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  • : Le blog de Benyounès Bellagnech
  • : Analyse institutionnelle : Théorie et pratique au sein des institutions politiques, éducatives et de recherche. L'implication des individus et des groupes dans la vie politique et sociale.
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8 février 2009 7 08 /02 /février /2009 00:17

L’illettrisme comme phénomène social en France,

 vu et analysé par une étudiante tunisienne [1]

 

Je suis arrivée à Paris en octobre 2000, contente de mon inscription à Paris VIII en licence de Sciences de l’éducation (j’avais été inscrite par validation des acquis, puisque j’avais cinq ans d’expérience en tant qu’institutrice bilingue -- arabe/français -- en Tunisie). Comme tous les étudiants étrangers sans bourse, je devais travailler pour financer mes études et mes besoins matériels.

Après mon DEA, j’ai très vite compris que l’accès à un emploi qualifié, ou correspondant à mes études, devait passer par un stage de formation. Un ami arrangea une rencontre avec la directrice de l’association « Regain Ile de France » (association luttant contre l’« illettrisme »), qui me proposa, à l’issue de notre premier entretien, de rejoindre l’atelier de formation qu’elle entendait diriger à partir de novembre 2003.

Après cette discussion, j’ai eu comme un déclic pour le choix de mon sujet de thèse !  D’une part, parce que l’on a longtemps cru, en dehors du cercle étroit des spécialistes et des politiques concernés, que les sociétés développées étaient à l’abri de ce « fléau » qu’est l’« illettrisme » et que cela ne concernait que les pays en voie de développement. D’autre part, pendant les cours, les séminaires et les ateliers que j’ai suivis en Licence, en Maîtrise et en DEA, aucun professeur n’avait parlé ou traité de ce sujet.

J’ai pris donc rendez-vous avec mon directeur de recherche pour lui faire part de l’intérêt que je portais à ce sujet. Remi Hess[2] a saisi l’opportunité qui s’offrait ainsi à son étudiante tunisienne, qui s’intéressait au problème de l’« illettrisme ». Nous avions vite convenu que cela semblait être un choix judicieux, d’autant plus que mon origine tunisienne et mon multilinguisme allaient me permettre d’avoir un regard particulièrement profitable pour travailler sur ce type de problématique.

Tout cela justifie pleinement le chantier dans lequel j’ai choisi d’œuvrer.

Pour ma part, j’étais consciente que travailler sur un tel sujet allait me permettre de naviguer désormais à travers différentes approches : sociologique, psychologique, anthropologique et économique.

En fait, je fus interpellée essentiellement par l’aspect pluriel du sujet et par la variété des approches et des théories liées à l’« illettrisme ». Ainsi avons-nous cherché à poser la question de l’« illettrisme » à travers un large éventail de disciplines et de laboratoires de recherche, y compris ceux qui, de prime abord, peuvent en apparaître éloignés. Ainsi, le titre de ma thèse est : Une seconde chance pour l’illettré ? Récits de vie. Une clinique de l’expérience difficile.

Nous avons opté pour l’enquête de terrain, et c’est pour cela que nous avons commencé par une formation de trois mois au sein de l’association « Regain Île de France » (association qui lutte contre l’« illettrisme »). Ce fut en pratique une « observation participante » dont l’objectif premier était de se faire une idée sur la formation proposée, son but et sur les méthodes de travail offertes pour aider les sujets concernés (les « illettrés »). Il s’agissait également d’observer les nouveaux formateurs et de voir si cette formation répondait à leurs interrogations et à leurs « inquiétudes », une fois seuls sur le terrain.

Nous nous sommes dès lors intéressée de plus près aux institutions qui luttent contre l’« illettrisme ». Nous avons ainsi préparé un questionnaire destiné à toutes les associations qui se trouvent sur Paris, et avons demandé à des formateurs et à des responsables de formation de nous parler de leur expérience et de leur pratique de terrain.

Il s’agissait également d’approcher ce sujet sous l’angle de la théorie. Nous étions consciente que de nombreux chercheurs avaient abordé cette thématique, et nous savions d’avance que notre mission ne serait pas facile, vu le nombre d’ouvrages et d’études consacrés à ce problème. La diversité des méthodes mises en place à l’attention du public et des formateurs a également attiré notre attention sur la complexité du problème et sur le besoin d’une approche rationnelle et détachée de ses nombreuses ramifications.

Ainsi avons-nous trouvé intéressant de travailler sur la comparaison entre les trois méthodes les plus utilisées par les associations et les formateurs que nous avons interrogés. Il s’agit de LETTRIS (une méthode pour comprendre, lire, écrire, parler), de GILLARDIN (apprentissage de la lecture et de l’écriture pour les adultes en difficulté) et la MNLE (apprendre à lire et à écrire à l’âge adulte).

Nous allons surtout nous pencher sur :

-  la lecture ;

-  la production d’écrits ;

-  les mathématiques.

Enfin, nous avons mené des entretiens (semi-directifs)[3], qui en fait étaient un mélange entre l’entretien, la biographie et le récit de vie. Tout ceci, pour comprendre pourquoi ces sujets en difficulté ont opté pour la « seconde » chance ? Et ce qu’attendaient ces derniers d’une formation ?

 

Avant de détailler notre recherche, nous tenons à différencier trois concepts : l’illettrisme, l’analphabétisme et le français langue étrangère (FLE).

 


 

Illettrisme

Scolarisation en France ou en langue française

Non-maîtrise de la lecture et/ou de l’écriture

Echec scolaire

 

Analphabétisme

Peu ou pas scolarisé dans le pays d’origine (France ou étranger)

Non-maîtrise de la lecture et/ou de l’écriture, et/ou de l’exercice oral d’une langue étrangère.

Français langue étrangère

Personnes étrangères, non francophones, scolarisées dans leur pays d’origine.

 

En France, aujourd’hui, plus de trois millions de personnes rencontrent des difficultés importantes pour lire et écrire. Et pourtant, depuis plus de vingt-cinq ans, aux côtés des réseaux associatifs impliqués sur le terrain, des institutions représentatives du monde du travail et de la société civile, ainsi que des collectivités territoriales et de l’Etat, se sont retrouvées pour dégager une vision commune de « l’illettrisme » et poser les bases d’une action concertée au plan local et régional. Mais, malgré ces efforts et ce patrimoine d’expériences et de compétences, l’« illettrisme » est encore présent.

Il importe donc en priorité de comprendre pourquoi, après un quart de siècle de lutte[4], avons-nous toujours le même nombre d’« illettrés » ?

Traiter cette problématique suppose que l’on parle du système éducatif dans son fonctionnement général. Ce système vise à produire en priorité des jeunes instruits, qualifiés et adaptés à un monde en constante évolution, en constant changement. Il induit également de l’échec.

Face à l’insuffisance du niveau des connaissances de base, à la méconnaissance des savoirs fondamentaux, à l’incapacité de se prendre en charge, et devant le manque évident de compétences clés ou transversales, des actions sont entreprises au niveau local. Parfois même, des programmes se mettent en place au niveau national, le tout visant à combler les lacunes les plus criantes et à compenser une partie des retards accumulés.

Toutes ces initiatives ont en commun de donner de « nouvelles opportunités » de formation à des publics ayant manqué leur première chance à l’école. On parle ainsi par exemple d’école de la deuxième ou de la « seconde » chance, y compris lorsque l’action mise en œuvre se situe en dehors de l’institution scolaire.

Ces formations s’adressent essentiellement à des publics en rupture scolaire et, le plus souvent, en voie d’exclusion économique et sociale. Les actions sont dès lors centrées autour de l’entreprise et visent ainsi à responsabiliser leur public « cible » en l’intégrant à un collectif de travail, à le socialiser en lui donnant accès à un revenu acquis par le travail et à le former, autant sur le plan technique et professionnel que sur le plan social.

 
Les difficultés professionnelles

Pendant longtemps, l’«illettrisme » était exclusivement appréhendé au travers de ses dimensions sociales et culturelles. Mais, il reste indissociable des réalités économiques. Le phénomène de l’« illettrisme » est fortement lié aux transformations du marché du travail, au souci d’optimisation des entreprises et à l’exigence de nouvelles compétences. Les mutations du monde du travail et l’évolution des structures de production impliquent une nécessaire élévation du niveau de formation des salariés pour répondre aux nouveaux défis économiques (développement de la concurrence, diversification rapide et continue des produits ou services).

En effet, ce problème doit donc concerner aussi le monde du travail, au niveau des entreprises en termes d’adaptation, au niveau des salariés en termes de maintien dans l’emploi. Les salariés en situation d’« illettrisme » se trouvent en général dans des postes peu ou pas qualifiés, et sont les plus exposés en cas de restructuration. La recherche d’un nouvel emploi sera aussi très difficile.

Au cours des vingt-cinq dernières années, l’emploi non qualifié a peu diminué en volume, il représente 22% du volume total d’emplois salariés contre 27% en 1980. Par contre, il s’est transformé ou déplacé du secteur industriel vers les services. Il s’est développé dans le commerce, les services aux particuliers et les services aux entreprises.

Alors que le gouvernement considérait en 1979 qu’il n’existait pas d’analphabétisme fonctionnel en France, un rapport publié en 1984[5] a mis en lumière le problème de l’« illettrisme ». Cette prise de conscience a été suscitée par la crise de l’emploi : « Le chômage est ainsi un révélateur de l’analphabétisme et celui-ci une cause d’aggravation du chômage »[6]. Dans les années 70, l’industrie minière et sidérurgique a connu de graves difficultés, et de nombreuses mines et usines ont fermé. Leurs salariés, qui jusqu’alors jouissaient d’une parfaite insertion professionnelle, se sont trouvés au chômage. Des formations de reconversion leur ont été proposées. Il était par exemple projeté d’implanter des industries automobiles en Lorraine et de reconvertir les anciens mineurs et salariés qui ne possédaient pas les acquis suffisants en matière de lecture, d’écriture et de calcul pour suivre les formations qui leur étaient proposées. L’on a alors parlé d’« illettrisme » au sujet de ces personnes qui ne maîtrisaient pas suffisamment la lecture et l’écriture pour suivre des stages de reconversion.

Ainsi, si l’analphabète est incapable d’identifier les mots, l’« illettré » peut déchiffrer une phrase mot à mot, mais n’en saisit pas le sens. En même temps que l’attention des enseignants et des responsables de l’Education nationale se focalisait sur le problème de l’échec des enfants dans l’apprentissage de la lecture, l’« illettrisme » des adultes apparaissait comme un problème social. Il se trouva lié à la crise de l’emploi et à l’accroissement du chômage, qui ont contraint les travailleurs peu qualifiés, en quête d’emploi, à être enrôlés dans des stages de formation ou d’insertion, rendant ainsi visibles leurs difficultés face à l’écrit.

C’est pourquoi l’« illettrisme » s’accompagne souvent d’exclusion professionnelle et sociale. Les mutations du monde du travail avec l’automatisation et la robotisation sont à l’origine de cette exclusion.

En effet, pendant les trente dernières années, l’exclusion professionnelle des « illettrés » était moins importante, car les organisations du travail, tel que le Taylorisme dans le secteur secondaire, avaient besoin d’une main-d’œuvre peu qualifiée. La population ouvrière était dans la plupart des cas conduite à produire une série de gestes de manière répétitive et sans avoir réellement besoin de savoir lire ou écrire. Ainsi, la mise à l’écart des personnes en situation d’« illettrisme » allait commencer avec l’évolution des méthodes de travail.

Donc, le constat de départ, tel qu’il était formulé à la fin des années 80, pourrait être synthétisé comme suit : sous l’effet de l’introduction des automatismes industriels et des technologies de traitement de l’information, on assiste à une disparition progressive du travail non qualifié et à une complexité croissante des tâches effectuées par les opérateurs. Les procédures de travail, dans le tertiaire comme dans l’industrie, font appel à des modes de raisonnement plus abstraits : maniements de symboles, raisonnements algorithmiques complexes, résolutions de problèmes impliquant non seulement des connaissances techniques, mais un nombre croissant de paramètres.

Face à ces évolutions, les aptitudes essentiellement gestuelles et les savoir-faire de métier des salariés, dits de bas niveau, apparaissent inadaptés, voire même constituent des obstacles à l’acquisition des compétences requises. On parle alors   des « exclus de l’abstrait ».

Dans les entreprises,  Benoît HESS montre que : « les ouvriers ont accumulé au cours de leur vie professionnelle un savoir empirique et des compétences pratiques suffisantes pour assurer leur travail, tel qu’il se présente encore actuellement. Mais ces connaissances et ces compétences acquises avec l’expérience l’ont souvent été de manière ponctuelle et fragmentée et n’ont pu, de ce fait, se constituer en un ensemble cohérent, organisé et structuré.

Cette appréhension partielle et épisodique de la réalité n’a pas permis que se développent, chez ces personnes, les processus d’abstraction, de conceptualisation et de généralisation. C’est pourquoi les compétences exercées par les salariés de faible niveau de formation apparaissent souvent comme rigides et difficilement transférables à des situations nouvelles.  Les difficultés rencontrées à ce sujet se font particulièrement sentir lorsqu’il s’agit pour ces personnes :

- d’acquérir des connaissances, de les mettre en relation, de les utiliser en situation, de les enrichir par l’expérience, de les transférer à de nouvelles situations ;

- de se repérer dans le temps et dans l’espace par rapport à leur environnement social et professionnel ;

- d’agir de manière raisonnée par l’analyse de situation, la mise en relation de paramètres, la construction d’hypothèses, l’anticipation de résultats ;

- d’appréhender des situations en jugeant selon différents critères, en admettant le point de vue des autres, en tenant compte de règles, de contraintes »[7].

Ainsi, les années de crise ont contraint une large partie des personnes de bas niveau de qualification à se reconvertir. Celles qui en ont été capables ont échappé à l’exclusion, les autres ont grossi les rangs des chômeurs de longue durée et des « RMIstes ». Le témoignage de cette formatrice est à cet égard intéressant : « Ici je rejoins un peu le travail qu’avait fait Bourdieu dans son dernier ouvrage sur l’éducation (je ne me rappelle pas du titre exact), où il disait : le niveau monte, mais ceux qui sont en retrait sont beaucoup plus mis sur le côté. Il ne parlait pas des illettrés, il parlait des gens qui n’avaient pas une qualification, parce que surtout : le travail a changé et ça c’est capital. L’argument dans presque tous les boulots, c’est qu’il faut savoir lire et écrire ! Mais, je dis ce n’est pas l’argument majeur, c’est surtout les petits boulots répétitifs qui sont en voie de disparition ! Parce qu’à l’époque les années 90, il y avait plein d’illettrés qui travaillaient et qui avaient des familles à nourrir… (silence).

 En fait, il y a une requalification générale de toute la hiérarchie du travail (puisque ces petits boulots sont acceptés par des gens qui ont Bac +1, Bac +2) et donc ceux qui sont en bas sont de plus en plus marginalisés. Cela ne va pas dire qu’il y a des illettrés qui ont des problèmes dans leur boulot ! Moi j’ai connu ! Mais il y en a très peu qui le déclarent dans leur travail, c’est parce qu’ils ont peur du licenciement. ».

Il importe à ce stade de compléter notre analyse par  quelques chiffres.

 

En 2001, plus de cinq millions de personnes occupent des emplois non-qualifiés. Plus précisément, sur 5,1 millions[8] :

- 56% d’entre elles ont une formation de niveau inférieur ou égal au BEPC,

- 75% se trouvent dans le tertiaire (notamment commerce et services),

- 17% sont en contrats courts (CDD, intérim, stages),

- 30% sont à temps partiel (souvent non choisi),

- 60% sont des femmes,

- 26% des emplois non qualifiés sont occupés par des jeunes de moins de trente ans.

Alors que le niveau de formation initiale des adultes entrant sur le marché du travail est plus élevé qu’il y a vingt-cinq ans, on constate qu’une partie de la population ne maîtrise pas suffisamment les savoirs de base pour bénéficier d’une intégration satisfaisante dans la société. S’ajoute à cela l’inégalité d’accès à la formation continue. Les personnes qui ne possèdent pas de diplômes sont mises à l’écart de cette formation dans tous les secteurs professionnels, y compris ceux qui consacrent une part importante de leur masse salariale à la formation.

La prise en compte du phénomène de l’« illettrisme » en entreprise date de la fin des années 1980. Depuis une dizaine d’années, des entreprises ont réalisé à destination des salariés en situation d’« illettrisme » des actions de formation, sous des appellations diverses, dans lesquelles le mot « illettrisme » n’était pas affiché.

 
Quelques chiffres sur la formation financée par les entreprises

En 1999[9], six millions de salariés ont suivi une formation financée par leur employeur, parmi lesquels :

- 13% sont des personnes qui occupent un emploi non qualifié,

- 14,9% sont  des salariés sans diplômes.

Certaines branches professionnelles qui, du fait de la nature de leurs activités, emploient traditionnellement des personnes de faible niveau de qualification (propreté, bâtiment, agro-alimentaire, métallurgie, secteur social) se sont engagées dans des actions de lutte contre l’« illettrisme ».

Cependant, le problème de l’« illettrisme » est encore méconnu de nombreuses entreprises. Il recouvre des situations très hétérogènes. Il est souvent non repéré au moment de l’embauche. Les syndicats et les responsables sont peu mobilisés, car le problème est mal connu et masqué. Certains chefs d’entreprises dénient l’existence au sein de leurs entreprises de salariés en difficulté face à l’écrit. D’autres considèrent que la maîtrise des savoirs de base ne fait pas partie des missions de l’entreprise, mais est de la responsabilité de l’Education nationale.

De leur côté, les salariés qui ne maîtrisent pas les savoirs de base sont conduits à dissimuler leur handicap en développant des stratégies de contournement pour réaliser leur travail et compensent les lacunes par d’autres qualités. De ce fait, il est difficile de connaître précisément le nombre de salariés en situation d’« illettrisme ».

A part cette « exclusion » professionnelle due aux nouvelles exigences du monde du travail, les personnes en difficulté face aux savoirs de base souffrent aussi de l’exclusion sociale.


Zoghlami Saida

http://lesanalyseurs.over-blog.org/

Publié in Les IrrAIductibles n°13

[1] Zoghlami Saida. (2007), Une seconde chance pour l’illettré ? Récits de vie. Une clinique de l’expérience difficile, thèse de doctorat sous la direction de Remi HESS, Université de Paris 8, 416 p.

[2] Remi Hess, professeur en sciences de l’éducation à Paris 8.

[3] Nous avons fait 20 entretiens : 10 avec les formateurs et 10 avec les personnes en difficulté face aux savoirs de base (les stagiaires).

[4] En janvier 1984, un rapport est remis au Premier ministre sous le titre : Des illettrés en France, rapport qui alerte l’opinion en faisant état d’une situation très préoccupante. Jusqu’alors, l’illettrisme semblait ignoré des pouvoirs publics, alors que son existence a été révélée, dès 1977, par les travailleurs sociaux qui militaient dans le mouvement ATD-Quart Monde.  

[5] ESPÉRANDIEU V. (1984), Des illettrés en France : rapport au Premier ministre, Paris, La documentation française.

[6] Ibid. p. 42.

[7] HESS B. (1997), L’entreprise face à l’illettrisme : les enjeux de la formation, Paris, Anthropos,   p. 36-37

[8] Sources : INSEE, n°796, juillet, 2001.

[9] Sources : INSEE, n° 759, février, 2000.

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6 février 2009 5 06 /02 /février /2009 17:20

L’interculturel à l’épreuve du vécu

 

 

Le paradigme de l’analyse institutionnelle ne crée pas l’institution, celle-ci préexiste au concept. C’est son analyse, sa mise à plat et l’interrogation de sa fonction socio-historique qui font du paradigme, une démarche, une approche, une conception, voire très souvent une praxis. Faut-il rappeler ces évidences chaque fois que l’on aborde l’analyse institutionnelle ? Oui, je le pense, car cela évite à l’auteur de se perdre dans des considérations intellectualistes factices, rassurantes lorsqu’il s’agit de l’étalage d’un discours bien construit formellement, discours destiné aux méandres de la production dite scientifique qui n’intéresse et ne satisfait au bout du compte que quelques érudits nostalgiques dont l’intérêt est limité par le goût prononcé pour le passé.

