui qui met à jour, qui l'éclaire. Dans la pédagogie herméneutique, tout membre groupe peut révéler des éléments du contexte qui vont aider les autres à eux comprendre, à mieux situer, la transversalité du groupe et de sa dynamique, mais aussi la transversalité de la situation...

 

(1) F. Guattari, Psychanalyse et transversalité, Paris, Maspéro, 1972.

 

Mis en ligne par Benyounès et Bernadette Bellagnech

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17 juillet 2012 2 17 /07 /juillet /2012 11:45

LE CHANGEMENT DE L’INSTITUTION

 

Si on ne peut pas dire que les institutions changent les hommes, peut-on dire inversement que les hommes sont capables de changer les institutions ? En admettant que les institutions ont un impact déterminant, que pouvons-nous faire pour nous en libérer ?

 

La réponse à cette question, que les institutionnalistes résolvent a priori en disant que l’«analyse institutionnelle» est capable de transformer les institutions, exige une observation attentive de ce qui se passe dans la vie sociale.

 

Une telle observation a été effectuée, ces dernières années, par un groupe de recherche sur les systèmes de valeur (ARVAL) représenté par Pierre Bréchon et Olivier Galland. Cela a donné lieu à deux livres importants : Les valeurs des français (2000) et La nouvelle société française (2001).

 

La méthode originale utilisée est l’analyse intergénérationnelle. Elle consiste non pas à interroger les mêmes personnes à des moments différents de leur vie, comme on le fait généralement, mais à interroger des personnes différentes, ayant toutes un certain âge (par exemple 20 ans, 30 ans 50 ans, etc.) à certaines dates précises (1981, 1990, 1999). Ainsi, on peut arriver à comprendre ce qui différencie par exemple des jeunes ayant eu leurs vingt dernières années entre 1961 et 1981 de ceux qui ont eu leurs vingt dernières années entre 1970 et 1990. On peut ainsi repérer l’influence qu’a eue, sur des jeunes ou des moins jeunes,  le contexte social durant les « trente glorieuses » de celle qu’a eue le contexte social depuis 1970.

 

Il se trouve que les valeurs qui sont mises en avant à  une certaine époque ont un impact direct sur les institutions, déterminent la manière dont elles sont vécues.

 

On trouve en effet en gros que les gens ont évolué, entre 1981 et 1999, en affirmant de plus en plus leur individualisme, c'est-à-dire en refusant de plus en plus qu’on les oblige à faire des choix, tout en valorisant de plus en plus les grandes institutions et les systèmes hiérarchiques traditionnelles, liées à l’autorité. Autrement dit, ils sont prêts à adhérer de plus en plus aux valeurs traditionnelles, à condition qu’on les laisse libres de faire cette démarche eux-mêmes. Ils veulent être les artisans de leur propre aliénation.

 

Or, l’étude constate parallèlement que les institutions n’ont guère changé entre 1981, 1990 et 1999. « Le changement, disent les auteurs, l’emporte nettement dans les mœurs gagnées par la montée irrépressible de l’individualisme, c’est-à-dire du souci de plus en plus affirmé des personnes d’être totalement libres de leur choix ; mais les institutions qui encadrent les français ont vu finalement leur organisation assez faiblement modifiée au regard de la profonde transformation des attitudes individuelles ». Ceci veut dire que les attitudes vis-à-vis des institutions changent profondément, alors que les institutions elles-mêmes ne changent pas. L’école par exemple ne varie pas, mais les attitudes envers elle se modifient.

 

On ne peut mieux affirmer à quel point les institutions sont dépendantes de l’esprit général, des événements historiques, de la vie sociale et humaine dans son ensemble. Il est donc vain, dans ces conditions, d’essayer de faire évoluer les institutions en se centrant essentiellement sur elles, ce que propose justement l’ «analyse institutionnelle».

 

Il est bien préférable de se centrer sur les individus et de leur apprendre à vivre autrement les circonstances qui leur arrivent. C’est le but d’autres méthodes que les méthodes institutionnelles, par exemple les «groupes de développement».

 

LA PLACE DE L’INSTITUTION

 

Etant donné cette dépendance de l’institution à l’égard de la vie sociale, on peut revenir au point de départ et se demander quel rôle joue exactement cette entité dans la vie sociale en général.

 

La tentation serait, à mon avis, de croire qu’elle lie les hommes les uns aux autres et qu’elle est responsable de leurs mouvements collectifs, des événements historiques.

 

C’est prendre l’effet pour la cause et risquer de considérer qu’il existe des unités séparées, nations, familles, entreprises, etc., ce qui est une forme de racisme. Ce n’est pas l’institution qui lie mais elle suppose que le lien existe antérieurement. Elle vient seulement confirmer ce lien et permettre qu’il soit vécu quotidiennement. 

 

Ce lien est parfois difficile à apercevoir, car il résulte de forces profondes. C’est le problème posé dans ce livre extraordinaire qu’est le traité de La servitude volontaire(1550) de La Boétie. « C’est le peuple, dit-il qui s’asservit, qui se coupe la gorge, qui, ayant le choix d’être assujetti ou d’être libre, lâche sa franchise et prend le joug ; qui consent son mal ou plutôt court après ». En effet, les gens s’assujettissent à Napoléon ou Hitler parce qu’ils espèrent être protégés, sauvés par ces héros tutélaires, ce qui est évidemment l’illusion par excellence. Mais cette illusion est la chose du monde la plus répandue. La Boétie remarque qu’elle affecte des millions d’hommes.


Le lien est donc bien plus large qu’on ne le croit et dépasse le morcellement du aux institutions. C’est lui qu’il faut renforcer ou dénoncer, adorer ou combattre.C’est le lieu par excellence du travail social.

 

Et pourtant, il y a un moment où on rencontre l’institution particulière dans laquelle on se trouve. Ce sont ces gens-là, ces pratiques-là, souvent des amis, des proches qu’il faut affronter, parce qu’ils sont là, près de vous, autour de vous. C’est à travers eux qu’on peut toucher le phénomène structural. Le risque est grand de croire qu’on peut en rester là et de désigner comme adversaire essentiel cet adversaire particulier. On se trompe alors d’adversaire.

 

C’est, à mon avis, ce qui est arrivé à Georges Lapassade. Dans sa rage de combattre, qui était énorme et qui le caractérisait, il a cru qu’on devait s’attaquer aux proches, aux structures locales. Comme c’est elles qu’on rencontre dans un premier temps, on croit faussement que c’est à elles qu’il faut continuer à s’attaquer. Les révolutionnaires à la manière de Robespierre qui ont eu à couper des têtes et à prendre la Bastille dans une phase initiale, s’imaginent qu’il suffit d’accroître et de généraliser ce type d’action pour établir une nouvelle société. La terreur qu’ils installent ne fait que compromettre leur cause, non la faire avancer.    

 

Comme l’action qu’ils entreprennent est opaque, puisqu’elle ne s’attaque pas au bon objectif, ils développent  toute une théorie des «analyseurs», qui a pour but de débusquer l’opposant, en repérant les traces qu’il laisse derrière lui. Dans cette chasse à l’opposant, au méchant, on se perd, on s’embrouille, croyant voir partout des « retours du refoulé », là où il n’y a que des suites d’options claires et manifestes. Le mal en réalité est ailleurs et il est très visible. Il n’est pas nécessaire de le chercher là où il n’est pas.

 

On débouche malheureusement encore sur une théorisation, dont René Lourau fut le grand artisan. C’est la théorie de « l’implication ». Cette notion, empruntée au domaine du droit (« je suis impliqué dans cette affaire ») est prise dans son acception stricte et signifie cet ensemble de donnés du contexte qui m’enserrent, m’assiègent et m’étouffent, contre lesquels je ne peux rien et qui sont censés me définir. René Lourau en a fait une méthodologie : un chercheur, un acteur social quelconque se comprend, en observant ses «implications».

 

Cette conception mécaniste fait fi d’une autre formed’implication, active celle-ci, qui permet de dire «je m’implique». C’est l’engagement de l’être dans une action qu’il choisit et qui lui permet précisément de s’attaquer aux options régnantes, répandues partout et devenues des « lieux communs », dont les institutions ne sont que des reflets.

 

Cette forme d’implication est certainement la meilleure réponse qu’on puisse donner aux problèmes de notre société.  