L’analyse institutionnelle a survécu, et continue à vivre, comme le prouvent les différents groupes qui agissent ici ou là dans différents domaines, sociaux, psychologiques, politiques. D’un point de vue épistémologique, la rencontre, conflictuelle parfois - ce qui est plus que souhaitable- , avec d’autres disciplines se fait tant bien que mal, sans reniement des principes fondamentaux. Les quelques cinquante années de son histoire sont riches par ces rencontres : la psychothérapie institutionnelle, la pédagogie institutionnelle, l’ethnologie, l’anthropologie, l’ethnométhodologie, etc. L’AI est ainsi devenue un confluent de diverses disciplines. Chaque fois que le chercheur tente d’aborder une problématique, d’affronter une situation, il se trouve dans l’obligation de mobiliser une boite à outils pluri et multidisciplinaire.

Comme le paradigme de l’AI, celui de l’interculturel se trouve confronté à des réalités presque insaisissables. En effet, l’approche interculturelle demeure approximative et ce pour plusieurs raisons : L’interculturalité est inhérente à l’existence humaine ; ce n’est pas pour autant que l’homme a constamment pris la peine d’en faire un objet de méditation ou de recherche comme ce fut le cas au cours des trois dernières décennies. Du point de vue historique, il serait utile de tenter de donner une explication au phénomène et de répondre à la question de savoir : qu’est-ce qui pousse les chercheurs, en France par exemple, à commencer à travailler cette problématique au début des années soixante-dix du 20ème siècle. Jacques Demorgon, dans ses ouvrages[1] entame des réponses à cette interrogation. Les différents travaux des équipes de chercheurs dans le cadre de l’Office Franco-Allemand de la Jeunesse (OFAJ), entre autres, participent à cet éclairage de l’interculturalité dans un contexte européen particulier. Cette particularité ne devrait pas déboucher sur un européocentrisme, comme ce fut le cas à l’époque coloniale, période au cours de laquelle la pensée occidentale s’est proclamée comme l’universel absolu. Historiquement, le processus de mondialité en cours est un rempart à cette tentation omniprésente, du moins dans l’inconscient collectif occidental. Cependant, le concept même de l’interculturel prête à confusion du fait qu’il renvoie à la notion de culture, laquelle jusqu’alors demeure vague, abstraite et difficilement définissable. Si l’on sort de la dualité nature - culture, on se heurte à la confusion et à l’indéfinissable : qu’est-ce qui relève exactement de la culture, qu’est ce qui est par contre naturel et par conséquent étudiable par les sciences ? Le dépassement de cette dualité suppose la mobilisation d’outils conceptuels et pratiques de l’analyse institutionnelle. Les représentants de ce courant ont investi le paradigme de l’interculturel en matière de formation depuis longtemps, mais avec d’autres qui ne se proclament pas du courant de l’AI ne voyant dans celui-ci aucun intérêt. Cette posture avouée ou voilée conduit au même constat : Sur un terrain confus et vague, on peut de droit prendre tous les risques, y compris celui d’y ajouter de la confusion quitte à obscurcir davantage une problématique mal posée !

J’en prends pour exemple une étude sur le voyage interculturel entre deux groupes de deux pays différents parlant deux langues différentes, nécessitant le recours à des outils et des techniques nouvelles d’information. Pour faire moderne ou nouveau, souvent on a recours, soit à des techniques, soit au verbiage à la mode. Il faut s’adapter nous dit-on ! Ainsi, on se trompe d’entrée de jeu, car la question posée dès le départ n’est pas réfléchie, et encore moins analysée. Les auteurs de cette expérience s’appuient sur le constat suivant : le groupe concerné par l’expérience est caractérisé par le décrochage scolaire, pour ne pas dire « l’échec scolaire ». C’est le diagnostic. Il faut soigner l’échec scolaire et fabriquer « la réussite scolaire » par des moyens et des techniques. Il n’est donc pas question d’interroger les moyens et les techniques utilisées auparavant, et ce sans qu’on en sache les raisons ? Pire encore, aucune interrogation n’est posée sur l’institution ou l’établissement au sein de laquelle (duquel) l’échec a été fabriqué. Partant de là, les auteurs programment leur expérience sur plusieurs années, afin de faire réussir quelques « cancres », leur permettre de rattraper le train qui ne s’arrête jamais dans son parcours, ce qui est dans les faits un cercle vicieux.

Dans cette posture, malgré la bonne foi et la bonne volonté des auteurs, presque religieuse, l’interculturel advient un outil à la mode comme l’informatique ou une autre technique. On s’en sert pour bricoler, réparer, comme le font les garagistes, afin de ramener des individus dits déviants sur le droit chemin de la sacro-sainte école. Le verbiage qui accompagne ce type d’expérience sert comme décor ou maquillage pour des réalités complexes invisibles ou que l’on ne veut pas voir.

La part de la littérature dans les sciences sociales n’est pas à négliger dans cet artifice discursif ; faute d’arguments sur les faits, on a recours aux anecdotes, aux descriptions plates, à la rhétorique. Le domaine de l’éducation[2] se prête beaucoup trop, à mon sens, à ce jonglage creux.

Si avant d’établir le diagnostic dans l’exemple cité, les auteurs avaient conclu non pas à l’échec scolaire des individus, -qui n’est qu’une évidence comme celle des auteurs de la reproduction-, mais plutôt à la maladie de l’institution dans son ensemble, comme l’ont fait les auteurs de la psychothérapie institutionnelle en concluant à la nécessité de soigner d’abord l’institution dans son ensemble pour pouvoir ensuite se soigner soi-même avec les malades. On peut en dire autant de la démarche de Freud, qui a considéré l’expression des malades comme des symptômes et est allé chercher ailleurs que dans les techniques habituelles de la psychologie classique, les moyens pour interpréter les symptômes et pour s’attaquer aux pathologies.

L’accompagnement de leur démarche se ferait plus facilement et la compréhension de leur recherche ferait l’objet d’un suivi, d’une évaluation critique qui aurait permis de fluctuer le débat entre chercheurs - praticiens. Or, ce ne fut pas le cas, cela reste à la limite des pratiques d’animation de tremplin (occuper les jeunes pour qu’ils ne nous embêtent pas) et des dossiers qui s’empilent sans liens entre les uns et les autres, sans accumulation quantitative susceptible à un moment donné de produire la qualité d’une conception, d’une vision et d’une pratique différenciée. Pourtant, l’histoire a produit des expériences qui restent marginalisées, mais dont l’efficacité est incontestable.

Cette parenthèse provocatrice fondée sur des considérations générales m’amène à m’interroger cette fois-ci sur la liaison heureuse entre l’analyse institutionnelle et l’interculturel, ou plutôt à la jonction entre les deux paradigmes. Dans la conclusion d’une métanalyse[3], je pose le débat sous le titre du temps de la critique. Cette posture ne s’applique pas uniquement aux autres, les mono-disciplinaires, mono-culturels, bref tous les unidimensionnels ; mais c’est aussi une critique interne du moi, du groupe d’appartenance, c’est une sorte de remise en question permanente des fondamentaux comme des pratiques au quotidien.

En effet, alors que j’étais en train d’aiguiser les outils de la recherche en analyse institutionnelle, un groupe de travail sur l’interculturel s’était déjà constitué. Il avait beaucoup produit en la matière. J’ai eu l’occasion de participer à plusieurs rencontres et de rencontrer plusieurs acteurs sans pour autant m’accrocher au fond de la problématique interculturelle. Ce fut pour moi une étape d’initiation à l’interculturalité. Cependant, le colloque Pédagogues avec et sans frontières, organisé en juin 2000 par le groupe à Paris 8, n’a pas fait l’économie de la jonction entre l’AI d’une part et l’interculturel de l’autre. Est-ce un hasard ? Non, je ne le pense pas. Les expériences multiples du groupe de l’OFAJ (une vingtaine d’années) et celles de l’AI, (une cinquantaine d’années) – J’entends par expérience les pratiques de recherche, de formation, d’intervention, de pédagogie, d’organisation et d’élaboration théorique – se frottent et se rencontrent grâce entre autres aux apports d’acteurs adoptant l’un et l’autre paradigme. C’est le début, chronologiquement j’entends, de l’ouverture de l’un sur l’autre et vice-versa.

Le courant de l’AI, notamment à Paris 8, traversait une crise presque cyclique et plus ou moins habituelle. Pendant ce temps, le groupe de travail sur l’interculturel, animé par Remi Hess côté France et Gabriele Weigand côté Allemagne, pour ne citer que les principaux acteurs sur les deux fronts : analyse institutionnelle et interculturelle, développe des actions rassemblant plus de deux cents personnes lors du colloque et des dizaines lors des rencontres mensuelles. Une activité éditoriale est menée en parallèle, avec la parution d’une trentaine d’ouvrages sur l’interculturel[4], livres que l’on ne peut pas tous citer dans ce bref propos.

La création en juin 2002 de la revue Les irrAIductibles intervient comme facteur instituant cette jonction et cette articulation entre les deux paradigmes de l’interculturel et de l’AI, permettant à la fois aux deux postures de se redéployer à l’échelle internationale et sur le plan local, universitaire et européen. Ceci a favorisé par ailleurs une sortie et une ouverture de l’AI sur d’autres champs de possibles et du même coup, cela a permis de dépasser son caractère sectaire enfermé et rudement combattu au sein du département des sciences de l’éducation à Paris 8. Bref, le dépassement dialectique s’est enfin opéré. Ainsi, la tâche critique s’impose, afin d’une part d’affirmer, de consolider ce double acquis de l’AI et de l’interculturel, et d’autre part d’ouvrir des champs d’investigation nouveaux au-delà des frontières de l’Europe.

Ce temps de la critique m’a permis dans Métanalyse[5] de me rendre compte ou encore de commencer à revisiter le moment groupal de l’interculturel et de l’AI. Deux articles, l’un de Remi Hess, l’autre de Driss Alaoui[6], ont particulièrement attiré ma curiosité. Le premier m’a intéressé pour la mise en perspective d’une méthode s’appuyant à la fois sur l’approche régressive progressive d’Henri Lefebvre, sur la théorie des moments et sur la biographie. L’articulation entre ces trois méthodes permet en effet à la recherche d’être dans l’immédiateté et dans la durée, d’interroger les faits, les causes et les conséquences de ces faits. Lorsqu’il s’agit de l’interculturel et comme je l’ai souligné ci-dessus en parlant du terrain vague et confus, le besoin d’une démarche méthodologique est précieux et pressant. Remi Hess propose ici une possibilité méthodologique. Quant à Driss Alaoui, il part du local qui est Paris VIII et met en valeur sa dimension cosmopolite réelle et concrète. L’interculturel relève pour lui de la réalité et du vécu individuel et collectif. Il met ainsi le doigt sur une problématique vécue mais pas conçue ni encore moins théorisée.

Sur ce que l’on peut désigner par moment interculturel individuel, mon récit de vie m’a fait découvrir les différents aspects des différentes cultures qui ont jalonné mon parcours, et ce comme probablement tout un chacun d’une manière différente. Ceci m’amène à la distinction entre l’interculturel vécu, subi d’une part, et d’autre part l’interculturel perçu et conçu. Pour aboutir à cette conclusion qui n’est en fait qu’un constat, il m’a fallu entamer ma propre histoire de vie et m’installer dans l’écriture du journal. Ces deux pratiques sont intimement liées et permettent par ailleurs d’analyser nos propres implications, ce qui nous plonge dans l’interculturel en l’élucidant et dans l’analyse institutionnelle qui prône l’analyse de l’implication comme condition sine qua non, encore faut-il le rappeler, de toute recherche en sciences sociales et humaines.

Le récit de vie dans ce cas ne vise pas à mettre en valeur ou à dévaloriser sa propre vie, mais plutôt à approfondir le questionnement sur le fait que l’interculturel comme vécu nous travaille, nous traverse, nous modélise de l’intérieur comme de l’extérieur, bref, sur la dimension culturelle de notre existence, ce qui fait ce que nous sommes ici et maintenant et vers où nous allons. Lorsque je commence à énumérer les différentes cultures qui m’ont influencé consciemment ou non, volontairement ou non, je me rends compte qu’il faut toute une vie de réflexion sur ces différentes cultures pour pouvoir voir un peu plus clairement ce qui m’a influencé en termes de langues, de coutumes, de rituels… et en termes religieux, politique, idéologique, artistique, etc. Chemin faisant, j’ai découvert grâce entre autres aux travaux de Georges Lapassade, mon aliénation culturelle. Celle qui consiste à ne considérer comme culture que la culture savante, scolaire ou universitaire, rejetant dans l’oubli toutes les autres cultures vivantes qui s’expriment dans la vie de tous les jours. Dans la biographie, je fais une courte allusion à ces cultures dites populaires ou profanes. L’une des conséquences de cette aliénation n’est pas seulement culturelle, mais elle est aussi ressentie dans le quotidien. Ainsi, en tant qu’immigré en France, j’ai éprouvé beaucoup de difficultés en matière de communication et de convivialité au sein de ma communauté d’appartenance ; ce que je n’avais jamais ressenti lorsque j’étais dans mon pays d’origine le Maroc. C’est dire à quel point la conflictualité qui définit une des dimensions de l’interculturel a besoin d’être étudiée et mise en évidence. Cet article en est une esquisse de ces interrogations.     

Le journal permet de revenir sur la temporalité de ces influences, sur leur enchevêtrement et sur leur complexité. Bien que l’entrée dans l’écriture suppose un apprentissage de la lecture et de l’écriture qui relèvent aussi de l’interculturel, elle permet par ailleurs de conscientiser la fonctionnalité de l’interculturel, en inscrivant les découvertes des autres et de leur culture dans l’intérité. « L’écriture d’un moment définit l’ethnographie. La réflexion sur la manière dont les moments s’agencent entre eux dans un groupe social relève du travail ethnologique… Quant à l’analyse comparative dont est vécu un moment dans différentes sociétés, cette posture relève de l’anthropologie historique de l’intérité ».[7]

Armée de la méthode régressive-progressive, de la pratique du journal, du travail biographique, de la boite à outils disposée par l’analyse institutionnelle, l’approche interculturelle se dote de moyens qui permettent l’élucidation et l’explicitation des phénomènes interculturels qui sont en dernière analyse des faits anthropo-sociaux. Je partage ce constat établi par Remi Hess, en en faisant une feuille de route de la recherche en analyse institutionnelle et interculturel en même temps.

 

 

Benyounès Bellagnech
http://lesanalyseurs.over-blog.org/

Publié in Les IrrAIductibles n°13, avril 2008

[1] Jacques Demorgon, L’exploration interculturelle, Paris, Armand Colin, 1991 ; L’interculturation du monde, Paris, Anthropos, 2000 ; Critique de l’interculturel, Paris, Economica-Anthropos, 2005.

[2] Guy Berger, in Pratiques de formation, Analyses, n°17, juillet 1989.

[3] Benyounès Bellagnech, Dialectique et pédagogie du possible, métanalyse, Editions universitaires de Sainte-Gemme, Coll. « Philosophie », 2008.

[4] Remi Hess, Pédagogues sans frontières, Paris, Anthropos, 1998. Lucette Colin, Burkhard Müller (sous la direction de), La pédagogie des rencontres interculturelles, Paris, Anthropos, 1996. Remi Hess, Christoph Wulf, Parcours, passages et paradoxes de l’interculturel, Paris, Anthropos, 1999.  

[5] Op.cité

[6] Driss Alaoui, D’un Saint-Denis l’autre, Remi Hess, Ecrits biographiques, exploration interculturelle et formation, in Pratiques de formation, analyses, Le travail de l’interculturel : une nouvelle perspective pour la formation, n° 37-38, Formation permanente, Université de Paris VIII, 1999.

[7] Remi Hess, op.cité.

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1 février 2009 7 01 /02 /février /2009 11:53

Union libre


Un Noir à la Maison Blanche
C'est bien
A quand un Blanc à la Maison Noire ?
A quand une femme au Vatican ?
A quand une femme imam ou rabbin ?
A quand un communiste au Parti Communiste chinois ?
A quand les vacances ?

Arrête de rêver…
Et va bosser plus pour gagner plus !

Non
Tant que j'y suis je ne vais pas m'arrêter là :
A quand une femme à la tête de la Franc-Maçonnerie ?
A quand tous les hommes frères ?
Et toutes les femmes sœurs ?
A quand une démocratie sans pigeon ?
A quand travailler au blanc ?
A quand de but en noir ?
A quand regarder quelqu'un dans le noir de l'œil ?
A quand saigner à rouge ?
A quand la neige bleue ?
A quand la croissance sans pollution ?
A quand une perdrix avec un fusil
A quand un réveillon sans foie gras ?
A quand des consommateurs moins cons ?

A quand une jolie vache pour remplacer le torero ?
A quand avoir des idées blanches ?
A quand être la bête blanche de quelqu'un ?
A quand une noire pour deux blanches ?
A quand broyer du blanc ?
A quand voir la vie en rose ?
A quand une bombe sans dégâts ?
A quand le nucléaire sans radiations ?
A quand un épi de maïs sans OGM ?
A quand Oui-Oui qui dit non ?

Enfin… heureusement comme l'a écrit un poète*
Sur un maillot à manches courtes
Un instant sauve le jour
Que les corps de toutes les couleurs et de tous les sexes s'unissent
Qu'ils soient vêtus de marcels ou d'autres maillots !

Christophe Forgeot
(Ce texte a été lu à Barjols, le 10 janvier 2009,
lors du Défilé Performatif « Les Marcel des auteurs ».
Les neufs premiers vers ont paru dans
le « Catalogue redouté » Chauffe, Marcel ! éditions Plaine Page, 2009.

* Antoine Simon


 


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1 février 2009 7 01 /02 /février /2009 11:40

La crise des IrrAIductibles. Et l’analyse interne ?

 

                                                                                                                                

            « ... le rassemblement des résidus, leur coalition pour créer poétiquement dans la praxis, un univers plus réel et plus vrai (plus universel) que les mondes des puissances spécialisées.»  (Lefebvre, 2000 : 31)

            « Osons la différence.(...) « ... je suis pour la déviance absolue». 8ième Colloque de l’Analyse Institutionnelle, juin 2007. Remi Hess. 

 

 

            Aujourd’hui, le 24 janvier, j’ai lu le document La Crise des IrrAIductibles sur http://lesanalyseurs.over-blog.org/article-26664341.html, écrit par Benyounès. Aujourd’hui, j’ai mis mon courrier électronique à jour car j’ai eu des problèmes avec mon ordinateur.

            Ce moment de notre mouvement analysé par Benyounès m’a fait penser à l’histoire avec ses visages multiples, à l’historique et ses signes de divergence et de différentiation, à l’historique et la violence capitaliste. 

Cette lecture m’invite à penser une fois de plus au mouvement institutionnaliste dans lequel je suis depuis 1974, à Rio de Janeiro.  J’ai eu un contact plus proche avec René Lourau en 1978, encore une fois à Rio, lors du Congrès d’analyse institutionnelle organisé par l’Ibrapsi – l’Institut Brésilien de Psychanalyse, Groupes et Institutions, organisation à laquelle je participais. A Paris 8, je le suis depuis 1996, quand j’ai commencé mon doctorat, avec un carton – la fleur-femme de ... - il vient dans ma tête tellement de femmes : Rosa de Luxembourg ; Olga Benario, Louise Michel... Je ne réussis pas à me rappeler son nom – c’est une peintre, l’amour de Trotski – je cherche partout le carton, je ne le trouve pas - de félicitations de René Lourau. Il s’agit de Frida Kahlo, je crois.