 

Michel Lobrot

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16 juillet 2012 1 16 /07 /juillet /2012 11:29

LA FUSION INSTITUTIONNELLE

 

Passons tout de suite à la conséquence principale qui résulte de ce système, qui va déterminer les caractères essentiels du phénomène institutionnel.

 

Etant donné la coagulation, dans un même ensemble, de gens différents et souvent opposés, il va se produire ce que j'appelle un effet de creuset. Les éléments plus ou moins artificiellement réunis vont se mettre à jouer les uns sur les autres, ce qui veut dire, dans la pratique, que les individus englobés là-dedans et qui se trouvent dans des positions et des configurations différentes vont s'influencer, se nuire ou s'entraider, évoluer les uns par rapport aux autres, se construire en référence les uns aux autres. Du magma constitué par l'institution va sortir un humain particulier, marqué profondément par celle-ci.

 

Si l’institution a, par elle-même, un tel effet sur le groupe qui est à l’origine de sa fondation et sur les gens qui en font partie, s’ensuit-il qu’elle ne fasse plus qu’un avec ce groupe et avec ces individus? N’est-il pas possible de les distinguer, voire de les opposer ? Une personne donnée, insérée dans une institution est-elle totalement identifiée à son rôle institutionnel ? Et même si elle s’en distingue, est-il possible, au moment où elle assume une fonction institutionnelle, de séparer ce qui revient à l’activité institutionnelle et ce qui revient à la personne ?

 

Questions capitales, qui ne peuvent être résolues que par une distinction entre 1-les opérations effectuées par la personne dans l’institution, et 2- ses conduites, dans cette même institution.

 

Les premières, les opérations, résultent de l’option prise par la personne vis-à-vis de l’institution et sont conditionnées par cette option. Si celle-ci consiste à accepter complètement les exigences de l’institution, les opérations que cette personne effectuera obéiront à une logique implacable, découlant des programmes, des techniques et des objectifs de l’institution. On peut prévoir ces opérations, comme par exemple les actions effectuées par les ouvriers dans une usine, les déplacements d’un voyageur de commerce, les études d’un étudiant, etc. Il y a là quelque chose de mécanique

 

Par contre, les conduites de cette personne, même insérées dans l’institution, ne dépendent pas de celle-ci, car elles ont pour premier effet de déterminer précisément le niveau d’acceptation du cadre institutionnel et du travail institutionnel. La personne peut les refuser même si elle continue à y travailler. Elle peut donner son corps, sans donner son esprit. Elle peut s’enfuir, protester, etc.

 

D’autre part, elle n’arrête pas de faire des choix par rapport aux manières de faire, à l’attention apportée, aux problèmes collatéraux, à la conception des buts, dans le vécu de l’institution. Elle peut par exemple apporter à son travail un très grand soin et mettre à son service un savoir approfondi comme elle peut l’effectuer avec détachement et indifférence. Cela ne dépend pas uniquement des contraintes qu’elle subit et même ces contraintes, elle peut y réagir de différentes façons.   

 

Enfin et surtout, la personne a une vie hors de l’institution, qui réagit forcément sur la vie institutionnelle, qui influe sur sa personnalité. Elle a des loisirs, des aspirations, etc.

 

Malgré cette séparation évidente entre la vie institutionnelle en tant que système opératoire et les options institutionnelles qui découlent des choix généraux des individus, certains qu’on appelle institutionnalistes, pensent que tout changement social passe nécessairement par le changement institutionnel.

 

Leur position présuppose que 1- les institutions modèlent les individus, qui ne peuvent évoluer que si on change radicalement les institutions  et 2- qu’elles ne peuvent être changées elles-mêmes que si on se centre sur elles, en tant qu’elles ont une certaine structure et un certain esprit, en faisant ce que Georges Lapassade appelle une « analyse institutionnelle ».

 

Ce sont, à mon avis, deux erreurs que je vais essayer de comprendre.

 

LE POUVOIR DE L’INSTITUTION

 

Le postulat des institutionnalistes est que l’institution exerce sur ses membres un pouvoir considérable, tellement grand qu’un individu ne peut jamais prétendre en être libéré tant que l’institution n’est pas abolie. Autrement dit, pour eux, le travail qu’on fait pour changer les individus ne sert à rien tant qu’on n’a pas mis en place une machine destinée à dénoncer et supprimer l’institution elle-même, machine qu’on appelle « analyse institutionnelle ».

 

La thèse est importante car elle aboutit, si on la prend au sérieux, à enlever toute légitimité à tous les organismes de formation et de soins qui prétendent changer les individus.

 

La pensée de Georges Lapassade, inventeur de cette théorie, est claire et sans ambiguïté. « Les institutions, dit-il, ne sont pas seulement des objets et des règles visibles à la surface des rapports sociaux. Elles présentent une face cachée (sic). Celle-ci que l’analyse institutionnelle se propose de mettre à jour, se révèle dans le non-dit. Cette occultation est le produit d’un refoulement. On peut parler ici de refoulement social, qui produit l’inconscient social (……..) La mise en lumière du non-dit, du censuré a été l’œuvre de ces deux « perceurs de masque » que furent Marx et Freud » Ce texte de Socianalyse et potentiel humain, de 1975, s’ajoute à beaucoup d’autres où Lapassade dénoncel’illusion de la non-directivité et de toutes les méthodes du même genre, dans lesquelles les moniteurs continuent à avoir un pouvoir, à mettre en place des dispositifs qui viennent d’eux. L’institution, quelle que soit ses intentions, est donc condamnée d’avance.

 

Une théorie aussi radicale n’est pas acceptable. On peut se demander par quel miracle une réalité comme l’institution qui est clairement mise en place pour remplir certains objectifs précis, comme je l’ai montré, est capable de se muer brusquement en une sorte demonstre insidieux et malveillant, qu’il faut repérer et dénoncer et qui doit être à tout prix neutralisé.

 

Cela fait penser immédiatement à Freud qui, pour jeter la suspicion sur les actes mêmes que nous effectuons et dont nous croyons disposer nous-mêmes, imagine que ces actes sont en réalité fabriqués par une machinerie cachée -l’Inconscient-, qui transforme à notre insu des désirs refoulés en quelque chose qui les réintroduirait, sans qu’ils soient reconnaissables.

 

Nous sommes dans l’univers du soupçon et surtout du pouvoir, car les analystes, aussi bien freudiens qu’institutionnels, sont les seuls à pouvoir pénétrer ces forces dissimulées dans des supposés appareils.

 

Les gens qui ont cette position négligent simplement le fait que les actes que nous effectuons dans et pour l’institution ne sont que très partiellement des produits de l’institution même. Ils ne le sont, comme je l’ai montré, que sous leur aspect opératoire, non en tant que décisions raisonnées, qu’actes humains motivés et finalisés.

 

Nous avons toujours besoin pour poser un acte, institutionnel ou non, de nous référer à des considérations particulières ou générales, qui appartiennent à tous les domaines de la vie sociale. Et même l’adhésion à l’institution fait partie de ces choses. Par exemple, si nous sommes en guerre, le problème se pose de savoir si nous allons accepter de nous laisser enrôler. Ceci est antérieur à la participation même à la vie de l’armée. Si nous sommes des jeunes non insérés dans la vie, le problème se pose de savoir si nous allons fonder une famille. Nous n’arrêtons pas de poser des actes qui nous situent dans les institutions et qui modifient celles-ci de l’extérieur.   

 

Il résulte de cela que l’influence de l’institution est très limitée. Ce n’est pas tellement aux institutions que nous nous heurtons qu’à la société dans son ensemble, à ses traditions et surtout aux humains proches et lointains. Ce sont eux qui nous influencent et nous forment. Nous sommes face à des personnes, non face à une machinerie institutionnelle.

 

Quand nous croyons avoir à faire avec l’institution, nous avons à faire avec des humains. Ils sont toujours là, derrière les institutions, les utilisant à leur profit et selon leurs caprices. Que ce soit dans l’armée, l’église, l’école, l’hôpital, la prison, il faut voir, derrière chaque pratique apparemment froide et abstraite, l’action d’une loi votée par des hommes, d’une stratégie mise en place par eux, d’une intention plus ou moins claire.