Je veux tout de suite faire mention de la sensibilité de Benyounès pour la différence. Celle-ci rappelle aussi bien Lefevbre dans De L’Etat (1977), critiquant la fermeture de (dans) l’institution étatique, que Hess (1978), qui en suivant les analyses de Lefevbre, fait une critique à René Lourau (1978) quand celui-ci se réfère au principe d’équivalence élargie des formes étatiques. Il est clair que le révolutionnaire ne peut pas faire l’apologie de l’équivalence.

C’est la crise. Qu’est-ce qu'une crise ? Pour moi, malgré les expériences que j'ai vécues et mes écrits sur le sujet, la question reste difficile. On peut dire que c’est un moment qui comporte des enjeux et donc des risques. La crise comporte des critiques de la vie quotidienne. Mais certaines crises sont paroxystiques ; dans ce cas, la vie quotidienne critique la crise.

Par contre, la crise elle-même sous-tend une stratégie et une rentabilité pour l’institution, sous forme d’une ré-institutionnalisation, disait déjà, en 1978, René Lourau qui nous a appris que la forme étatique fait de son mieux pour se protéger, pour corriger ou empêcher la possible autodissolution de ses formes.

Donc, par rapport à la problématique qui nous traverse, qu’est-ce qu’on peut faire pour donner des voix et voies aux divergences et aux différences ? Veut-on dissoudre des formes étatiques présentes dans notre mouvement ?

Benyounès, après ce texte sur La crise des IrrAiductibles, nous envoie trois autres textes sur un Projet pour la revue Les IrrAIductibles. Je remarque que le Projet a été conçu, si j´ai bien compris durant le premier semestre 2008, « ... issu d'un exercice auquel je me suis prêté en vue d'asseoir et de développer l'activité éditoriale et médiatique des IrrAIductibles... ». Il l’estime « ... comme une base de discussion qui pourrait déboucher sur l'action... » ( Bellagnech, 2009a). A mon avis, Benyounès provoque la collectivisation des analyses de notre mouvement Les IrrAIductibles. Il met ses textes/analyses « ... à la disposition de tous ». 

En acceptant son invitation, je veux bien les prendre en compte, y compris les derniers courriers électroniques de la liste Les IrrAIductibles. Ce sont très peu de textes, il me semble. Sauf si, à cause de mon problème avec l’ordinateur, je n’en ai pas reçu certains. Au cours de ces derniers mois, je me suis rendu compte que notre mouvement a quelques adresses e-mail. Celui des LesIrrAIductibles@wanadoo.fr, animé par Benyounès - qui compte beaucoup avec l’aide de Bernadette, sa femme, qui est, comme le dit Benyounès, membre du collège invisible des irrAIductibles - plus irraiductibles2@live.fr et lesirraiductibles2@hotmail.fr. Y en a-t-il d’autres ? L’association libre envahit ma tête : diffusion, dérives, dispersion, ré-institutionnalisation ?

Je commence mes analyses par le projet. J’essaie de comprendre un temps qui n’a pas un ordre fixe, successif et hiérarchique. C’est un temps transductif où le virtuel présent dans le processus s’ouvre à des opérations nouvelles, « ... opération de la pensée sur/vers un objet virtuel pour le construire et le réaliser ». ( Lefebvre, 1969 : XXIII).

Ce projet de 2008 pour la revue porte une utopie active, c’est une recherche qui veut la  transformation. Donc, je commence mes analyses avec le rêve, son potentiel de travail. Il ne faut pas oublier qu’à ce-moment–là, Benyounès était en thèse, essayant d’expérimenter en pratique et d’inventer en tâtonnant des dispositifs qui pourraient échapper à l’institutionnalisation des formes étatiques dans le champ éducatif. La pédagogie du possible qu’il essaie de théoriser-pratiquer, une variable universitaire de la pédagogie institutionnelle, veut « ... réfléchir à l´avenir de l´homme sur des nouvelles bases. » (Bellagnech, 2008, V.1 : 20).

Le projet qu’il nous présente s’inspire de notre mouvement. Benyounés porte beaucoup d’espoir dans son-notre travail. Dans l’épigraphe de la thèse, il cite Remi Hess, son directeur (Hess, In : Bellagnech, 2008 : 7): «  ...écrire une thèse, c´est un moment de la production d´une œuvre à la fois individuelle et collective. (...) intégrant la théorie et la pratique, la construction d´une pensée et l´apprentissage sur le terrain. Devenir ‘auteur’, c´est réussir à inscrire un point de vue spécifique.  ».

            Il a réussi. Ce projet est le fruit de sa thèse qui est construite sur un terrain, Paris 8, le département de Sciences de l’Education. Comme il l’affirme, sa thèse n’a pas pu être saisie en dehors du champ des irrAIductibles, en remarquant la caractéristique collective du travail dans lequel il s’insère. C’est le travail d’un groupe d’étudiants et de professeurs qu’il considère comme un groupe créateur « ... des dispositifs autonomes dans le temps, l’espace, sur le plan organisationnel avec une base matérielle limitée privilégiant le potentiel humain aux outils techniques hors de prix, et a réussi à élaborer de nouvelles méthodes pédagogiques et de recherche : introduire le journal de recherche ; l’agorisme, consistant à privilégier le face à face au cours magistral, la participation de tous et de chacun des collaborateurs à l’élaboration du programme pédagogique et de recherche ; le forum électronique et la création d’une liste d’échanges et de discussions sur le plan international, échanges qui donnent lieu à une coordination scientifique entre différents partenaires dans plusieurs pays ; création d’une revue, de plusieurs collections et organisation d’un colloque international annuel qui a lieu la dernière semaine de juin chaque année à Paris 8. » (Bellagnech, 2009a) . 

            Ce fragment illustre une petite histoire du mouvement Les IrrAIductibles. A travers ces dispositifs, divers chemins ont été parcourus. Les tensions, quelquefois difficiles à supporter, qui les ont traversés au lieu de les invalider, affirment leur potentiel créateur. Les documents envoyés par Benyounès font des analyses de certaines tensions qui nous traversent.

            Une différence qui a attiré mon attention dans ces documents est son implication dans le mouvement Les IrrAIductibles, dont il parle clairement : « ... je m’y suis investi avec passion depuis plusieurs années. » (Bellagnech, 2009a).

            En lisant le dernier (?) courrier électronique, celui de 16 janvier – c´est dommage si le groupe a exercé le cryptisme par rapport à moi, par exemple – je fais partie Des IrrAIductibles – je me sens dans ce groupe – il y a une mention à « ... la forte  personnalité de Benyounès et de son contrôle du dispositif des IrrAIductibles, liste de diffusion, mise en page de n° de revue, et archives de la revue ». Cet aspect contrôlateur, en suivant le courrier, met en question l’implication et la surimplication au sein d’un groupe « ... comme un effet démobilisateur sur le reste du groupe. » Il est aussi évoqué la peur de Benyounès « ... que les membres de la revue ne prennent pas le relais. »

              Qu’est-ce qu’est la passion ? Il me semble qu’on travaille pour un numéro sur l’Education Sentimentale. Je trouve très intéressant qu’on s’intéresse au libidinal dans les discussions institutionnalistes. Peut-être allons-nous enrichir nos concepts, y compris notre “ triplette dialectique ” comme dit P. Ville (2001). Notre processus, il faut encore ajouter. Il y a d’ailleurs un projet de faire un dictionnaire d’analyse institutionnelle, accordé dans notre 7ème Colloque International autogéré d’analyse institutionnelle. Benyounès, Leonore et moi avons proposé d’y participer.

            Il est intéressant de noter que Benyounès laisse passer toute une passion pour le mouvement, dans ces documents envoyés. On peut se demander si la passion apporte avec elle un contrôle. En tout cas, elle porte le politique. Il nous faut donner, il me semble, de la place à la passion. Et se laisser toucher par elle, dans ce monde ou notre groupe – plein d’analyses « organisationnelles ».

            Dans la “ triplette dialectique ”, les moments s’imbriquent. Malheureusement, l’analyse de l’implication prend, quelquefois, plus en compte une logique classificatrice.

La peur ? René Lourau (1980) dans ses recherches sur l´autodissolution des avant-gardes[1], remarquait que l’analyse institutionnelle a une histoire qui fait peur. Plusieurs d’entre nous, les participants de l’institutionnalisme, sont d’accord avec René Lourau. Combien de fois la violence institutionnelle, la, si nous pouvons dire, réification de l’instituant, qui fait pleurer le poète et quelquefois le fait mourir, nous fait douter de la dialectique et du dépassement. L´affrontement des forces étatiques a un côté mort plein de nuances qui donnent des rythmes au mouvement social, mais aussi à ses acteurs (Ozório, 2005).

Moi, j’ai peur quand je pense à la possibilité de notre groupe d’agir, comme dit Benyounès (Bellagnech, 2009), « ... un bataillon en guerre qui abandonne ceux qui se blessent dans la bataille .... qui continue à jouer tandis que plusieurs de ses joueurs restent à terre à cause de leurs blessures ». Ce type d’analyse n’est pas commun. Il y a aussi bien la puissance de quelqu’un qui bataille que de quelqu’un qui est blessé, qui vit la violence des institutions dans lesquelles plusieurs mécanismes peuvent y expliquer l’aliénation. Benyounès nous explique qu’il cherche des alliances pour affronter cette violence. C’est là que se joue vraiment quelque chose pour l’herméneutique implicationniste de l’institutionnalisme. Benyounès reconnaît les/ses/nos limites de la/sa/notre praxis et ses moments, suppose des analyses critiques, mais possibles. Je ne peux pas m’empêcher de faire référence à la souffrance que j’éprouve en partageant les blessures avec Benyounès.

Augustin !!! Tu as besoin d´être avec nous pour sécher nos larmes.

            Par contre, certaines analyses de la peur peuvent provoquer des éclairages dans l’histoire de notre mouvement. Ces derniers e-mails peuvent aussi annoncer des éclairages. Mais il manque un approfondissement dans nos analyses. Il ne faut pas mettre de côté « le problème de Benyounès »/ « le problème Benyounès » et continuer à marcher. Nous avons des blessures qui ont besoin, pour guérir, que nous soyons ensemble.

            Comment vivre ensemble ? Voilà une interrogation éthique qui peut nous aider à penser le rapport du sujet et de l’autre. L’implication et la surimplication : leurs frontières sont ténues. Ceux qui s’impliquent, avec passion, vivent dans des espaces-temps hybrides. D’ailleurs, ce sont des vicissitudes transversalisées par les fragilités des frontières, notamment celles du centre et de la périphérie, qui explicitent la problématique de la différence dont l’articulation socio-politique, à partir de la perspective des résidus, est complexe.

            « Osons la différence », en paraphrasant Remi Hess.

            Il me semble que c’est dans cette condition entre les deux que quelque chose arrive pour qu’on puisse comprendre le coté mortifère de l’institution. L’aliénation. La passion et les distances. Peut-on parler d’un pathos de distance ? Barthes (2002) cite Nietzsche, en disant que « le pathos de distances est le propre de toutes les époques fortes ». Il y a de la tension utopique, ce qui est désiré c’est une distance qui ne casse pas l’affect. L’affect peut provoquer des éclairages dans l’histoire de notre mouvement. Sans peur, sans trop d’organisationnel.

            Pourquoi nous intéresserions-nous tous au soi-disant contrôle de Benyounès ? Pourquoi nous tous, en rappelant Etienne de la Boétie, avons supporté si longtemps - depuis 2001, quand il est chaque fois plus enthousiasmé par notre mouvement, en assumant la responsabilité d’animer plusieurs dispositifs - le tyran ?  Voilà, la relation complexe face au pouvoir est en question.  C´est le minimum simpliste d’expliquer le non intérêt du groupe pour le contrôle de Benyounès. Un grand problème de l’implication est la reproduction en nous de ce qu’on critique. Ah ! mon cher Georges !!!! Tu as raison. Il faut avancer dans l´analyse interne.

            Je veux bien prendre la revue Les IrrAiductibles comme analyseur de son travail au sein de notre groupe. C’est en 2002 que paraît le premier numéro des IrrAiductibles. Je veux explorer, naviguer dans l’immatériel de ce travail. J’ai ce numéro dans les mains au moment de l’écriture de ce texte. C’est un gros travail, qui montre une volonté de puissance. Presque 500 pages. Elle est parue dans un contexte de turbulence qui explicitait la dialectique local – global : Paris 8, Département des Sciences de l’Education, l’après 11 septembre, les élections présidentielles en France, l’effet Le Pen. (Bellagnech, 2008). Et l’effet Lula au Brésil. 

            Dans cette revue, j’ai écrit mon premier article après la thèse, en 2001. J’ai fait un travail à plusieurs reprises avec Benyounès, notamment dans le numéro 13 «  L´analyse institutionnelle, le quotidien et le mondial » que nous avons coordonné ensemble. Si nous avons eu un océan qui nous séparait - moi, j´étais au Brésil, Benyounès en France - nous avons fait aussi la praxis d’un entre cultures, socianalytique qui avait tout un rapport avec notre sujet de travail que le titre de la revue explicitait. 

            Cette revue – transfrontière - va au-delà des frontières. Le trans et l’entre cherchent à affirmer d’autres espaces-temps où quelque chose se fait présent. Ce sont des frontières diverses entre pays, cultures, âges, division sociale du travail, expériences, division instituée des savoirs ... Selon Benyounés ont été publiés « ... plus de 350 articles et autant d'auteurs : chercheurs, professeurs en fonction ou retraités, étudiants de tous les niveaux de la licence au doctorat, acteurs sociaux dans différents services de la société, auteurs originaires de différents pays dans le monde. »  (Bellagnech, 2009a ).

Dans des lettres aux collaborateurs brésiliens, soit de la collection Transductions soit de la revue – la revue est d’ailleurs connue au Brésil - Benyounès et moi, nous avons écrit : «  La revue ne s´intéresse pas seulement à l´enseigne de la pensée de l´analyse institutionnelle, mais plutôt à son mouvement, celui des pratiques où se vit et s´expose la problématique posée par cette pensée-là. (...) Elle dit la nécessité d´un autre mode de faire dans le monde éditorial  et l´exigence des franchissements. Avec la revue Les Irraiductiblles, publiée aussi par le Département de Sciences de l´Education de l´Université Paris 8, elle établit des paris qui essayent d´intervenir dans l´édition instituée, marqué d´entre autres par le profit et les privilèges. » (Ozório et Bellagnech, 2005. mimeo).

             Oui, il ne faut pas oublier l’institution de l’édition. Nous voyons des rapports qui, comme dit Benyounès (2009a), «  ... font état d'un surplus de revues de sciences humaines et sociales en France. 170 revues environ.»

            Benyounès dans son projet pour la revue pose des questions pertinentes. « ... Par l'absence d'une analyse approfondie de qui nous sommes, que voulons-nous faire, de quels moyens pouvons-nous disposer et comment les obtenir ? Quelle est notre politique éditoriale ? Distinguons-nous entre ce qui relève de la propriété privée et ce qui relève du bien collectif ? Quel lien établissons-nous entre la publication par le canal de l'édition relevant du marché et celle des irrAIductibles ?... » (Bellagnech, 2009a).  

            Le courrier électronique du 9 janvier, répond à ces questions : « ... Le fait aussi de notre incapacité à prendre en compte les difficultés de certains d'entre nous, se retrouvant dans des situations économiques critiques, du fait d'un contexte juridique complexe de la comptabilité publique… Cet ensemble d'éléments qui ont eu des effets concrets (plus personne pour gérer la liste, pour mettre en page la revue), nous a fait traverser une période délicate au niveau organisationnel. »

            Où est la triplette dialectique qui nous est si chère? Cette période délicate est un analyseur de la forme étatique dans notre mouvement. Cela veut dire qu’il faut qu’on prenne en compte les dimensions – libidinales, idéologiques, politiques et organisationnelles – pour enrichir nos analyses. S’agit-il de la stratégie cryptique ?  

            « Paris 8 ne peut pas recruter les étrangers, des retraités, des chômeurs, dit le groupe dans le courrier de 9 janvier. La question est plus particulière : Paris 8 ne peut pas recruter ceux qui osent être différents et qui travaillent dans son milieu ». Voilà l’aliénation dans le capital. Qui sommes-nous ? Des cyberzombis comme l’a formulé Châtelet ?  L’analyse « organisationnelle » nous fait nier la problématique posée par le travail de Benyounès au sein de notre groupe.

            La vie vampirisée par le capital : nous, en tant qu’institutionnalistes, nous reproduisons cela. Pourtant, au pouvoir sur la vie, analysé par Foucault (1982), peut répondre le pouvoir de la vie, selon Deleuze et Guattari (1980), dans sa puissance politique de résister et créer, de varier, de produire des formes de vies. Les dernières études de Negri (2003) sur la biopuissance comme aussi la pédagogie du possible (Bellagnech, 2003) nous aident à comprendre un peu plus cette problématique. Benyounès porte une expérience vive chez nous qui l’approfondit. Il a bien compris les conséquences politiques de sa praxis. Mais il insiste, il « ... souhaite poursuivre le travail commencé : la publication de la revue, la direction de la collection et l'organisation des rencontres hebdomadaires avec les étudiants et les chercheurs. Mon projet se résume dans la consolidation et le développement de ce que j'ai indiqué. Cela suppose une reconnaissance de statut et des moyens pour le poursuivre. » (Bellagnech, 2009a).

            En tant que différence, il ose. Il déclenche l’analyse, il ne met pas de côté l’analyse. Et la praxis ? Il ne prend pas abstraitement les éléments abstraits obtenus par l’analyse. Il sait qu’ils ont, en tant qu’éléments, un sens concret, une existence concrète (Lefebvre, 1958, p.34, In : Bellagnech, 2008 : 19). Cette problématique méthodologique comme il dit « …a été reprise par René Lourau et Patrice Ville, et largement débattue dans les séminaires de mardis de l’analyse institutionnelle ».( Bellagnech, 2008 : 19).

            Bien, mes amis, j’ai commencé mes analyses. Commencer par rapport au sujet et au groupe c’est enchaîner. L’agorisme a une exigence éthique. «  Il y a ceux qui mettent en question « le tout dire » dans la collectivisation des analyses proposée par l´analyse institutionnelle, en parlant d´un parolisme qui peut provoquer l´hypertrophie du processus. Pourtant la communication dialogique dans cette collectivisation d´analyses provoque des manifestations de l´institution. Ou la laisse se manifester. Et il ne s´agit pas qu´elle se dise comme purement et simplement discours, mais de réaliser l´intervention dans les institutions. Certes, nous sommes dans un champ de production de vérités, d´ailleurs, des vérités transitoires qui ne nient pas la singularité du devenir » (Ozorio, 2005 : 18).

En revenant à la passion, au pathos des distances : je pense comme Barthes (2002), à une distance pénétrée, irriguée de tendresse, pleine de chaleur vive dans les relations. Le monde est très belligérant. Et l’université ? Elle a dû mal à donner des places aux différences.

            À bientôt.

Lúcia Ozório ( Rio de Janeiro - Brésil)


Bibliographie

 

BARTHES, R Comment Vivre ensemble. Simulations Romanesques de Quelques Espaces Quotidiens. Paris : Éditions du Seuil, 2002.

BELLAGNECH, B. Dialectique et pédagogie du possible. Métanalyse. Sainte – Gemme : Presses Universitaires de Sainte-Gemme, 2008.

BELLAGNECH, B. La crise des irrAIductibles. http://lesanalyseurs.over-blog.org/article-26664341.html, 2009.

BELLAGNECH, B. Projet pour la revue Les IrrAIductibles. http://lesanalyseurs.over-blog.org/article-26664341.html, 2009a.

DE LA BOETIE, É. Le discours de la servitude volontaire. Paris : Editions Payot, 1976.

DELEUZE, G. et GUATTARI, F., Mille Plateaux. Paris : Les Editions de Minuit, 1980. FOUCAULT, M. - Microfísica do Poder. Rio de Janeiro : Editora Graal, 1982.

HESS, R. Centre et périphérie. Toulouse : Privat, 1978.