 

Contrairement à ce que pense Georges Lapassade, nous pouvons facilement nous dissocier de l’institution dans laquelle nous sommes et même l’ignorer presque complètement. Ceci est d’expérience courante. Combien d’ouvriers ne travaillent que pour gagner leur pain et se désintéressent de l’entreprise, combien de patrons ne cherchent que le pouvoir social. L’esprit des armées dépend en grande partie d’idéaux inculqués de l’extérieur, comme par exemple : « L’obéissance fait la force des armées ». Les Soldats de l’an II qui nommaient leurs officiers, les maquisards, les combattants vietnamiens, les terroristes n’ont pas les mêmes valeurs que les soldats d’armée régulière et ces valeurs précèdent l’institution militaire, la justifient, bien qu’elles aient une autre origine. Les prisonniers dans les prisons n’apprennent rien dans ce lieu sinon à vouloir recommencer comme avant.

 

Michel Lobrot

Http://lesanalyseurs.over-blog.org 

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15 juillet 2012 7 15 /07 /juillet /2012 10:28

L’institution

 

Le mouvement institutionnel en psychothérapie, pédagogie et politique est apparu après la dernière guerre en Amérique et en Europe et s'est caractérisé, dès sa naissance, dans les années 1950, comme une pratique sociale plus que comme une théorie. Son idée de base était qu'il fallait changer les institutions, leur manière de fonctionner, leur esprit. Ce faisant, il rompait avec la tradition révolutionnaire du 19ème siècle et du 20ème siècle qui prétendait changer d'en haut la société, au niveau de son régime politique et de son organisation globale. Au lieu de donner la première place aux structures sociales, dans une vision de type durkeimienne, il donnait la première place aux rapports sociaux, aux acteurs humains. Une telle modification avait un caractère radical. Elle impliquait en effet une autre vision de la société, donc une nouvelle théorie.

 

Cette théorie, les praticiens du mouvement institutionnel ne l'avaient pas toujours en tête. Elle était cependant là et assurait la validité de leur démarche.

 

En quoi consistait cette théorie ? Quels étaient ses inspirateurs ? Quels étaient ses postulats ?

 

A vrai dire, cette théorie n'a jamais été vraiment définie et élaborée systématiquement. Elle est toujours restée plus ou moins sous-entendue. Les institutionnalistes, comme on les appelait, se réclamaient tantôt du marxisme, sous sa forme gauchiste, tantôt du freudisme, sous sa forme lacanienne. Ils avaient du mal à rester eux-mêmes, indépendants.

 

C'est pourquoi, je vais essayer, dans ces quelques pages, de présenter la  théorie sous-jacente au mouvement institutionnel.

 

QU'EST CE QUE L'INSTITUTION ?

 

La notion d'institution est ancienne, par exemple celle d'"institution chrétienne "(Calvin). Cependant, elle n'a jamais été au premier plan dans la pensée sociologique ou anthropologique. C'est qu'en effet, elle est loin de pouvoir recouvrir la totalité de la réalité sociale. C'est précisément ce qui en fait l'intérêt, comme nous allons le voir.

 

René Lourau, qui est le seul théoricien valable de l'idée institutionnelle et qui voulait, dans son ouvrage de 1970,L'analyse institutionnelle, la définir précisément, tombe dans un piège et cherche à l'étendre à l'ensemble des phénomènes sociaux. " Une norme universelle, dit-il, ou considérée comme telle, qu'il s'agisse du mariage, de l'éducation, de la médecine, du salariat, du profit, du crédit, porte le nom d'institution " (p.9).

 

Bien au contraire, je pense qu'il est important de poser que l'institution n'est pas co-extensive à la réalité sociale et ne peut se ramener à l'idée générale de norme, par quoi Durkheim définissait celle-ci. Une telle réduction n'est possible que si on regarde la vie sociale de loin et qu'on y voit seulement un ensemble de cadres, qu'on peut considérer alors comme contraignants. Ils  le sont au sens où une catégorie générale, celle d'"oiseau" par exemple, s'impose à tous les oiseaux. L'imposition ne concerne pas alors un processus formateur, mais une abstraction généralisante.

 

L'institution apparaît à un certain moment dans l'évolution sociale et à ce moment seulement. Cela se produit quand un groupe humain, existant précédemment sur un mode informel ou spontané, cherche à acquérir une permanence, une stabilité et une pérennité.