HESS, R. - Produire son oeuvre: le moment de la  thèse. Paris, Téraèdre, 2003.

LEFEBVRE, H  Métaphilosophie. Paris :  Editions Syllepse, 2000. 303p.

LEFEBVRE. H.  De l'Etat 3 : le mode de production étatique. Paris : Union Générale d'Editions, 1977.

LEFEBVRE, H. -Logique formelle et logique dialectique. Paris : Ed. Anthropos, 1969.

LOURAU R. - L'Etat inconscient. Paris : Editions de Minuit, 1978. 

NEGRI, A. - 5 lições sobre Império. Rio de Janeiro: DP&A editora, 2003.

OZORIO, L. (direction) L’Analyse Institutionnelle au BrésilCollection Transduction. Saint Denis, France, v. 5,  juin 2005.

OZORIO LUCIA ET BENYOUNES BELLAGNECH, Lettres, 2005. mimeo.



[1] J’emprunte le titre de son livre  L´Autodissolution des avant-gardes (1980). 

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29 janvier 2009 4 29 /01 /janvier /2009 18:44

Journal d’un article*

 

 

Préambule

En se développant, la revue Les IrrAiductibles a tendance à la normalisation. Certaines normes demeurent incontournables pour tout périodique se réclamant du domaine des sciences de l’homme et de la société et cherchant à exister dans le paysage éditorial des revues. Ces normes sont donc relatives à la publication même : dépôt légal, périodicité et certaine régularité dans la parution, nombre limité de pages, traitement d’un dossier principal, etc. D’autres normes en revanche se mettent en place au fur et à mesure de la parution des numéros successifs. La diversité des sujets abordés et le nombre de pages ont été revus depuis la parution du numéro quatre. Au moment de la mise en impression du numéro quatre, l’imprimeur nous a expliqué qu’il lui était impossible avec les moyens techniques à sa disposition de mettre sous presse une revue comptant plus de 400 pages. De plus, certains lecteurs et collaborateurs estimaient que les gros volumes décourageaient la lecture. La question du dossier, conçu au départ comme élément central de la revue, a tendance à devenir le sujet principal autour duquel doivent tourner tous les articles, limitant ainsi la liberté des auteurs de traiter d’autres thèmes ou des sujets périphériques.

Une autre norme, qui est l’objet même de cette introduction, réside dans le fait de demander aux auteurs de ne pas dépasser 40 000 caractères. La raison évoquée est relative, d’une part à la volonté de la rédaction de faire participer le plus grand nombre de contributeurs à chaque numéro, et d’autre part à la nécessité de limiter le nombre de pages de chaque volume. Jusqu’ici la norme ou sa mise en place ou encore son respect ne laisse entrevoir que la dimension formelle des articles, or il est bien évident que le quantitatif a des répercussions sur le qualitatif et que les jeux de forces entre forme et contenu doivent être mis en relief.

C’est la décision de publier le journal de lecture qui m’a amené à me poser ces questions. En effet, au départ, il ne s’agissait nullement pour moi d’écrire un journal alors que ma préoccupation portait nécessairement sur l’article qui devait répondre aux normes admises par « notre communauté » et notamment celles relatives au nombre de pages limitées. Ce faisant, je considérais ce que j’écrivais comme des notes de brouillon destinées à la poubelle une fois l’article envoyé à la rédaction. C’est en relisant ces notes et en les comparant avec l’article que je me suis rendu compte de l’absence presque totale de mon implication, alors que celle-ci, quoiqu’en pensent les teneurs de la science sans vie, est une notion fondamentale du paradigme de l’analyse institutionnelle.

A mon insu, les notes se sont transformées en journal d’un article, expérience que je tente pour la première fois et que je compte bien poursuivre. Certes, j’écris plusieurs journaux, mais celui-ci me révèle non pas ce que j’ai écrit, mais ce que je n’ai pas écrit, notamment certains événements dramatiques liés à la disparition de ma mère (le libidinal), à la disparition des amis des IrrAIductibles : Hubert de Luze, Gérard Althabe, Gérard Chalut-Natal, (l’organisationnel et l’idéologique), sans oublier Jacques Derrida dont l’œuvre a beaucoup compté dans ma formation philosophique.

Les dispositifs, thème des numéros 6 et 7 de la revue, que je devais coordonner, ont certes parus, après d’âpres discussions avec certains auteurs qui voyaient des normes nouvelles s’installer, mais qui ne comprenaient pas que la transgression des normes et la déviance sont des grands carrefours permettant parfois de suivre d’autres voies, pour atteindre les mêmes objectifs, c’est à dire faire valoir ses arguments. Jusqu’à présent, les normes régissant les articles ne permettent pas d’introduire le journal dans un article. Jean Oury, René Lourau, Georges Lapassade, Remi Hess … ont tenté le coup en intégrant des journaux dans le corps du texte du livre et ce fut incontestablement une réussite et un apport important à la conception du livre traitant des sciences sociales. Il est temps de trouver des astuces pour faire en sorte qu’un article puise contenir un journal si court soit-il, afin de donner vie à un texte en lui ajoutant ce qui lui manque très souvent, c’est-à-dire l’implication de son auteur.        

Le journal d’un article n’est pas un autre article, mais il est une partie de l’article. Il éclaire certains aspects de l’implication de son auteur. Peu avant leur mort, Bourdieu et Derrida ont profondément regretté de ne pas avoir écrit leurs récits de vie, c’est à dire le journal, en somme leur implication. C’est une leçon de plus et un regret qu’il ne faudrait probablement ne pas avoir.

Ce journal est à inscrire dans le dispositif d’écriture, dispositif tel que je l’ai exposé dans l’article « Pour une critique du dispositif ».               

 

Juillet 2004,

Dispositifs contre dispositifs, Les enjeux des dispositifs (titres envisagés)

Reprendre la définition de Michel Foucault : Le savoir

« Le propre du savoir n’est ni de voir, ni de démontrer, mais d’interpréter », p 55. Les mots et les choses.

Les faits constatés : Patrice dans une école et Remi dans une université (pédagogie positive et recherche-soutenance)

Raconter comment et quand nous étions amenés à nous intéresser à la question du dispositif.

L’intervention américaine en Iraq (et contre le dispositif iraqien).

Hermès, Lyotard, Foucault, Deleuze et les ouvrages sur l’intervention.

 

Lectures : Dérive à partir de Marx et Freud. Cet ouvrage annonce à l’avance la parution de : Des dispositifs pulsionnels, quelques mois plus tard, ou plutôt, la même année. Dans l’introduction, la préface, Jean-François Lyotard utilise le mot dispositif en liaison avec le Kapital. Premier usage : le dispositif du Kapital. Dispositif de désir, dispositif économique, libidinal, dispositif figural, dispositif libidinal, les dispositifs visibles , « le désir… s’articule en dispositifs…Le Kapitalisme est l’un de ces dispositifs » p 16.

[En effet, il l’utilise pas moins de treize fois sur 15 pages. Voir les points communs entre les différents usages].

« Tout est-il donc permis ? – Tous les beaux coups le sont. Il y a à veiller à ce qu’aucun coup ne puisse passer pour beau s’il fait un usage même indirect, même symbolique, de la menace de mort à l’intention de ses destinataires ».

                           Jean-François Lyotard, Avertissement. Des dispositifs pulsionnels.

 

Dispositif : effet de mode ou véritable question de recherche ? C’est à la fois l’un et l’autre. (voir Barthes et Jean-Pierre Faye pour l’un et Foucault pour l’autre). La nouveauté réside dans le fait de questionner les dispositifs. [p 41, Jean-François Lyotard, 10/18 ] science et structure = structuralisme. C’est à la page 140 que l’on trouve des définitions des dispositifs.

La mise en jeu des dispositifs ne relève pas de la pure imagination, ni d’une méditation métaphysique, mais bel et bien de l’observation participante définie par Georges Lapassade, de l’implication et de l’acte manqué du groupe Hermès dans le numéro consacré au dispositif (Absence de la référence à l’ouvrage de Jean-François Lyotard (10/18).

A noter qu’au début, je voulais travailler sur les contradictions entre les dispositifs – [Lutte à mort – Remi Hess in Les IrrAIductibles n°1].

[Qu’est-ce qu’être acteur dans le dispositif ?

Questionner, c’est problématiser ! C’est moi.

Malaise dans les dispositifs ?!?!

Analyse des implications !]

[Critique à partir de la périphérie] [une position]

L’obsession ? C’est quoi à définir ?

[Il ne faut pas préparer des choses qui ne se mangent pas ?!] économie politique.

Pp 157-177, lues ce mardi 20 juillet 2004, une lecture intéressante de l’œuvre de Bachelard.

Comparaison entre la production au sens marxiste et la production du discours-narration capital face à un dispositif libidinal (p 182)

Le dispositif narratif : régie Renault annonçant la mort d’un ouvrier (Pierre Overney) [organisation selon des modalités]

« Dispositif : formation toute positive, affirmative, de distribution des intensités libidinales, mais les détraquant toujours jusqu’au disfonctionnement ». (p 190)

 

Mercredi 21 juillet,

Nulle part, je n’ai trouvé hier la référence à des Dispositifs pulsionnels dans Hermès. Je dois confirmer cela et évoquer l’acte manqué du numéro.

 

Jeudi 22 juillet 2004, 8 heures 50,

A l’instant, Augustin vient de m’appeler au téléphone. Il me propose d’avancer le rendez-vous de 15 heures à 13 heures. Je ne prendrai donc pas de livres à la bibliothèque.

 

Vendredi 23 juillet,

 Très peu lu Témoigner du différend.

 

Samedi 24 juillet,

Groupe-recherche : Loi d’orientation

Préparer un dispositif ? Expérience canadienne – Chris [Franceculture.com, Le Monde.fr]

 

Dimanche 25 juillet, 9 heures 30,

Je termine la lecture de Des dispositifs Pulsionnels de Jean-François Lyotard. Le livre me conforte dans ma démarche critique affirmative. Dispositif libidinal face/contre le dispositif du capital.

A revoir quelques citations.

Je lis aussi Le Différend et je retiens : « Mais les sciences humaines du langage sont comme les jurys des conseils des prud’hommes » p 28 et ce après la définition du différend entre le travail et le capital, qui n’est pas un litige.

 

Lundi 26 juillet,

Alors que je poursuis la lecture de Le Différend, à l’instant (21 heures 35, p 83), une question s’impose à moi : qu’est-ce qui ne relève pas du dispositif ? A creuser.

 

Mardi 27 juillet,

Journal inédit de Michel Leiris lu par Jean-Louis Trintignant sur France Culture. 8 heures 20

[Ecrire hors norme et hors texte] La série noire – Le libidinal.

Par le oui-dire, j’apprends que : l’absence/hors dispositif.

9 heures 40, Bachelard parle sur France Culture : le matérialisme et Socrate en passant par Aristote : bibliographie sur France Culture.com.

 

Mercredi 28 juillet, 8 heures 10,

Journal intime, suite (pages arrachées)

G. Bachelard : 9 heures 05 (suite)

Si l’on reformule les questions : qu’est-ce que le dispositif ? Qui conçoit, met en œuvre, exécute les dispositifs ? Quels sont les effets des dispositifs ? etc.

La fonction régulation, légitimation, domination…

Justification [guerre, droit, technique] finalisation ou objectifs visés.

[Pourquoi faire simple quand c’est compliqué] sans illusion sur l’opinion.

Disfonctionnement ou crise des dispositifs.

 

Vendredi 30 juillet, 9 heures 20,

Ecoute G. Bachelard.

Epuisé après la traduction.

Je feuillette les livres apportés hier de la bibliothèque de la fac. Je poursuis la lecture de Le Différend de Jean-François Lyotard.

 

Samedi 31 juillet, 19 heures 10,

Je lis Le Différend de Jean-François Lyotard.

Idée de combattre les fossoyeurs de l’esprit ou de l’âme vincennoise/ En pensant Jean-François Lyotard comme philosophe de Vincennes.

Idée de mettre les institutionnalistes les uns à côté des autres [Deleuze, Guattari, Georges Lapassade, René Lourau…]

Dans cet ouvrage, la notion d’échange occupe une place importante.

20 heures, je termine la lecture du Différend de Jean-François Lyotard.

L’impossibilité de l’histoire.

Je vais tenter de lire d’autres ouvrages sur Jean-François Lyotard.

21 heures 30, je reprends la lecture de Témoigner du différend, quand phraser ne se peut, Jean-François Lyotard [al]. Le texte de Françis Guibal éclaire ma compréhension de la pensée de Jean-François Lyotard.

 

Dimanche 1er août, 7 heures 25,

Je poursuis la lecture de Témoigner du différend.

Aporie : contradiction insurmontable  (en philosophie).

La suspension de la course vers la définition du dispositif : hors ou à la marge des dispositifs : l’implication.     

L’anamnèse : Je ne trouve rien dans le Dictionnaire encyclopédique 2000 LAROUSSE.

18 heures 20,

Je termine la lecture de [Témoigner du différend, quand phraser ne se peut, autour de Jean-François Lyotard, avec des exposés de Françis Guibal et Jakob Rogozinski, éd Osiris, 1989 , 130 p].

Je commence la lecture de [J.Derrida, V.Descombes, G. Kortian, P. Lacoue-Labarthe, J.F. Lyotard, J.L. Nancy, La faculté de juger, Paris, Les Editions de Minuit, coll « Critique », 1985, 240 p.].

Yann-Elias et Solène organisent les jeux olympiques, compétitions et distributions de médailles aux peluches.

 

Samedi 7 août, 11 heures,

Je viens à l’instant de terminer la lecture de Jean-François Lyotard, Rudiments païens, Union générale d’éditions, 10-18, 1977. L’idée de lire cet ouvrage est intervenue alors que je lisais l’article de Jacques Derrida dans La Faculté de juger. Ce livre m’aide à approfondir la compréhension de la pensée de Jean-François Lyotard et notamment son incessante référence au paganisme comme singularité presque absolue et irréductible à la Raison, la vérité, la totalité et l’universel… etc. Il m’aide aussi à réfléchir sur les minorités et sur le centre et la périphérie.

J’en suis à la page 100 de la Faculté de juger. Je poursuis la lecture. Lorsque je ne lis pas, je pense à l’article à écrire. Des idées défilent devant moi de mémoire et je me demande pourquoi ne pas les écrire sur le champ dans l’article. Encore une fois, le dispositif domestique fait défaut. L’été 2003 est comme un spectre qui me hante très souvent et je me sens incapable de passer outre et de prendre une position radicale, d’abandonner ce dispositif.

Voir la loi : voir Derrida à propos de la loi.

 

Dimanche 8 août, 9 heures 20,

Levé à 7 heures, j’ai lu Droit de la philosophie de Garbis Kortian, in La Faculté de juger. Le droit chez Hegel et Kant avec des recours aux philosophes post-modernes. [Les enjeux des dispositifs sont également idéologiques, libidinaux et organisationnels].

 

Lundi 9 août , 11 heures 30,

Je reprends la lecture suspendue hier matin. Je viens de marcher pendant une heure, aller et retour à Choisy. Mon corps avait besoin de cela. Je me sens mieux pour reprendre la lecture. [Je dois jeter un coup d’œil sur la revue Critique à la bibliothèque Paris 8].

 

Mardi 10 août, 17 heures,

Depuis 8 heures ce matin, je me fixe un objectif modeste, certes, mais efficace : terminer la lecture de La faculté de juger. C’est fait. Vers la fin du livre, je commence à m’ennuyer, n’ayant pas le souffle de suivre Jean-François Lyotard dans sa lecture de Kant. Auparavant, P. Lacoue-Labarthe élabore une critique intéressante à l’adresse de Lyotard. Pas de réponse de ce dernier.

Je souligne quelques passages, probablement pour en faire usage.

Je commence la lecture de Jean-Pierre Faye, La raison narrative, Paris, Ed Balland, coll « Metajora, 1990, 472 pages.

La lecture de cet ouvrage risque d’être compliquée du fait que je dois le rendre à la bibliothèque. Je ne peux donc me contenter de souligner, mais je dois transcrire ce qui m’intéresse dans cet ouvrage.

 

Mercredi 11 août, 8 heures,

Pas de traduction ce matin.

Hier, j’ai bien utilisé mon temps. J’ai terminé Jean-François Lyotard et j’estime avoir bien avancé dans la lecture de La raison narrative. Je commence à me faire une idée sur la pensée de Jean-Pierre Faye. J’en suis à la page 70.

[Ibn Al Madine = Bibliographe premier …… Le livre des livres]

Georges Trabichi sur Radio Orient à 17 heures 30.

[Lire ce livre pour se rendre compte de ce que l’Iraq représente dans la civilisation humaine. [Gilgamesh- Uruk] ]

p 166. Sumer = l’écriture (pensée début) voir p 171 important

[Cherchons alors le global dans le détail de ce qui va être, sous nos yeux, redoutablement dé-formé] p 208.

Cet ouvrage m’aide à penser ma pratique de l’écriture (compte-rendu, rapport, conte… etc., article).

 

Samedi 14 août, 10 heures 50,

Changement de lieu de travail. Je suis à la page 215.

Définition de la guerre dans sa relation avec l’esclavage, chez Aristote : « Une chasse qui permet d’acquérir des hommes nés pour obéir » p 227.

 

Dimanche 15 août, 10 heures 40,

Le voyage dans ce livre se poursuit, me permettant de faire des rencontres avec l’histoire du déploiement de la pensée par la narration. J’en suis à la page 290.

[L’été 90-Août 1990 : invasion de l’Iraq]

«  Nous appellerons ici raison une faite d’éclats, capable d’interrogation perpétuelle sur les contradictions » p 307.

 

Jeudi 19 août, 17 heures 45,

Encore 10 pages et j’en aurais terminé avec ce gros pavé de Jean-Pierre Faye. Je dois passer à l’écriture de cet article et lire le reste des ouvrages au fur et à mesure.

La lecture de cet ouvrage est un labeur éprouvant, mais nécessaire pour affronter des textes difficiles et complexes.

« L’effet n’est pas seulement un mal de l’histoire, mais aussi un mal de langage », p 463 Jean-Pierre Faye.

Les chemins de la raison narrative bien tracés par Jean-Pierre Faye dans ce livre. Fin 20 heures 10.

21 heures,

Je débute la lecture de la revue Hermès n°25 intitulée Le dispositif entre usage et concept, n°25, CNRS éditions, 1999.

 

Dimanche 22 août, 8 heures 30,

J’attaque Hermès ce dimanche. Vendredi et samedi n’ont pas été bien exploités. Je ne crois pas que je puisse me permettre le luxe de ne pas travailler comme cela pendant 2 jours. Sinon le travail serait reporté sine die !… Je dois à partir d’aujourd’hui marier la lecture avec l’écriture sur ordinateur.

 

Mardi 24 août, 10 heures 55,

Penser les dispositifs comme des médiations/ des entre-deux/ postulat qui revient souvent dans les articles de Hermès.

[Dispositif comme médiation culturelle de l’identité

Le dispositif : une aide aux identités en crise pp 67-80. ]       

Je dois critiquer cette notion de médiation/ dispositif

 

Mercredi 25 août, 12 heures 10,

Internet comme dispositif hétérotopique, Philippe Hert, département de communication, Université Nancy 2.

Cet article, publié in Hermès, me paraît intéressant car il aborde le dispositif à partir de M. Foucault, tout en essayant, tentant, de l’appliquer sur Internet. Travail à relire dans le cas où il faudrait écrire sur Internet.

 

Samedi 28 août,

A huit heures ce matin, je commence à mettre de l’ordre dans mes affaires. Dossier contenant les documents relatifs aux dispositifs. Je suis décidé d’écrire au fur et à mesure que j’avance dans la lecture de Hermès et des autres ouvrages en attente.

Dispositifs de croyance, Jean-Louis Weissberg, Paris 13.

 

Lundi 30 août, 11 heures 35,

Jean-Louis Weissberg conclut son article par une préférence accordée à la disposition par rapport au dispositif.

A noter que son article est une reprise de l’un des chapitres de son livre Présences à distance, Paris, L’Harmattan, 1999.

 

Mardi 31 août, 19 heures 40,

J’ai beaucoup suivi les infos presse, radio, internet… J’ai envie ce soir d’avancer dans la lecture d’Hermès.

 

Samedi 4 septembre, 9 heures,

Lectures et écriture suspendues depuis mardi en raison probablement de la fatigue due aux longues traductions et au bouleversement de l’emploi du temps dû à la rentrée scolaire.

Pourtant, j’aurais dû au moins terminer la lecture de Hermès et commencer l’écriture de l’article tout en m’attaquant aux livres de Guattari et de Lapassade.

Je lis l’article « Du département des modalités de contrôle » de Gérard Leblanc. L’auteur introduit sa contribution par l’institutionnalisation et la normativité. Par la suite, je n’arrive pas à le suivre (médias et dispositifs). Néanmoins, l’article reste utile et intéressant, notamment quand il évoque la médiation entre l’auteur et le spectateur au cinéma comme à la télé.

Il est midi, je termine cette lecture par Emmanuel Belin qui cite Donald Winnicott, Foucault et Bachelard…

Cette page ne sera pas consacrée aux conclusions de mes lectures, mais sera le moyen de prise de notes de lecture.

A noter que E. Belin cite une définition des dispositifs de M. Foucault à reprendre : « Un ensemble résolument hétérogène, comportant des discours, des institutions, des aménagements architecturaux, des décisions réglementaires, des lois, des mesures administratives, des énoncés scientifiques, des propositions philosophiques, morales, philanthropiques, bref : du dit, aussi bien que du non-dit, voilà les éléments du dispositif. Le dispositif lui-même, c’est le réseau qu’on peut établir entre ces éléments ». Michel Foucault, Dits et écrits, Paris, Gallimard, 1994, p 299. cité par E. Belin…, et dans les notes, ajoute des références à Castoriadis, Domaines de l’Homme, Paris, Seuil, 1986. et Gilles Deleuze dans Michel Foucault philosophe.

Encore deux autres ouvrages à lire et j’en aurais fini avec ce travail sur les dispositifs du moins pour l’instant.

Je passe à la lecture de Georges Lapassade, Groupes, organisations, institutions, Paris, Gauthier-Villars, Coll « Hommes et organisations », 1967, 2ème édition 1970.

Déjà lu la préface et l’avant-propos écrit par Georges Lapassade.

« L’institution familiale pèse lourd ; mon dos ne peut plus la porter, ni la supporter » 17 heures 55. Voir l’habitat chez Bachelard.

« Refuser la propriété privée de l’organisation qui est la marque de notre vie sociale et son fondement ultime » p 26 (introduction) (1966).

« Dans l’histoire, comme dans la nature, la pourriture est le laboratoire de la vie » Marx cité par Georges Lapassade p 32.

 

Dimanche 5 septembre, 11 heures,

Je lis la phrase dans Groupes, organisations, institutions de Georges Lapassade, où il évoque l’expérience de C. Rogers dans les domaines thérapeutique et pédagogique. Ce dernier aspect peut m’être utile dans ma thèse [La non de directivité]

« On ne peut aborder les problèmes des groupes sans aborder en même temps ceux des organisations et des institutions »

Le modèle dialectique en pédagogie inspiré par Sartre p 45, Georges Lapassade et Ardoino l’ont adopté. Georges Lapassade souligne que des modifications ont été apportées à ce modèle.

 

Mardi 6 septembre, 19 heures 30,

Lorsque je me suis rendu compte que je devais rendre des ouvrages à la bibliothèque de la fac, j’ai entamé hier dans la matinée la lecture de Dialectique, F.D.E Schleiermacher, Cerf-Labor et Fides-Presses de l’Université de Laval, 1997, auteur que je ne connais que de nom, philosophe à l’ombre de Hegel.

J’ai emprunté ce livre pour travailler la dialectique en vue d’avancer dans ma thèse où cette notion a une place importante.

 

Dimanche 12, 10 heures 45,

Avant de commencer à préparer le repas, je lis quelques pages de Groupes, organisations, institutions de Georges Lapassade. J’en suis à la page 88 et je viens de lire les extraits consacrés à Hegel, Marx sur la bureaucratie. Je dois passer à Lénine.

 

Lundi 13 septembre, 9 heures 30,

En lisant le livre de Georges Lapassade, je constate (page 108) que le terme dispositif n’est toujours pas utilisé par l’auteur, bien qu’il traite de l’organisation et de la bureaucratie.

Max Weber occupe, tient une place importante dans le travail de Georges Lapassade sur la bureaucratie. Il le rapproche de Marx, Hegel et Lénine. Il souligne les limites de l’approche weberienne (sociologique) en insistant sur l’absence de la critique à l’égard de la bureaucratie. Rôle attribué à d’autres : Merton, Selznick, Gouldner, Crozier, E. Enriquez. Bien que ce dernier ait fait avancer l’analyse de la bureaucratie, il n’en demeure pas moins prisonnier du schéma classique de la bureaucratie, note Georges Lapassade.

Alain Touraine, critiqué par J. Delvaux et Claude Lefort

[p 132. propos sur la recherche] en citant W. Mills.

[Le dispositif nucléaire prohibé pour certains et admis pour d’autres]

[La critique de la pédagogie traditionnelle est ainsi une critique de la bureaucratie] p 138.

 

Mardi 14 septembre, 7 heures 20,

Hier soir, j’ai terminé la partie consacrée à la bureaucratie et entamé la partie traitant des institutions. Durkheim : « La sociologie est la science des institutions ». Cruvitch critique cette tendance.

« [L’analyse institutionnelle est donc indispensable pour comprendre les phénomènes de domination pédagogique ou bureaucratique »] Georges Lapassade p 163 (Groupes, organisations, institutions).

Expliquer la pédagogie institutionnelle : ce passage est central dans ma recherche (à revoir).

Chapitre V : Dialectique des groupes, des organisations et des institutions. « La dialectique comme logique de l’inachèvement, de l’action « toujours recommencée » p 175.

Sur le groupe, Georges Lapassade s’appuie sur Sartre dans Critique de la raison dialectique.

Analyse du conflit au sein du groupe.

La structure du groupe est organisation fonctionnelle. Le passage dialectique de l’organisation à l’institution.

  -Georges Lapassade, Groupes, organisations, institutions, Paris, Gauthier-Villars, 1967, 2ème édition 1970, coll « Hommes et organisations »] 250 p.

             -Félix Guattari, Psychanalyse et transversalité, essais d’analyse institutionnelle, préface de Gilles Deleuze, Paris, Ed François Maspéro, 1972, 290 p.

 

Mercredi 15 septembre, 11 heures 15,

J’ai terminé la lecture de Georges Lapassade, Groupes, organisations, institutions dans le train, en allant à la fac déposer (rendre) les livres empruntés. J’ai pris[1] Carl Von Clausewitz, De la guerre, Paris, Ed Gérard Lebovici, 1989. Ouvrage posthume, traduit de l’allemand par le lieutenant-colonel De Vatry, publié en allemand par Marie Von Clausewitz, 1832-1837. 

Après une longue attente, le moment est venu pour lire cet ouvrage fondamental sur la guerre. Je ne sais pas s’il aura une quelconque utilité dans le travail sur les dispositifs, mais en tout cas, je dois le lire pour tenter de comprendre pourquoi cet ouvrage est jugé incontournable pour toute approche de la question de la guerre.

De retour de la fac, j’ai lu l’avant-propos de Marie Von Clausewitz, par le biais duquel j’apprends que l’auteur a travaillé pendant douze ans sur cet ouvrage.

« L’analyse et l’observation, la philosophie et l’expérience jamais ne doivent s’exclure, ni se mépriser ; chacune apporte à l’autre sa caution » p 25.

Définition de la guerre p 33.

« La guerre est donc un acte de la force par lequel nous cherchons à contraindre l’adversaire à se soumettre à notre volonté ».

 

Dimanche 19 septembre, 9 heures,

J’en suis à la page 70 du livre De la guerre. « Qu’est-ce que la guerre et la nature de la guerre » constituent les chapitres I et II. Avant d’entamer le chapitre III, « Du génie de la démarche méthodologique et conceptuel », l’auteur exhorte le lecteur à garder en tête les conclusions des deux premiers chapitres.

« Le génie de la guerre » est un chapitre d’ordre moral, psychologique, social et intelligible. Il met en lumière les différents et multiples éléments et caractéristiques des chefs de guerre, ainsi que le lien entre politique et guerre, savoir et guerre, histoire et guerre…

 

Dimanche 17 octobre, 9 heures 45,

Rien ce dimanche. Début de la maladie.

 

Mercredi 20 octobre, 9 heures 20,

Les effets moraux de la guerre ne sont pas prévisibles.

«  Il sera donc toujours beaucoup plus facile de formuler une théorie pour la tactique que pour la stratégie » p 1290.

 

Samedi 23 octobre, 8 heures 25,

A la question de savoir s’il faut utiliser le terme de science ou de l’art de la guerre, Clausewitz distingue entre l’art comme étant un savoir-faire et la science comme savoir pur.

            Très instructif, le chapitre « De la critique », pp.152-173.

L’auteur utilise l’art de la guerre et non pas la science de la guerre (c’est à souligner). Art militaire.

 

Mercredi 27 octobre, 12 heures 20,

Je devais rendre le livre hier. Je ne l’ai pas fait. Je continue la lecture aujourd’hui.

Carl Von Clausewitz, De la guerre, Paris, Ed Gérard Lebovici, 1989.

Ouvrage posthume, traduit de l’allemand par le lieutenant-colonel De Vatry, publié en allemand par Marie Von Clausewitz, 1832-1837.   

 

 Benyounès Bellagnech
http://lesanalyseurs.over-blog.org/

Publié sous le nom de Benyounès

In Les IrrAIductibles n°10

Normes et déviances


* Benyounès Bellagnech, Pour une critique des dispositifs, in Les IrrAIductibles n°7.

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28 janvier 2009 3 28 /01 /janvier /2009 19:13

 

Les dispositifs en question 

 

« Tout est-il donc permis ? – Tous les beaux coups le sont. Il y a à veiller à ce qu’aucun coup ne puisse passer pour beau s’il fait un usage même indirect même symbolique, de la menace de mort à l’intention de ses destinataires »[1]

« Le propre du savoir n’est ni de voir ni de démontrer, mais d’interpréter »[2]

 

 

La mise en question des dispositifs

Les dispositifs ? Effet de mode ou véritable question de recherche ? Ce n’est pas exactement en ces termes que nous - Le nous désigne ici à la fois Les IrrAIductibles en tant que revue et aussi en tant que groupe ouvert, dont les membres ont participé directement ou indirectement aux différentes séances des débats consacrés à la question des dispositifs – nous sommes en effet posés au départ la question sur les dispositifs. Les questions de réflexion et de recherche au sein de ce groupe n’obéissent pas exclusivement à la logique volontariste et programmatique, mais elles relèvent plutôt d’une combinaison complexe mélangeant les circonstances, l’improvisation, l’implication et les préoccupations d’ici et maintenant des uns et des autres. Il s’agit en effet d’un moment de recherche sur les dispositifs. Je vais tenter, dans ce qui suit, de relater quelques épisodes de cette recherche collective.

De retour de New York, où il a participé à un jury de thèse soutenue par Liz Clair au département des Performances Studies, Remi Hess observe la différence entre le dispositif de soutenance aux Etats-Unis et celui en cours en France. Aux Etats-Unis, le jour de la soutenance, les membres du jury se contentent de faire des remarques et des critiques au travail présenté par le candidat. Ce dernier est censé tenir compte de ces remarques, et d’apporter les corrections demandées avant que le jury ne se prononce définitivement sur la thèse. Alors qu’en France, les remarques, les critiques, le lessivage, ainsi que le jugement ; tout cela tombe le jour même de la soutenance. Remi Hess décrit cette expérience dans son journal « Voyage à New York », et en fait un récit lors de la réunion du Comité éditorial, vendredi 30 avril 2004. Dès lors, les questions des dispositifs, de « performance » et du performatif ( ces deux dernières notions sont davantage utilisées dans les langues allemande et anglophone), ont suscité un intérêt et un enthousiasme tel qu’il s’est traduit rapidement, au cours des séances suivantes, en recherche active et collective.

Une table ronde fût décidée pour le lundi 17 mai 2004 (voir la transcription dans ce même numéro). Une autre réunion a été organisée par Christiane Gilon et Patrice Ville à Fontenay-Sous-Bois dans le cadre du CAPP (Centre d’analyse des pratiques professionnelles), réunion à laquelle ont été invités les membres du Laboratoire d’analyse institutionnelle.

De son côté, Christoph Wulf a été invité au séminaire pour présenter son livre[3] qui venait de paraître et pour exposer ses récents travaux de recherche, notamment sur le concept du performatif. Cette notion est effectivement privilégiée en Allemagne à celle du dispositif. Sergio Borba, Ruben Bag et Cristian Varela ont également participé à quelques rencontres des mardis et vendredis entre début mai et fin juin 2004. La question des dispositifs s’est trouvée ainsi partagée et enrichie par des apports allemands, brésiliens, mexicains, argentins et américains ; approches complémentaires et parfois contradictoires, mais les unes n’excluent pas les autres.

Une fois, le processus de recherche et d’élaboration collective du numéro de la revue Les IrrAIductibles enclenché, les réunions hebdomadaires du comité éditorial se sont transformées en moments d’échanges de références et de documents provenant de sources diverses et traitant de la question des dispositifs. En effet, Remi Hess rapporte que rien qu’en consultant Internet via le moteur de recherche Google, on parvient à identifier pas moins de 500 références aux dispositifs. Georges Lapassade distribue deux documents récents trouvés sur la toile visitée le 15-05-2004. Le premier s’intitule : Le concept de dispositif et le second : Dispositif (Foucault à l’usage). Aziz, de son côté, apporte un document imprimé, tiré du site Internet de l’Académie française, visité le 14-07-2004. Par ailleurs, un coup d’œil sur le site de la bibliothèque de Paris 8 renvoie à pas moins de 150 références et ouvrages.

Bref et selon les différentes sources, l’usage du mot dispositif dans la langue française daterait du XIVème siècle. Il renvoie essentiellement aux domaines militaire, technique et juridique.

 

Les enjeux des dispositifs

Comme nous avons pu le constater, les démarches et les tentatives des uns et des autres visaient en quelque sorte un consensus ou du moins un accord sur la définition du dispositif. Il n’en demeure moins que la question, sur l’utilisation très répandue du terme, reste posée et exige des clarifications. Pour ce faire, il faudrait examiner non pas la notion en soi, mais les enjeux qui déterminent et qui situent les dispositifs dans des contextes différents.

 Si l’on essaie d’examiner l’usage des dispositifs dans le domaine militaire en référence à la guerre et notamment à celle à laquelle nous assistons en ce début de 21ème siècle, force est de constater tout d’abord que les enjeux de la guerre - celle-ci et toutes les autres - ont toujours été les mêmes. De par sa définition, Aristote cité par Jean-Pierre Faye, définit la guerre comme « une chasse qui permet d’acquérir des hommes nés pour obéir »[4] ; et dans la pensée moderne, on retiendra la définition de Clausewitz : « La guerre est donc un acte de la force par lequel nous cherchons à contraindre l’adversaire à se soumettre à notre volonté »[5]. Quelques mois avant que les Américains déclenchent la guerre, on entendait que ces derniers mettaient en place un dispositif impressionnant pour lancer l’offensive contre l’Iraq. Dans ce contexte, on entend par dispositif les bases militaires dans la région du Moyen-Orient, les porte-avions, les avions de combat, les munitions, les armes sophistiquées de haute technologie… et quelques centaines de milliers d’hommes. Par contre, du côté de l’adversaire, on n’entendait pas parler des dispositifs « supposés réduits à néant », ni de combat, ni de résistance… et pour cause  :  au sortir d’une guerre meurtrière de 10 ans contre l’Iran (on parle de millions de morts), l’Iraq a du faire face, au début des années 1990, à une offensive de la coalition internationale qui s’est terminée par un embargo criminel d’une dizaine d’années, sans oublier qu’au cours de cette dernière période, des attaques aériennes visant des installations à la fois civiles et militaires, étaient fréquentes, et ce bien avant l’assaut final de mars 2003 et l’annonce américaine de la fin de la guerre ! Nous avons d’un côté des puissances mondiales ayant conçu d’une manière rationnelle des dispositifs, afin d’atteindre certains objectifs et de l’autre une nation réduite à l’âge de pierre et par conséquent  privée de « dispositifs ». L’histoire et l’actualité mettent en branle cette conception rationnaliste, techniciste[6] des dispositifs, car la guerre n’est toujours pas terminée et ses objectifs ne sont pas atteints, et pour cause, des dispositifs nouveaux ont été mis en place par les Iraqiens – bien qu’on en parle uniquement en terme de terrorisme- visant à faire face à la volonté d’hégémonie et de domination des Américains sur la région du Moyen-Orient.

L’histoire retiendra les contradictions réelles cette fois-ci entre les dispositifs des deux belligérants, sans oublier la complexité extrême de ces dispositifs qui recouvrent aussi bien des éléments matériels, qu’idéologiques, politiques et humains. « Dans l’histoire, comme dans la nature, la pourriture est le laboratoire de la Vie »[7]. Par ces propos, je ne cherche pas à analyser la guerre, mais à soulever la problématique qu’occupent les dispositifs dans les conflits[8].

Dans le champ juridique, les dispositifs tiennent une place fondamentale, ce qui rend difficile même une amorce d’analyse dans ce domaine qui fait les choux gras des médias et de l’actualité. Rappelons-nous des parodies de la loi concernant l’affaire du foulard, l’affaire du bagagiste de Roissy et celle de l’été dernier concernant l’affaire de Marie L. qui a fait trembler la République et réveiller les fantasmes de l’inconscient collectif sur les Noirs et les Beurs. Il est vrai qu’une approche du domaine juridique du point de vue de la critique des dispositifs pourrait nous éclairer. Aussi, je me contenterai pour commencer ce travail de renvoyer le lecteur au commentaire que Jacques Derrida fait du texte de Kafka (Vor dem Gesetz), expliquant l’impossibilité d’entrer dans la loi. Lors d’un colloque autour de Jean-François Lyotard, ce texte a été publié in La faculté de juger[9].

La prolifération des dispositifs est nettement plus répandue dans le domaine technique, ce qui m’a amené au début de ces propos à me poser la question de savoir s’il s’agissait bien d’un effet de mode. Le développement rapide et accru des techniques en général et des nouvelles technologies en particulier, leur présence quasi-permanente dans la vie quotidienne – travail, études, recherche, loisirs-, leur complexité parfois, leur description, leur mise en place, leur fonctionnement, leurs objectifs, réclament un concept vague avec des définitions approximatives. Bref, les dispositifs recouvrent aussi bien la mise en scène au cinéma, au théâtre, dans un stade, dans la rue, que le travail des policiers, des plombiers, des pompiers, des informaticiens… à peu près rien dans la vie n’est exonéré des dispositifs.

Si les dispositifs sont à la mode pour des raisons sus-citées, il n’en demeure pas moins que leur prolifération pose un sérieux problème au chercheur qui souhaite comprendre le phénomène dans la situation.

La notion de structure avait connu un sort comparable auparavant, au point de devenir une idéologie[10] dominante sous le nom de structuralisme. Certains commencent à évoquer l’idéologie dispositive, que moi, je nomme le dispositivisme[11]. A propos du structuralisme, Henri Lefebvre souligne : « L’erreur théorique du structuralisme consiste (…) en ce qu’il privilégie inconsidérablement un concept, celui de la structure. Cette erreur correspond à celle du fonctionnalisme et du formalisme. Ce faisant, on hypertrophie le concept privilégié en lui conférant une portée quasi ontologique (métaphysique). On l’idéologise, mais en même temps, on le met à la disposition de qui veut s’en servir, comme d’un instrument »[12].