 

Pourquoi le fait-il ? Les raisons peuvent être multiples. Une, parmi d'autres, est l'importance qu'on attache au groupe, le fait qu'on veut en profiter au maximum, la volonté de s'en nourrir, d'en vivre. On décide alors de se constituer en organisation, de faire une "constitution" qui va régir par la suite l'ensemble des activités.

 

Il serait tentant de limiter l'espace occupé par l'institution aux seules activités utilitaires et sécuritaires, qui ont en effet un caractère vital. D'une part, il est impossible de couper complètement ces activités de celles que j'ai appelées hédoniques (fondées sur le plaisir) dansL'aventure humaine (1999). D'autre part les activités hédoniques elles-mêmes, d'ordre mental ou somatique, ont besoin de permanence et de fixité. On peut fonder une institution pour la recherche philosophique ou le développement humain ou la défense de la culture.

 

Il est probable que le processus institutionnel a pris de plus en plus d'importance au fur et à mesure que l'urbanisation s'accroissait dans le monde moderne. Le phénomène de la ville, étudié par de nombreux auteurs contemporains comme Georges Simmel ou les chercheurs de l'école de Chicago, entraîne en effet l'existence d'un très grand nombre de groupes, qui se chevauchent, se menacent et se concurrencent. Il est important que chacun trouve son territoire à lui, se protège et affermisse ses bases. Cela se fait à travers l'institutionnalisation.

 

Il en résulte, très probablement, cette conséquence très grave que j'analyserai et qui affecte le mouvement institutionnaliste, à savoir l'inflation institutionnelle, la tendance à l'enflure monstrueuse de l'institution.

 

LES MOYENS DE L'INSTITUTION

 

Comment une institution réalise-t-elle son but, qui est de stabiliser et pour ainsi dire de cristalliser le groupe, quel que soit celui-ci, quelle que soit son importance ?

 

J'aperçois trois processus qui permettent de réaliser cela, à savoir : 1- la création d'une base matérielle et financière plus ou moins importante, 2- la définition d'idéaux,  de normes et d'objectifs d'une manière solennelle et intemporelle, fondée sur une constitution et un contrat, 3- la mise en place de cadres et de pratiques bien définis et rigoureux, qui deviennent rapidement des rites et s'inscrivent dans des traditions. Talcott Parsons, dans un livre de 1956 (Economy and Society) distingue, pour sa part, cinq processus du même genre, qu'il obtient en décomposant le moyen que j'ai placé en 2 et celui que j'ai placé en 3. Il ne parle pas de la base matérielle.

 

Tous les processus précédents nécessitent, pour exister, une fondationqui est la fondation de l’institution. Celle-ci est généralement l’œuvre d’un individu ou d’un groupe qui possède certaines aptitudes particulières et qui marque l’institution de leur empreinte. Ils lui communiquent un certain esprit et sont, pour cette raison, admirés et respectés. Ce sont les pères fondateurs, qui dépassent sans cesse l’institution et qui ne peuvent se confondre avec elle, puisqu’ils l’engendrent.

 

On aperçoit là que l’humain précède sans cesse l’institution et la contrôle en permanence. On n’arrête pas, dans une institution, de revenir aux origines et les dirigeants se valorisent par leur rattachement à ces origines. Bien loin d’être les serviteurs de l’institution, ils la dominent, comme les fondateurs eux-mêmes, affirmant leur gloire personnelle et le respect qu’on leur doit.      

 

La nécessité d’une fondation pour créer l’institution prouve, si cela était nécessaire, que l’institution ne se confond pas avec la vie sociale. S’il en était ainsi, si l’institution, comme le pensait Lourau était l’essence de la vie sociale, le groupe ne pourrait pas exister antérieurement à l’institution. Il coexisterait avec lui, ne pourrait en être distingué. L’institution n’est qu’un moment de la vie sociale, un moyen nécessaire. 

 

Michel Lobrot

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13 juillet 2012 5 13 /07 /juillet /2012 14:16

Actualités de l’ESS

 

Publication de l’étude réalisée par l’Observatoire National de l’ESS et le CNCRES

« Formations transversales en économie sociale et solidaire et insertion professionnelle »

 

S’appuyant sur un recensement inédit comptabilisant 72 formations diplômantes dédiées à l’économie sociale et solidaire (ESS) à travers toute la France, cette étude présente un recueil qualifié de ces formations, mais également l’analyse de leur évolution et du taux d’insertion professionnelle des étudiants issus de ces formations (sur la base de 16 formations enquêtées), afin de vérifier l’adéquation entre ces formations en ESS et les besoins à venir dans les entreprises du secteur face au vieillissement des salariés notamment.

 

Quelques éléments développés dans l’étude :

- 72 formations transversales en ESS

- Près de 2/3 en niveau Master et 1/3 en niveau Licence

- Des formations multipliées par 4 entre 1992 et 2012

- Une offre très développée en Ile-de-France et en Rhône-Alpes

- 72 % des étudiants interrogés occupent un emploi dont 80 % dans l’ESS

 

L’étude, sur laquelle L’ESPER a été sollicitée (elle est d’ailleurs citée dans le texte), est téléchargeable sur : http://www.cncres.org/

 

 

Le labo de l’ESS organise une rencontre pour les jeunes, le 5 juillet à la Bellevilloise (Paris 20e)

 

Le Labo de l’ESS invite la jeunesse, les acteurs de l’économie sociale et solidaire à la Bellevilloise (Paris 20e) et tous ceux que cela intéresse, le 5 juillet, toute la journée, pour une rencontre sur le thème «Et si on ESSayait une autre économie ?»

 

Au programme : des débats/conférences, un marché solidaire, des stands, des ateliers découvertes, une expo photo, des projections... pour transformer le rapport à l’économie et à l’environnement de la jeunesse.

 

L’ESPER s’est associée à cette manifestation et y contribuera à plusieurs niveaux.

Renseignements et inscriptions sur : http://www.lelabo-ess.org/

 

 

Le CEGES présente 6 priorités d’action au gouvernement en matière d’ESS

Communiqué du CEGES

 

Reçu en délégation par Benoît Hamon, ministre délégué en charge de l’économie sociale et solidaire le 2 juin dernier, le CEGES se félicite de la création de ce ministère rattaché au ministère de l’économie, des finances et du commerce extérieur et se réjouit d’un premier entretien constructif et à l’écoute, qui inaugure un dialogue régulier entre le ministre et les différents acteurs du secteur. Lors de cet échange, le CEGES a présenté 6 priorités d’actions issues de son manifeste de 12 propositions pour une économie démocratique.

 

Des principaux engagements du Gouvernement en faveur de l’ESS, le CEGES retient les points convergents avec ses priorités : l’élaboration de la loi de programmation, la création d’une banque publique d’investissement concrétisée dans des structures régionalisées, l’amélioration des dispositions en matière de marchés publics, celle du fonctionnement du programme d’investissement, la mise en oeuvre de réflexions transversales avec les ministères concernés sur les contrats d’avenir, la représentativité des employeurs, un accroissement des moyens administratifs dédiés à l’ESS…

 

Structure la plus représentative du secteur de l’ESS, impliquée dans différentes instances nationales et européennes, le CEGES veillera avec vigilance à ce que ces priorités affirmées s’inscrivent dans les missions transversales du Gouvernement pour que l’ESS devienne « un exemple de stratégie de croissance recherchée pour la France et l’Europe ».

 

Plus d’informations sur www.ceges.org

 

 

 

Communiqué de Benoit Hamon, ministre délégué en charge de l’économie sociale et solidaire

 

A la suite de sa rencontre du 30 mai avec le Conseil supérieur de l’Économie sociale, Benoit Hamon, Ministre délégué à l’Économie sociale et solidaire indique dans un communiqué de presse qu’il présentera les principaux axes de sa feuille de route aux acteurs du secteur lors de l’Assemblée plénière du Conseil supérieur de l’ESS début juillet.

 

Selon le communiqué de presse, « trois sujets seront mis à l’ordre du jour :

 

- les contributions du Conseil supérieur pour aider au développement du secteur, dans l’optique de l’élaboration d’une loi de programmation ;

 

- le financement de l’Économie sociale et solidaire, dans le cadre, notamment, du projet de Banque publique d’investissement ;

 

- le déploiement des emplois d’avenir dans les associations pour répondre aux besoins sociaux non satisfaits, favoriser l’emploi des jeunes et recréer du lien social. »

 

 

 

Lettre transmise par Bernard Jabin 

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