N’assistons-nous pas au même destin quant au dispositif ? Si tel est le cas, il faudrait interroger le concept du dispositif, comme l’a fait Henri Lefebvre à propos du concept d’aliénation[13]. Dans quels cas concrets le concept de dispositif s’introduit-il valablement ? Que permet-il de comprendre et de saisir ? Quelles sont ses limites ? Définit-il un domaine ?… Y-a-t-il un ou plusieurs usages du concept dans les sciences sociales ? Y-a-t-il un mouvement dialectique du concept ou de la réalité qu’il permet de saisir et qu’il représente ? Je ne crois pas qu’il soit possible de répondre à toutes ces questions dans cet article. Cependant un aperçu historico-chronologique m’a conduit au constat suivant : Dans les années soixante, le concept de dispositif était rarement ou pas du tout utilisé en sciences sociales et notamment en analyse institutionnelle. Il ne figure pas par exemple dans Groupes, organisations, institutions de Georges Lapassade[14].

C’est au cours des années soixante-dix que le concept de dispositif fut repris, dans des tentatives de clarification, de définition, voire même de théorisation, de la part de Michel Foucault, de Gilles Deleuze et de J.F Lyotard.

Dans la deuxième édition de L’analyse institutionnelle, René Lourau écrit : « Sous prétexte de théorisation, de généralisation, de mise en ordre conceptuelle, j’ai écrit un livre froid sur un sujet brûlant. Théoriser, n’est-ce pas créer peu ou prou ce dispositif panoptique dont Foucault a montré l’importance ? Voir sans être vu, contrôler sans en avoir l’air, surveiller, punir, tels sont implicitement les objectifs de la théorie, tout comme ceux, avoués, de l’architecte des prisons conçues selon le dispositif panoptique (…) »[15]           

Les dispositifs traversent les ouvrages institutionnalistes, sans pour autant faire l’objet d’un examen spécifique de la notion et de son acceptation, voire même de sa place dans l’appareil conceptuel employé. C’est le cas de L’analyse institutionnelle de Remi Hess et de Michel Authier[16] entre autres. Toutefois, on peut considérer certains ouvrages collectifs ou non comme des livres traitant des dispositifs sans les nommer comme tels : parmi ceux-ci, on peut citer L’intervention institutionnelle collectif[17], Les Analyseurs de l’Eglise[18], L’analyseur et l’analyste[19], La sociologie d’intervention[20], La socianalyse[21]. Dans L’intervention psychosociologique[22], Jean Dubost utilise à plusieurs reprises les dispositifs. Bien que l’index ne renvoie qu’à six utilisations, le terme est utilisé plus de vingt fois, sans faire l’objet à aucun moment d’une tentative de définition précisant le sens visé.

Bref, et à l’instar de René Lourau, on peut constater que la définition des dispositifs liés aux pouvoirs est admise par tous, par la majorité et est la suivante : « Un ensemble résolument hétérogène, comportant des discours, des institutions, des aménagements architecturaux, des décisions réglementaires, des lois, des mesures administratives, des énoncés scientifiques, des propositions philosophiques, morales, philanthropiques,  bref : du dit, aussi bien que du non-dit, voilà les éléments du dispositif. Le dispositif lui-même, c’est le réseau qu’on peut établir entre ces éléments »[23]. Ainsi Foucault et parfois Deleuze demeurent très souvent la seule référence permettant de définir les dispositifs.

Malgré l’intérêt que requiert le numéro de la revue Hermès[24] consacré aux dispositifs, comme le souligne Remi Hess[25], aucune référence n’est faite au livre de Jean-François Lyotard[26], Des dispositifs pulsionnels, ce qui représente à mon sens un acte manqué de la recherche du groupe de Hermès. Je reprends ici l’acception de René Lourau des actes manqués de la recherche[27], lequel, au passage dans son livre, revient à la charge en donnant à lire et à méditer une autre définition du dispositif, je cite : « Le dispositif est un tout indissociable  (comprenant aussi, on l’oublie trop, les intentions et intérêts conscients et inconscients de l’observateur). Le dissocier, par exemple en faisant abstraction de l’observateur, comme le dit Niels Bohr, est par excellence un acte manqué ». En lisant le numéro de la revue Hermès sus-cité, j’ai cherché vainement une référence au livre Des dispositifs pulsionnels. Pourtant, plusieurs auteurs citent Dérive à partir de Marx et Freud »[28]. Or, dans cet ouvrage, J.F. Lyotard évoque les dispositifs 13 fois sur 15 pages dans le premier chapitre de son livre Dérive à partir de Marx et Freud, en lien avec le Kapital, le désir, le dispositif économique-libidinal, le dispositif narratif… Dans les 300 pages, il se contente de les analyser sans les nommer. Cet ouvrage n’est en fait qu’une introduction au livre dont le titre Des dispositifs pulsionnels annoncé la même année est paru au quatrième trimestre de 1973.

Voici ce qu’écrit J.F Lyotard : « Le dispositif ou figure est seulement un opérateur métaphorique. Il est lui-même de l’énergie stabilisée, conservée. Freud emploie le mot d’investissement en ce sens plus militaire que financier (…). Les dispositifs ne sont ni sociaux, ni psychiques dans leur extension. Le même dispositif peut se retrouver opérant et traitant de l’énergie à l’échelle d’un objet « individu » ou à l’échelle d’un objet « groupe » ; inversement à l’une ou l’autre de ces échelles, plusieurs dispositifs peuvent se partager l’individu ou le groupe », p 140. Il ajoute page 141 que « Le nombre de dispositifs est très grand ! Le dispositif est l’organisation de branchement canalisant, régulant l’arrivée et la dépense d’énergie, en toutes régions ». Ou encore «ce que dit le mot dispositif : formation toute positive, affirmative, de distribution des intensités libidinales, mais les détraquant toujours jusqu’au disfonctionnement », p 190.

Contrairement à l’acception statique, teintée de structuralisme de Foucault, J.F. Lyotard insiste sur la dynamique et la dimension dialectique des dispositifs. Certes, cette dernière approche critique déstabilise le chercheur à l’affût de résultats et de conclusions hâtives. Cela explique les actes manqués de la recherche évoqués ci-dessus, outre la méfiance classique des chercheurs en sciences humaines et sociales à l’égard de la philosophie ainsi qu’à l’égard de la mise en question critique des certitudes parfois idéologiques qui guident ces chercheurs.

A propos de la critique, J.F.Lyotard, dans Des dispositifs pulsionnels, n’y va pas par quatre chemins : en voici la preuve : « Un dispositif est toujours aussi remarquable parce qu’il exclut que parce qu’il inclut, comme on l’a vu pour le récit… » page 256 et en page 117, il revient à la charge : « Si nous ne détruisons pas murs-entrée-sortie, à l’intérieur pourra se reconstituer sous divers noms : happenings, communautés, évents, autogestion, T-groupe, analyse institutionnelle, écriture automatique, œuvre ouverte, conseils ouvriers, une pratique qui, pour être critique n’est pas moins théâtrale, qui l’est autrement, un théâtre critique. Une théologie critique, avec un sujet déchiré, refendu, disent les Lacaniens ; et plus d’histoire-récit, mais le discours sur place, le discours de la plainte ».

Hormis son caractère opérationnel, toute démarche critique ne peut accepter la critique la visant, voire même la développer et la prolonger. Cela, on le sait bien, n’est pas très catholique au sein des institutions de la recherche où l’habitude bien ancrée consiste à ne citer positivement que les membres de sa tribu d’appartenance, et mieux encore faire tout pour occulter la critique, le débat et la confrontation. Phénomène évoqué par ailleurs par Pierre Bourdieu, mais uniquement sous l’angle de la reproduction. René Lourau entame cette critique dans Actes manqués de la recherche, notamment dans le domaine de la publication et de l’édition.

Ce manque de débat ouvert et critique cède le terrain à tous les dérapages avec des conséquences bien réelles et concrètes comme on l’a constaté dans l’affaire Marie L.

Souvenons-nous de Marie, rouée de coups, qui va dans un commissariat raconter qu’elle a été agressée avec son bébé dans la poussette par des jeunes Beurs et Noirs dans le RER, sans que les voyageurs n’aient bougé. Le faux récit de Marie L. a fait l’objet de la Une des agences de presse, de la presse, des journaux télévisés et de la radio. Toute la nation retient son souffle pendant un week-end montrant du doigt des « barbares » ! Les réactions en chaîne d’indignation des partis politiques, des responsables de l’Etat, dont le président de la République, se sont succédées. Le plus anecdotique est que le parti communiste a appelé à une manifestation à Belleville et le journal L’Humanité a publié un article de deux pages d’un sociologue « analysant » le phénomène. L’effet de boule de neige du dispositif narratif, créé, imaginé et mis en scène par Marie L., a donné lieu à une série de dispositifs policiers (descente et enquête dans le quartier présumé héberger les diables black-beurs), dispositifs politiques, associatifs, médiatiques et « savants » sociologiques et psychologiques. « L’effet n’est pas seulement un mal de l’histoire, mais aussi un mal de langage »[29]. Dans le cas de Marie L., il s’agit bel et bien d’un analyseur transinstitutionnel.

Ce saut transductif conforte mon questionnement critique des dispositifs et de leur usage à la pelle sans précautions à la fois épistémologiques, politiques, idéologiques et libidinales. En analyse institutionnelle, on ne manquait pas parfois de rappeler ces principes de précautions qu’on trouve évoqués partiellement par René Lourau dans Interventions socianalytiques[30], mais que Georges Lapassade met à jour dans L’arpenteur[31], Le livre fou[32], Les chevaux du diable[33], trois ouvrages qui, à mon sens, essaient de décrire la complexité des dispositifs au sens lyotardien du terme et non pas seulement au sens de celui de Michel Foucault.

 

Dispositifs contre dispositifs :                            

René Lourau a écrit : « L’AI est aux premières loges pour désocculter le savoir sur l’institution, laquelle ne se réduit pas aux méandres de la bureaucratie, mais englobe bien des aspects idéologiques, économiques et libidinaux. Cela suppose qu’elle cherche à élargir à l’ensemble des élèves (et des enseignants et des éducateurs spécialisés et des parents) le privilège dont bénéficie pour le moment les seuls héritiers du capital institutionnel en vue, non de reproduire, mais de contrôler la « fatale » reproduction »[34].

Pour ce faire, c’est à dire combattre la reproduction instituée de l’intérieur même de l’institution dans les champs de la pédagogie et de la recherche ; ne faudrait-il pas repenser et replacer les dispositifs au centre du paradigme de l’AI ? Ne faudrait-il pas se servir de ce moment de la recherche sur les dispositifs pour en faire une ligne de démarcation de la contre pédagogie35 [René Lourau] et de la recherche impliquée [Gérard Althabe]36 ?

Face aux dispositifs de l’institué, étatique, politique, idéologique, bureaucratique visant la reproduction, des pratiques et des recherches se mettent en place au sein du courant de l’AI à Paris 8. Sans prétendre les décrire d’une manière exhaustive, je vais me contenter dans ce qui suit d’en donner quelques indications.

2001-2002 : Au sortir des conflits qui ont marqué le département des sciences de l’éducation et le courant de l’analyse institutionnelle à Paris 8 et dans ce qu’on pourrait qualifier de dépassement, de nouveaux dispositifs se sont mis en place : le séminaire du mardi de l’AI co-animé par Remi Hess et Patrice Ville. Du point de vue théorique et bureaucratique, ce séminaire est validé en Maîtrise et en DEA, mais dans la pratique, il est ouvert à tous. L’agorisme, l’ici et maintenant, l’improvisation, le face à face, le diarisme, le travail en groupe et sous-groupes, les débats ouverts et les décisions prises collectivement, sont les principales caractéristiques de ce séminaire. Cela a créé une dynamique de groupe ouverte sur la création d’autres nouveaux dispositifs : les restitutions sous forme de comptes-rendus diffusés par Internet, maintenant ainsi des relations malgré les distances et les implications des uns et des autres. Georges Lapassade accompagne ce mouvement, notamment par le biais de son séminaire informatique et ethnométhodologie où il dirige des recherches axées sur l’analyse des groupes et en particulier au sein de l’AI. La production de l’écrit s’est accélérée, à commencer par la soutenance de thèse d’Etat par Patrice Ville le 12 septembre 2001 – document classé à la bibliothèque dans la thématique des dispositifs37 et pour cause. En effet, Patrice Ville consacre tout un chapitre, soit une centaine de pages aux dispositifs socianalytiques utiles aussi en pédagogie.

En 2002, paraissent six numéros du bulletin des IrrAIductibles, ainsi que le premier numéro de la revue des IrrAIductibles, le colloque de l’AI autour de Georges Lapassade a lieu en juin de la même année.

L’année universitaire 2002-2003 est un prolongement des séminaires du mardi avec d’autres dispositifs dont le cours autogéré, l’analyse du paradigme de l’AI et notamment la mise en place des réunions hebdomadaires des vendredis du Comité éditorial, ainsi que la création de la collection Transductions, sous l’impulsion de Georges Lapassade…

Dans ce qui précède, je n’ai fait que brosser un tableau chronologique sommaire des nouveaux dispositifs que j’appelle des contre-dispositifs face aux dispositifs établis ayant pour objectifs principaux la reproduction, le renouvellement des fonctionnaires, l’adaptation au marché par le contrôle et la délivrance des savoirs et des diplômes, la mise en valeur de l’individu et de sa réussite par le biais du filtrage, de la compétition et de la concurrence…

Pour revenir à nos contre-dispositifs, j’insiste sur leur caractéristique principale à mes yeux, déjà évoquée au début de cet article. Il s’agit de la collectivisation du travail de recherche et de celui de la pédagogie. « Collectiviser ne signifie pas magnifier les « interactions » plus ou moins « symboliques » entre individus atomisés et fiers de l’être, mais au contraire coopérer, agir ensemble, sur la base d’un paradigme commun (communément discuté) ; dans le concret d’un programme de recherches totalement ouverts à la passion papillonne de Fourier sans pour autant se priver de tout repère, enfin dans la pensée d’un projet qui ne dissocie pas d’une part le scientifico-professionnel, d’autre part le politique »38. Ce programme bien défini par René Lourau, nous l’avons adopté et entamé depuis 2001.

Conclusion provisoire :

Ce moment de recherche sur les dispositifs s’inscrit dans le contexte décrit ci-dessus. En ce qui me concerne, je me suis trouvé devant davantage de questions que de réponses. Beaucoup de travail reste à faire sur les dispositifs, nos dispositifs, en vue de mettre en lumière les rapports d’ordre dialectique – « La dialectique comme science des contradictions »39, selon Henri Lefebvre et « La dialectique comme logique de l’inachèvement, de l’action toujours recommencée »40, d’après Georges Lapassade - entre les dispositifs. Dans notre cas, des groupes se constituent, se dissolvent, d’autres se mettent en place, à leurs tours traversés par des contradictions idéologiques, libidinales, politiques et organisationnelles, à la fois internes et externes. Les individus y passent également, tâtonnant, poursuivant ou renonçant, changeant de cap ou renforçant les convictions dans l’autogestion, l’analyse généralisée, l’analyse des implications, etc.

 

L’ensemble de ces questions méritent des réponses, des analyses et des approches critiques. Le moment des dispositifs est une étape de recherche parmi d’autres et le moment prévu de l’analyse interne pourrait être également une autre étape parmi d’autres à venir.

 

Benyounès Bellagnech
http://lesanalyseurs.over-blog.org/

Publié sous le nom de Benyounès

In Les IrrAIductibles n°7 Des dispositifs II

Titre : Pour une critique des dispositifs 



[1] Jean-François Lyotard, Des dispositifs pulsionnels, Paris, Ed. Maspéro, 1980, Deuxième édition. Il est à noter que cette deuxième édition de l’ouvrage comprend un avertissement, rajouté à l’édition précédente de 1973 et d’où j’ai tiré la citation. Je me suis appuyé essentiellement sur la première édition : Jean-François Lyotard, Des dispositifs pulsionnels, Paris, Union générale d’éditions, coll. 10/18, 1973.

[2] Michel Foucault, Les mots et les choses, Paris, Ed. Gallimard, 1981.

[3] Christoph Wulf, Gunter Gebauer, Jeux, Rituels, Gestes ; Les fondements mimétiques de l’action sociale, Paris, Ed. Anthropos, Cool. « Anthropologie », 2004. 

[4] Jean-Pierre Faye, La raison narrative, Paris, Ed Balland, coll « Metajora, 1990, p.227.

[5] Carl Von Clausewitz, De la guerre, Paris, Ed Gérard Lebovici, 1989. Ouvrage posthume, traduit de l’allemand par le lieutenant-colonel De Vatry, publié en allemand par Marie Von Clausewitz, 1832-1837. 

[6] Henri Lefebvre, La somme et le reste, Paris, Méridiens Klincksieck, 1989, voir chapitre intitulé Les « ismes », p 581.

[7] Marx cité par Georges Lapassade, Groupes, organisations, institutions, Paris, Gauthier-Villars, 1967, 2ème édition 1970, p 32.

[8] Remi Hess in Les IrrAIductibles n°1, Analyse institutionnelle et politique, juin-juillet 2002.

[9] J.Derrida, V.Descombes, G. Kortian, P. Lacoue-Labarthe, J.F. Lyotard, J.L. Nancy,  La faculté de juger, Paris, Les Editions de Minuit, coll. « critique », 1985.

[10] Castoriadis C., L’institution imaginaire de la société, Paris, Editions du Seuil, 1975, p 16.

[11] Henri Lefebvre, op. cité.

[12] Henri Lefebvre, L’idéologie structuraliste , Paris, Anthropos, 1971, p 10.

[13] Henri Lefebvre, La somme et le reste, Paris, Méridiens Klincksieck, 1989, p 121.

[14] Georges Lapassade, Groupes, organisations, institutions, Paris, Gauthier-Villars, 1967, 2ème édition 1970.

[15]René Lourau, L’analyse institutionnelle, Ed de minuit, coll « Arguments », 1991, p 291 (postface 1976).

[16]Remi Hess, Michel Authier, L’analyse institutionnelle, Paris, PUF,  coll « L’éducateur », 1994.

[17]Ardoino, Dubost /Lévy, Guattari, Lapassade, Lourau, Mendel, L’intervention institutionnelle, Paris, Payot, 1980.

[18]René Lourau, Les Analyseurs de L’Eglise,  Paris, Anthropos, 1972.

[19] Georges Lapassade, L’analyseur et l’analyste, Paris, Gauthier-Villars,1971.

[20]Remi Hess, La sociologie d’intervention, Paris, PUF, 1981.

[21] Remi Hess, La socianalyse, Paris, Editions universitaires, 1975.

[22] Jean Dubost, L’intervention psychosociologique, Paris, PUF, 1987.

[23]Michel Foucault, Dits et écrits,Paris, Gallimard, 1994, p 299.

[24] Hermès n°25, Paris, CNRS, 1999,  p 8.

[25] Remi Hess, in Les IrrAIductibles n°7, octobre 2004 –Lire également dans le même numéro, René Scherer, A votre disposition.

[26] J.F. Lyotard, Des dispositifs pulsionnels, Paris, Union générale d’éditions, 10/18, 1973. 

[27] René Lourau, Actes manqués de la recherche, Paris, Presses universitaires de France, 1994, p 9-10.

[28] Jean-François Lyotard, Dérive à partir de Marx et Freud, Paris, Union générale d’éditions, 1973.                  

[29] Jean-Pierre Faye, La raison narrative, langages totalitaires : critique de l’économie narrative, Paris, Balland, coll Metaphora, 1990, p 463.

[30] René Lourau, Interventions socianalytiques : les analyseurs de l’église, Paris, Anthropos, 1996.

[31] Georges Lapassade, L’arpenteur, Paris, EPI, 1971.

[32] Georges Lapassade, Le livre fou, Paris, EPI, 1971.

[33] Georges Lapassade, Les chevaux du diable, une dérive transversaliste, Paris, Editions universitaires, 1974.

[34]René Lourau, Le bar du monde, in Les cahiers de l’implication n°1, hiver 97-98, Pratiques de formation

35 René Lourau, Analyse institutionnelle et éducation in Pratiques de formation n°40, novembre 2000.

36 Gérard Althabe, Remi Hess, L’anthropologue impliqué. Ailleurs, ici, Brochure. Livre à paraître prochainement aux Editions L’Harmattan, 2005. 

37 Patrice Ville, Une socianalyse institutionnelle : gens d’école et gens du tas, Thèse doctorat lettres et sciences humaines, Paris 8, 2001.

38 René Lourau, La clé des champs, Une introduction à l’analyse institutionnelle, Paris, Ed Economica, Anthropos, 1997, p 41.  

39 Henri Lefebvre, Le marxisme, PUF, coll «Que sais-je », 1958, p 21.

40 Georges Lapassade, Groupes, organisations, institutions, Paris, Gauthier-Villars, 1967, 2ème édition 1970, p 175.

 

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27 janvier 2009 2 27 /01 /janvier /2009 23:01

Le Journal institutionnel de circonstance

 

 

« Le doute méthodique, le ver dans le fruit des certitudes morales ou militantes : c’est pour cela qu’est fait le journal, encore que ce support permette d’autres allures textuelles. Le journal est le hors-texte de tous les textes possibles, antérieurs, présents et postérieurs, y compris des textes qu’il empêche de voir le jour. Ecriture à gros risques et d’abord celui de ne pas « tenir ». Tenir le journal, comme on dit, c’est aussi « tenir le coup », supporter la vie telle qu’elle est. »[1]

 

René Lourau, Le journal de recherche

 

 

« Voilà donc deux techniques [le journal institutionnel et le journal de recherche]. Naturellement, il en existe d’autres, et j’espère qu’on en inventera d’autres encore ».[2]

 

 

Que de chemin parcouru depuis 1994, date de cet entretien accordé par René Lourau à Ahmed Lamihi, et publié en 2000 dans la revue Dossiers pédagogiques[3].

 

Depuis lors, les écritures diaristiques se sont tellement développées qu’il serait temps de les soumettre à une analyse réflexive critique.

 

En effet, après la publication de deux ouvrages de référence sur le journal[4], les pratiques diaristiques ne cessent de s’étendre sur plusieurs champs d’activité. Pour illustrer ce propos, je me contenterai de citer l’exemple de la pratique du journal de Remi Hess : Cet auteur très attaché à l’écriture diaristique a décidé au cours de ces dernières années de tenir au jour le jour plusieurs journaux en même temps dans le but d’élaborer des réflexions portant sur plusieurs thèmes, dégageant ainsi le processus de la construction ou de la production des idées.

 

Voici quelques titres de journaux : Le journal total, Le Journal des mardis de l’AI, Journal d’édition, Journal sur le maître et le disciple, notamment un Journal sur René Lourau, Journal d’intervention, Journal sur les colloques, les conférences et les soutenances de thèse, Journal domestique, journaux sur la création artistique, la peinture et la danse ainsi qu’un journal sous forme de bande dessinée.

 

             La majorité de ces journaux n’étant pas encore été publiée, il est probablement trop tôt d’en faire un objet de recherche. Cependant, on peut désormais avancer l’idée que ces pratiques diaristiques devraient, dans un avenir proche, être théorisées en tant qu’outils et supports essentiels à la multiréférentialité des sciences sociales et humaines.

 

Ayant la chance de lire régulièrement ces journaux, je suis témoin privilégié de ce processus « d’invention »  pour m’en tenir au terme utilisé à juste titre par René Lourau.

Ainsi et c’est dans ce contexte « d’invention » que j’ai écrit fin 1999 un journal intitulé « A la fac, du 16 novembre au 16 décembre 1999 », journal interrompu volontairement sans que j’en sache à l’époque les raisons de cette interruption.

 

Après avoir effectué une recherche en m’appuyant sur les travaux cités ci-dessus et après une longue réflexion, je me suis interrogé sur la catégorie dans laquelle je pourrais classer ce journal de 50 pages manuscrites. Certes, c’est un journal ethnographique ayant pour sujet le département des sciences de l’éducation à l’université de Paris 8. Il est également un journal institutionnel, car il décrit un conflit, survenu à un moment donné, ouvrant ainsi la voie à des écrits et à des propos interprétatifs de la situation, selon les places et les positionnements des différents acteurs au sein de l’institution universitaire. Ce journal est à la fois ethnographique et institutionnel, sans l’être vraiment, car d’une part, il ne vise pas une description au jour le jour et ce pendant une longue période de la vie universitaire ; et d’autre part, il ne traite pas de tout ce qui relève du fonctionnement de l’institution, des pouvoirs, de l’administration, des représentations, des acteurs, des usagers-consommateurs, etc. Bref, il ne traite pas de l’ensemble de l’institué. Néanmoins, ces paramètres demeurent présents d’une manière allusive et non exhaustive. C’est pour toutes ces raisons que je le qualifie de journal institutionnel de circonstance.

 

Pour ce qui est de l’institutionnel, je renvoie le lecteur à l’entretien sus-cité de René Lourau dans lequel il développe la définition du journal institutionnel en s’appuyant notamment sur Le lycée au jour le jour de Remi Hess[5].

 

Quant à la notion de circonstance, ce terme signifie en latin « se tenir autour » ou exposer un fait jusque dans ses moindres circonstances ou détails. Ces définitions ne rendant pas compte entièrement de l’usage qui est fait de l’expression, je me suis rabattu sur l’Encyclopédie Universalis, qui, à son tour, se contente de rapporter des textes et des phrases où le terme « circonstance » est utilisé : « Les circonstances dans lesquelles nous sommes placés, la pression des événements, la tension de nos âmes qui lui répond, ont, parmi d’autres effets, l’effet de nous faire sentir de plus en plus énergiquement notre intime participation à une existence plus grande que la nôtre, qui est celle de la France »[6]. On peut comprendre cette explication du point de vue implicationnel. Cependant, cela n’explique que partiellement la notion de circonstance. Le même Valéry écrit par ailleurs : « Rien ne m’a plus frappé que l’aptitude des vivants à s’accommoder et à se donner les formes qui conviennent aux circonstances »[7]. De son côté, Mirabeau en fait presque le même usage : « Nous attendons toujours, pour exécuter, l’instant où nous sommes forcés par les circonstances »[8].

 

C’est dans le langage juridique que le mot circonstance est codifié : « lorsque surviennent certains faits juridiques appelés circonstances aggravantes (…) objectif- subjectif ou mixte… selon le législateur… Les circonstances aggravantes diffèrent des éléments constitutifs de l’infraction en tant que si elles disparaissent, l’infraction subsiste quand même ; par exemple, si le lien de filiation disparaît, l’infraction, le meurtre subsiste. Par contre, si un élément constitutif de l’infraction disparaît, l’infraction, elle, n’existe plus (par exemple, si les parties n’ont pas établi de contrat, l’infraction d’abus de confiance n’est plus constituée)… De circonstances atténuantes relèvent des peines réduites : il s’agit de savoir si l’octroi de circonstances atténuantes a un effet sur les peines accessoires et complémentaires… et peut être discuté en doctrine. Il prête, en pratique, à de nombreuses nuances (état de démence par exemple).[9]

 

Outre l’utilisation juridique de « circonstances », ce terme est aussi largement employé dans le discours politique. On parle souvent de la circonstance pour caractériser une situation exceptionnelle, une exception d’Etat ou de légalité. On évoque l’homme ou le discours de circonstance pour caractériser un événement particulier.

 

Du point de vue grammatical, on fait allusion à l’adjectif circonstanciel de temps, de lieu, etc. (Bordas) ou circonstanciel qui signifie selon Le Robert, détailler, préciser et exposer.

 

Ces différents sens auxquels renvoie la circonstance et sa multiréférentialité ne lui enlèvent en rien son caractère opérationnel notamment dans le discours institutionnel, celui-ci étant essentiellement analytique.

 

L’analyse de l’institution suppose la mise en lumière de son histoire (création), de son fonctionnement, de ses dispositifs, de ses acteurs, de ses objectifs, de ses moyens et de leur origine et destination, de sa gestion : administration, locaux, hiérarchie, division du travail et répartition des tâches, etc. Cependant l’analyse en général se contente souvent de relater une situation stable en apparence, c’est à dire qu’elle se limite d’une manière statique à l’institué. Par contre, l’approche dialectique essaie de montrer le processus d’institutionnalisation, qui est une dynamique permanente, même si parfois, en son sein, on a l’impression que rien ne bouge. Ainsi la circonstance, qui n’est pas l’analyseur, ne fait que montrer une situation qui est déjà là, qui se développe « en douceur », en catimini, avant d’émerger ou de surgir comme une situation conflictuelle mettant en scène des acteurs, groupes ou organisations dans le cas de l’université (labos, équipes, étudiants, profs, administrateurs, conseils, contrôles, examens, habilitation, évaluation …).

 

Le journal institutionnel de circonstance nous renseigne sur les dates d’inscription, de soutenance, de validation et d’annonce de résultat. Bien qu’il date de l’après rentrée universitaire (16 novembre), jusque là rien d’anormal : nous sommes dans l’habitus, sauf que cette fois-ci un fait déclencheur surgit, à savoir l’invalidation de deux mémoires soutenus sous la direction de René Lourau et de Guy Berger, deux professeurs figurant parmi les fondateurs du département des sciences de l’éducation de l’université de Paris 8, et partant à la retraite. L’invalidation du DEA ne signifie pas seulement une baisse de la mention, ni un refus d’inscription en doctorat, mais elle vise également la remise en question de la pratique, de la qualité pédagogique des professeurs,  sans parler de la mise en cause de leur légitimité. Cette invalidation a tout naturellement déclenché et suscité des débats, des dénonciations écrites ou orales. C’est ainsi que certains séminaires se sont transformés en assemblées générales d’analyse généralisée et d’action revendiquant la transparence et la consultation des étudiants et de leur représentation.

 

Les faits rapportés par le journal attestent du mouvement occasionné par cet acte d’invalidation déclencheur. Les actions menées ne visaient pas uniquement les invalideurs, mais elles ont été à l’origine d’une série d’interrogations : pourquoi invalide-t-on tel professeur et pas tel autre ? Qui vise-t-on par cette procédure ? Une équipe de recherche, un laboratoire, un courant de pensée… Dans quel contexte cela est-il intervenu ? – Je parle du local, à savoir le département des sciences de l’éducation de l’université de Paris 8, mais je n’oublie pas le contexte plus large qui est celui de l’université française en général – ce qui a fait dire à certains, que non seulement Paris 8 tend à la « normalisation ». Ce  département des sciences de l’éducation, comparé à d’autres départements, est allé encore plus loin en mettant en place des dispositifs d’invalidation, d’exclusion et de contrôle, sources de tensions et de conflits parfois assez violents, et d’exclusions implicites d’étudiants et notamment d’étudiants étrangers.

 

La lutte des places, les ambitions, la chefferie, la haine, la jalousie, la malhonnêteté intellectuelle et l’absence d’un vrai débat serein, sont la preuve éclatante de ce constat.

 

René Lourau, lequel a fait l’objet, au début de sa carrière universitaire, d’attaque et de tentative d’exclusion, connaissait bien le sujet et avait écrit : « Tant que demeure et se renforce l’institution universitaire, basée sur les trois piliers des habilitations, des nominations et des validations, le pouvoir intellectuel maintient la séparation entre savoir institué et savoir social. L’ouverture des portes à l’ensemble de la population, autrement dit la généralisation de l’enseignement dit « supérieur », le prolongement de l’école universelle bien au-delà de l’enseignement primaire, tout cela ne constitue pas une « démocratisation » du capital culturel, mais un processus de destruction de l’université de classe. C’est bien parce qu’elle en est consciente que la classe dominante, par l’intermédiaire de ses intellectuels, évoque à propos d’une telle perspective l’utopie, l’anarchie, le désordre ». [10]

De son côté, Georges Lapassade, dans Procès de l’université, a tenté de démystifier la soi-disant tendance au scientisme de l’université.[11]

 

 

            Le journal institutionnel de circonstance est un texte diaristique impliqué, voire même surimpliqué, du fait que son auteur se trouve pris dans une situation inattendue et imprévisible. En tout cas et en ce qui me concerne, lorsque j’ai écrit ce journal, je ne savais pas, au départ, que j’allais le tenir au jour le jour pendant un mois. Ma présence à la fac tous les jours relevait plus de la contrainte que de l’obligation. Etant moi-même confronté au problème d’inscription administrative, qui était dû au retard de l’administration pédagogique, je me suis trouvé confronté à ces deux administrations et ce fut pour moi l’occasion de relater le vécu individuel, mais également collectif des tensions et de leurs conséquences psychologiques et sociales à l’intérieur et à l’extérieur de l’institution.

 

L’écriture de ce journal m’a permis de faire de l’observation participante que Georges Lapassade aurait qualifié d’immersion[12], autrement dit d’une participation de l’intérieur à l’événement – circonstance. Dans le même temps, je prenais des notes sur ce qui se passait (les actes, les écrits et les dires des acteurs), tout en décrivant ce qui m’arrivait personnellement.

 

Dans ce journal, je ne me suis pas contenté de décrire le vécu - le mien et celui des autres dans le cadre de l’institution – mais je me suis même permis de tenter une analyse sous forme de conclusion provisoire :  en voici l’extrait de mon journal

 

[« Il faut considérer que la science n’est pas entièrement trouvée, ni ne peut jamais entièrement l’être, et qu’elle doit comme telle être perpétuellement recherchée »[13].]

 

J’ai choisi cette citation datée du début du 19ème siècle pour inciter à la réflexion ceux qui ne cessent d’agiter le drapeau scientiste, pour se permettre tous les abus inimaginables au nom de la sacrée sainte « science ».

 

En effet, ce phénomène de plus en plus répandu chez beaucoup de profs cache mal les vrais enjeux de l’université, qui sont d’ordre politico-idéologique.

 

Ce que nous vivons dans la fac depuis la rentrée ne relève pas seulement du niveau scientifique ou prétendu comme tel, mais il s’agit bel et bien d’une crise profonde qui traverse l’université. Les symptômes de cette crise, au sein de la fac et de l’UFR des sciences de l’éducation particulièrement, sont nombreux. Je me contente d’en citer certains qui se sont exprimés ces derniers jours : le mal vivre, le mal être, l’humiliation, la sélection, la distillation, l’exclusion, la maltraitance institutionnelle, l’abus de pouvoir, le dysfonctionnement  entre les instances représentatives des acteurs de l’université ou non, le pouvoir décisionnel de l’administration, les contradictions entre l’esprit du texte légiférant et les méthodes abusives des pratiques, l’arbitraire, l’absence de consultation, l’autoritarisme et la contrainte… et j’en passe.

 

Ceux qui souffrent de cette situation, comme dans n’importe quelle crise, sont les plus vulnérables. Ce sont les étudiants non privilégiés, étrangers, salariés, chômeurs en formation et autres précaires…

 

La question de la liberté aussi bien des professeurs que des étudiants est très affectée par cette situation.

 

Des travaux et des recherches menés pendant des dizaines d’années par d’éminents professeurs, fondateurs de l’esprit vincennois se voient juger et disqualifiés par des signatures et des contre-signatures de toute part.

 

Le courant de la pensée critique de l’Analyse institutionnelle est l’un des plus visés par cette offensive bureaucratique et scientiste : menace de la disparition du séminaire de l’AI à travers son exil forcé « dans les choux » de la rue d’Amiens et l’incertitude de sa continuité pendant le deuxième semestre, l’invalidation des travaux effectués sous la direction des institutionnalistes, la privation de salle de cours…

 

Je pense que la situation est très critique. Il faut lever le voile sur les vrais enjeux et les contradictions qui sous-tendent cette situation.

Les institutionnalistes ont la capacité et la possibilité de s’atteler à cette tâche.[14]

 

           Cette conclusion tentait une analyse en termes généraux d’une situation  locale et particulière. Depuis lors et grâce à l’action des étudiants, on a assisté à une apparente amélioration des conditions de préparation du DEA en sciences de l’éducation. Les professeurs ont finalement accepté que les étudiants soient représentés dans certaines réunions de professeurs et d’alléger le contrôle continu, en supprimant un devoir sur deux (TC1 et TC2). Je dis : « seulement en apparence », car les pratiques d’invalidation se sont renforcées et des étudiants se sont trouvés avec des mentions abaissées, selon la tête du client et de son directeur de recherche. Ces étudiants se sont vus interdire l’accès à une inscription en thèse. Le pire, c’est qu’on a installé une commission de contrôle des travaux des étudiants, dont le rôle habituel réside dans le fait d’essayer de racheter et de sauver l’année de l’étudiant. La dite commission joue le rôle opposé, c’est-à-dire qu’elle abaisse la mention et dans ce cas, l’étudiant se trouve interdit d’accès au doctorat, ce qui est une régression par rapport à ce qui se fait ailleurs. On a même assisté à une tentative de déshabilitation d’un professeur. Si l’on utilise le langage juridique, on peut dire que ce qui devrait être une circonstance atténuante s’est transformée en circonstance aggravante de la situation des sciences de l’éducation à Paris 8. Le vent des nouveaux réactionnaires – pour reprendre le concept de Daniel Lindenberg - ne souffle pas seulement sur le monde intellectuel, mais il revient en force dans le milieu de l’éducation, une telle tendance mérite une recherche plus approfondie.

 

Par ailleurs, le courant de l’Analyse institutionnelle, qui a été particulièrement attaqué, a connu, à l’issue de ces événements, une période de conflit, qui s’est soldée par un clivage entre deux tendances, largement analysés dans L’Analyse institutionnelle hier et aujourd’hui [15] et dans d’autres documents publiés ou non encore rendus publics et à plusieurs reprises, notamment lors du colloque organisé à Paris 8 par ce même courant en juin 2002, sous le titre Cinquante ans d’Analyse institutionnelle en hommage à Georges Lapassade. 

 

Pour conclure, j’insiste sur l’intérêt du journal institutionnel de circonstance, en tant qu’outil permettant au chercheur d’analyser une situation particulière dans la vie d’une institution. Des journaux de conflit interne à l’institution, de guerre, de détention, de divorce, d’événement imprévisible, etc. peuvent s’inscrire dans le cadre du journal de circonstance.

 

Benyounès Bellagnech
http://lesanalyseurs.over-blog.org/

 

in Les IrrAIductibles n°3 Ecritures diaristiques

                

                  

     

       



[1] René Lourau, Le journal de recherche, matériaux pour une théorie de l’implication, Paris, Méridiens Klincksieck, coll  « Analyse institutionnelle », 1988, p. 88-89.

[2] Entretien entre René Lourau et Ahmed Lamihi, Rue de la Louvière, in Dossiers pédagogiques, n°8, 2000, p. 9.

[3] Entretien entre René Lourau et Ahmed Lamihi, Rue de la Louvière, in Dossiers pédagogiques, n°8, 2000, pp. 5-9.

[4] René Lourau, Le journal de recherche, matériaux pour une théorie de l’implication, Paris, Méridiens Klincksieck, 1988. et Remi Hess, La pratique du journal, l’enquête au quotidien, Paris, Anthropos, 1997.

[5] Remi Hess, Le lycée au jour le jour, ethnographie d’un établissement, coll. « Analyse institutionnelle », Paris, Méridiens Klincksieck, 1989.

[6] Valéry, Regards sur le monde actuel, Pensée et arts français, p.176.

[7] Valéry, Variétés IV, Discours en l’honneur de Goethe, p. 104.

[8] Mirabeau, Collection, tome IV, p.70.

[9] Encyclopaedia Universalis, Thesaurus-Index, AD, p. 729.

[10] René Lourau, Le Lapsus des intellectuels, Toulouse, Privat, 1981, p. 73.

[11] Georges Lapassade, Procès de l’université, institution de classe, Paris, Belfond, coll « J’accuse »,1969.

[12] Georges Lapassade, Observation participante, in Vocabulaire de psychosociologie, Erès Editions.

[13] Wilhelm Von Humboldt, Sur l’organisation interne et externe des établissements scientifiques supérieurs à Berlin, Traduit Par André Laks, d’après le texte des Gesammelte Schriften, Königlich-Preussische Akademie der Wissenschaften, Politische Denkschriften, I, Berlin, 1903, pp. 250-260. Article publié in Philosophies de l’Université, l’idéalisme allemand et la question de l’université, Paris, Payot, 1979   

[14] Benyounès, A la fac, du 16 novembre au 16 décembre 1999, Journal manuscrit. Il est à noter que ce journal a été probablement le dernier journal manuscrit lu par René Lourau avant sa mort.

[15] Rezki Assous, L’analyse institutionnelle hier et aujourd’hui, Paris, Editions AISF,  Coll « Transductions », 2002. A noter que ce groupe a déjà publié le numéro 1 (juin- juillet 2002 )et le numéro 2 (décembre 2002) de la revue Les IrrAIductibles

 

Publié sous le nom de Benyounès
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24 janvier 2009 6 24 /01 /janvier /2009 18:58

L’analyseur 11 Septembre

 


Le Totalitarisme est le fait majeur de notre temps

Claude Lefort

 


« La mondialisation, d’abord annoncée de façon prophétique et quasi-métaphysique (Heidegger) puis plus concrète (K. Axelos) par les philosophes, se décèle aujourd’hui dans la pratique, de la vie quotidienne aux espaces stratégiques »
[1] Henri Lefebvre

 

 



Le mardi 11 septembre 2001, vers 15 heures, un ami m’appelle au téléphone, pour me dire de regarder la télévision car il se passe quelque chose de grave aux Etats-Unis. Comme probablement des centaines de millions de gens dans le monde, je suis resté suspendu devant l’écran pendant plusieurs heures à suivre le développement des événements. Ce n’était pas de la fiction, c’était bien les deux tours célèbres du World Trade Center qui venaient d’être attaquées et qui se sont effondrées par la suite. Un autre avion venait de se crasher sur Le Pentagone à Washington, tandis que le quatrième avion qui devait s’écraser contre la Maison Blanche, venait de s’écraser loin de sa cible. Nous venions de vivre, par médias interposé, un événement inédit, inouï et en direct, lequel sera connu par la suite sous le nom Des attentats du 11 septembre.

 

En quoi le 11 septembre serait-il analyseur mondial ?

 

Qu’est-ce qu’un analyseur ? Georges Lapassade propose la définition suivante : « Dans les sciences sociales, le terme analyseur est neuf. On ne l’utilise pas encore. Je le définirai en disant qu’il est : tout ce qui fait surgir la vérité de ce qui est caché ; tout, c’est-à-dire, groupe, individu, situation, événement, scandale… »[2]. Une autre définition ne serait pas de trop : « L’analyseur naturel est un événement qui survient de manière inopportune et qui permet l’énonciation et la compréhension des contradictions de l’institution en dehors de tout dispositif construit, et souvent contre la parole instituée »[3]. Les attentats ont donné lieu à trois types de discours institués :

1-     Le discours dit officiel, c’est à dire le discours des responsables politiques, qui consiste à condamner et à prendre des mesures pour riposter à l’agression.

2-     Le discours médiatique des journalistes, lesquels essaient bon an mal an de relater les événements, de transmettre les discours des officiels, mais  rarement les faits. Je vais essayer d’en expliquer plus loin les raisons.

3-     Le discours des spécialistes de tout poil, consultants, stratèges, communicants en sciences politiques, et parfois des exégèses en théologie – ces derniers ont été particulièrement sollicités pour expliquer aux communs des mortels l’islam et ses différentes tendances, écoles, etc.

Ces trois types de discours institués ont en commun, d’abord la condamnation sans appel des attentats, l’interprétation des faits d’un seul point de vue - en mettant en garde contre toute tentative d’interprétation autre que celle développé par les autorités officielles, et enfin l’unanimité et l’union sacrée autour des mesures à prendre pour lutter contre le terrorisme. En somme tout le monde part tambour- battant à la guerre.

 

Du point de vue politique, je dis bien le politique au masculin et  non pas la politique au sens commun. «  Il s’agit de se démarquer, du sens commun bien sûr, mais aussi et peut être plus encore, de ce qu’il est convenu d’appeler, depuis quelques décennies, les sciences politiques (…)Le politique sera donc l’affaire de la pensée tandis que la politique est l’objet de la science ».[4] « Les sciences, du fait qu’elles sont multiples, ne peuvent produire que des séparations supplémentaires dans le réel. Elle découpent leur champ d’investigation, elles isolent leur objet, et du même coup excluent, rejettent tout ce qui sort du champ ou de l’objet. Elles charcutent la totalité de l’expérience, l’ensemble des déterminations d’une situation, afin de fournir leur diagnostique spécialisé, lequel sert principalement (lorsqu’il sert à quelque chose) à renforcer le saucissonnage de la réalité, son quadrillage, son contrôle »[5]. Notre démarche tentera de se démarquer de l’approche dite scientifique. En revanche, elle s’inspirera largement de l’approche de l’Analyse institutionnelle du Politique.

 

Marx et Engels avaient commencé leur ouvrage célèbre Le Manifeste communiste, daté de 1847, par la non moins célèbre expression de la bourgeoisie dominante à l’époque, un spectre hante l’Europe, il s’agit du communisme, on peut dire aujourd’hui qu’un spectre hante le monde, il s’agit du terrorisme. Les mêmes Marx, Engels, suivis par Lénine, Trotski, Mao et bien d’autres penseurs ont essayé de démasquer l’idéologie capitaliste, en démontrant que c’était le système capitaliste qui était sur la bonne voie de la domination sur le monde. Dès lors, l’histoire de l’humanité se résumait à la lutte entre deux blocs socialiste et capitaliste, notamment après la révolution de 1917. Les guerres coloniales battaient leur plein, suivies par les deux grandes guerres et ensuite la Guerre Froide, qui au fond n’est pas moins chaude que les précédentes, mis à part le fait que son théâtre était l’Asie, l’Afrique, et l’Amérique latine. Autrement dit, ce fut une guerre entre les deux blocs, menée sur des terrains lointains par des forces interposées - Ce dernier point peut servir à éclairer, d’un certain point de vue, le 11 septembre -. La chute du mur de Berlin, l’effondrement de l’Union Soviétique et les disparitions successives des régimes communistes, n’ont pas pour autant apaisé les tensions. Bien au contraire, les conflits périphériques se sont accentués, et nous avons assisté, ici et là, à des guerres inédites, dont certaines ne seraient pas prêtes à s’arrêter.

 

Une fois passé l’effet de l’horreur, de la surprise, de l’émotion, de la condamnation unanime et sans appel, nous assistions aux rites du deuil - le 14 septembre, j’ai été contraint à participer à 3 minutes de silence décrétées par nos responsables politiques et nos représentants institutionnels – Je me suis posé la question suivante : pourquoi nous ne décréterions pas une minute de silence à chaque fois qu’il y aurait un mort à cause d’une guerre - qui se déroulerait n’importe où sur la planète et à n’importe quel moment. Mon souhait va  très vite se transformer en naïveté et en illusion. Au fil des jours, des semaines et des mois, la boîte noire (tiens, voici un mot assez utilisé en socioanalyse) commence à dévoiler ses secrets :

Les auteurs des attentats sont désormais connus, il s’agirait de 19 arabes de nationalité saoudienne pour la plupart et qui auraient tous péri avec les 3 000 victimes et non pas avec 10 000  - chiffre avancé juste après les événements…

Les commanditaires sont connus, il s’agirait du réseau Al Qaida et du régime afghan taliban, d’où la célébrité d’Oussama Ben Laden, qui est arabe saoudien et du mollah Omar, musulman afghan. Les deux chefs ont été localisés en Afghanistan.

Ben Laden - bien qu’il soit d’origine yéménite et de nationalité saoudienne - s’avère être un pur produit made in USA. En effet il a été formé et entraîné par les soins de la CIA. La boîte noire n’en finit pas de révéler ses secrets…Le régime taliban et le réseau Al Qaïda ont largement bénéficié du soutien et de la bienveillance des Américains et pour cause : Il a fallu gagner la guerre contre l’occupation soviétique (L’Empire du Mal nous disait-on) en Afghanistan. Le pari fut gagné, le prix payé. Par contre, les conséquences, tout le monde s’en est moqué, sauf peut être les milliers de morts, de blessés et leurs proches. Ceux qui ont échappé à la mort n’intéressent pas du tout les vendeurs de la connaissance et du savoir institués.

 

Le réseau Al Qaïda ne serait apparemment pas un groupuscule islamiste, agissant uniquement en Afghanistan, mais il nous est présenté comme une sorte d’international islamiste (un spectre qui hante le monde entier et qui menace la liberté et l’humanité).           

Il arrive au sorcier assez souvent de ne pas dévoiler ses secrets, on ne veut pas nous dire que les islamistes tels qu’ils sont aujourd’hui ou tels qu’on nous les présente n’existaient pas sur la scène politique internationale et qu’il a fallu les créer, les former, les financer pour enfin trouver un ennemi qui s’appellerait le terrorisme. Dans les années 70, ces groupes ont commencé à voir le jour. Leurs ennemis à l’époque n’étaient pas l’impérialisme, mais les étudiants, les intellectuels et les défenseurs de la liberté et de l’émancipation. Leur sale boulot était le bienvenu, car il facilitait et simplifiait les affaires des monarques, des dictateurs qui étaient au service de l’impérialisme. Les exemples à ce sujet seraient éclairants. Toutefois, l’urgence et le sujet de cet article ne permettent pas de développer dans le détail ces propos.

 

Revenons maintenant aux Américains d’avant le 11 septembre. On se souvient de quelques épisodes frôlant l’anecdote politique, mais qui donnent à voir comment fonctionne la représentation politique dans la première puissance mondiale. Tout le monde se souvient des dernières élections présidentielles, à l’issue desquelles le candidat démocrate fut battu, à cause, fort probablement, de quelques voix des teneurs de l’ordre moral divin. L’indiscrétion de Monika sur ses relations sexuelles avec Bill Clinton, avait favorisé le camp conservateur et par là-même l’élection de G.W.Bush qui n’est autre que le fils G.Bush, ancien président américain. N’essayez surtout pas de faire des comparaisons avec des monarchies ou avec des dictatures, car dans un pays démocratique, comme les Etats – Unis, ce sont les citoyens qui votent librement, quitte à voter pour le père et ensuite pour le fils !!! Le libidinal n’a rien à faire avec la démocratie, diraient les spécialistes. Il n’y a que les Institutionnalistes qui s’intéressent à ces « faits mineurs », pourraient rétorquer ces mêmes spécialistes en « science politique ».

 

Souvenons-nous également des conditions, dans lesquelles les résultats de ces élections (américaines) ont été annoncés, après un long périple de comptage et de recomptage des bulletins de vote à tel point que des Africains, surpris par la lenteur dans l’annonce des résultats, s’étaient proposés de compter ces bulletins, dans un bref délai. N’oublions pas non plus l’imbroglio juridique et les mises en scène successives des avocats célèbrissimes, défendant l’un ou l’autre des candidats en lisse. Les médias en raffolent et auraient aimé que ce spectacle à plusieurs épisodes se poursuive, amusant ainsi la galerie et occupant les foyers des millions des petites gens.

 

Dans le même temps, d’autres spécialistes et stratèges poursuivaient la préparation d’un projet militaire colossal baptisé NMD, - projet de bouclier antimissiles -, visant à assurer la sécurité des Etats-Unis et de leurs alliés occidentaux, contre d’éventuels attaques des missiles transnationaux de longue portée, en provenance des « Etats voyous » ( Il s’agit de l’Iraq que le père Bush a réduit à l’âge de pierre, la Libye, la Syrie, l’Iran, la Corée du nord et le Pakistan; il y a moins d’un an, l’Afghanistan n’existait pas encore !). Remarquez le langage policé de la super puissance mondiale. Projet controversé un peu partout dans le monde, car sa réalisation remettrait en question les traités relatifs à la limitation et à l’équilibre des forces héritées de la Guerre Froide. L’élection in extremis de Bush junior a mis fin à la polémique sur cette question, puisque le nouveau président et la nouvelle administration avaient  d’ores et déjà pris la décision de poursuivre ce programme d’armement qui figurait paraît-il dans leur programme électoral.

 

« Après le 11 septembre, rien ne sera plus comme avant » Le Monde DOSSIERS & DOCUMENTS daté de mai 2002.

 

En effet, depuis ce jour l’humanité va entrer dans une nouvelle phase, que George Walker Bush s’efforcera de définir au rythme de la guerre totale contre le terrorisme. Elle sera dure, pénible, longue, elle peut durer 50 ans s’il faut. – On ne reviendra pas sur le fait que les attentats ont été perpétrés par le biais d’avions civils, détournés sur le territoire américain, par des pirates de l’air, formés par des pilotes américains aux Etats Unis. Si on insistait sur cela, il y aura des petits malins qui diront : à quoi sert le bouclier antimissiles. Pendant la guerre sainte, il ne faut surtout pas se poser des questions et chercher à comparer l’incomparable !

 

Très rapidement, une coalition internationale est mise en place, les autres puissances militaires sont mises à contribution, dont la France – n’en déplaise à ceux qui s’obstinent à résister au concept de l’Implication –  M.Bush a prévenu : « Vous êtes avec nous ou vous êtes contre nous ». Logique binaire, laquelle sera renforcée plus tard par des propos, désormais célèbres ( choc de civilisation, guerre de civilisation, guerre contre le Mal…) . C’est bon, nous avons compris, le Bien va s’attaquer au Mal, il va l’éradiquer. Ca me rappelle un peu la guerre des Croisades, pas vous ?

 

Quant aux moyens déployés en terme financiers, technologiques et humains, je vous laisse le soin d’aller consulter les moyens de communication, assez faciles et assez accessibles pour celui ou celle qui voudrait bien savoir ce qui se passe sur le terrain de la sainte guerre contre le terrorisme.

 

Pour ceux qui seraient un peu optimistes, à l’orée du 21ème siècle, espérant une régulation, un éventuel droit international qui remettrait du désordre dans l’ordre annoncé, je propose cet extrait d’un article de journaliste : « En claquant la porte du tribunal international, la superpuissance américaine veut affirmer son statut d’exception, comme elle l’avait déjà fait en refusant le protocole de Kyoto contre l’effet de serre, puis le traité CTBT censé interdire définitivement les essais nucléaires. Cette fois pourtant, l’administration Bush franchit un degré de plus, en droit comme en pratique : elle entend annuler les effets juridiques de la signature de Bill Clinton et œuvrer ensuite à la marginalisation de la Cour internationale, instituée le 11 avril après la ratification du traité par 60 pays » ( LE FIGARO daté du mardi 7 mai 2002; - Je rappelle que ce journal est disponible gratuitement à la fac).

La guerre ne serait-elle pas le nerf de L’Histoire ?

 

Pour revenir à notre savoir institué et pour clore provisoirement ce chapitre, je dirai qu’une division de travail bien ficelée est mise à l’œuvre dans cette guerre nouvelle du 21ème siècle, consistant à distribuer les rôles sur certains acteurs :

      -   Aux responsables politiques élus ou imposés, selon les cas, de dicter ce qu’il faut  ou  ce qu’il ne faut pas faire, ce qu’il faut penser ou ne pas penser et enfin les questions qu’il faut ou qu’il ne faut pas poser.

      -   Aux journalistes de faire voir ou de donner à lire ce que dictent les responsables sus-cités, au bon vouloir de ces derniers. – depuis la guerre du Golfe, les journalistes ont appris, à leur insu, qu’il étaient désormais écartés des champs de bataille, d’action et d’événement. Ariel Sharon a bien retenu la leçon et a bien pu mener son offensive dans les territoires occupés, sans images, ni sons, ni écrits, ni témoignages : tout cela au nom de la lutte sacrée contre le terrorisme.

      -  Aux spécialistes, savants, consultants et experts d’expliquer aux communs des mortels, pardon je veux parler de l’opinion publique, ce qui se passe, comment et pourquoi, ce qui pourrait faire l’affaire des vendeurs de papiers – j’ai appris ces derniers temps que le livre du Coran est introuvable dans les librairies et que les libraires ont du mal à répondre à la demande des clients qui cherchent probablement à comprendre pourquoi des gens se tuent de cette manière !

      -  Qui serait impliqué dans tout cela ? Eh bien nous tous, parce que nous sommes là et nous participons d’une manière ou d’une autre à la vie de l’humanité en ce début du troisième millénaire.

 

La France avant et après la transe

 

« La clé des champs, on le verra, essaie de n’être ni une fausse clé de cambrioleur, ni un passe-partout de concierge et gardien de nuit, dans cette fabrique de ténèbres qu’est la barbarie néo-libérale, dont (les programmes scientifiques) répandent en moi la terreur, lorsque je songe à l’avenir qui à la vitesse grand V fonce sur mes enfants. C’est R.Lourau qui souligne »[6].

 

Deux Faits : le 11 septembre 2001, mon fils âgé de 7 ans, en découvrant les images des attentats à la télé s’est mis à pleurer.

Le soir du 21 avril 2002, à 20 heures à l’annonce des résultats du premier tour des élections présidentielles, le même enfant s’est mis aussi à pleurer.

Bien évidemment, il est difficile de demander à un enfant pourquoi il pleure en regardant des images à la télévision. Je cherche à comprendre, comme un modeste chercheur qui observe un phénomène qui se reproduit de la même manière en deux temps différents et en regardant des images qui à priori n’ont rien de commun.

 

Avant le 21 avril, la France donnait l’impression qu’elle vivait sur un rythme bien déterminé, bien connu, bien prévisible, les scientifiques, les techniciens, les sondeurs, et tout le monde faisait bien son travail. Tout d’un coup, à 20 heures, c’est la surprise, c’est le choc, c’est le tremblement de terre, c’est le séisme …

 

La transe est un état de conscience modifié ou altéré. A partir de ce soir là, la France entre en transe, et ce pendant 15 jours.

 

Revenons d’abord aux expressions : choc, horreur, surprise… Ce sont à peu de choses près les mêmes termes utilisés le lendemain du 11 septembre et du 21 avril. Première comparaison possible, révélatrice de bien des leçons :

Dans les deux cas, nous avions affaire à l’effet de surprise, à un phénomène inattendu, imprévisible, pas du tout envisageable…Pourquoi ? Parce que nous vivons dans des sociétés où la certitude scientifique et technologique est tellement ancrée dans tous les domaines de la vie, ce qui ne laisse plus de place au doute ni au questionnement.

La division sociale et la division de travail sont tellement bien définies scientifiquement, ne laissant ainsi plus de place à d’éventuels aménagements ou remises en question, sauf en cas de crises graves - et encore ces dernières ne sont pas prévues.

Avant le 21 avril, tout le monde ou presque faisait en sorte que le 11 septembre n’existe plus, - c’est du passé-, la suite des événements a été laissée aux spécialistes de tout genre : militaires, stratèges, experts, humanitaires, journalistes passionnés…En somme, c’est le respect religieux de la division du travail à l’échelle mondiale.

La période de la campagne électorale a été marquée par le discours sur l’insécurité en France et uniquement en France, comme si ce pays était coupé du reste du monde, de l’Europe… et  que dans le même temps les Américains se chargeaient de rétablir la sécurité dans le monde en s’appuyant sur la théologie de la machine de guerre.

La transe d’après le 21 avril a pointé certains fléaux qui rongent la France : le racisme, la xénophobie et la haine, mais le pays a fini par se débarrasser de ces questions en votant majoritairement pour la République du salut. Après le 5 mai, tout est rentré dans l’ordre établi et le FN demeure le premier parti organisé du pays, compte-tenu des voix des citoyens obtenus aux dernières élections par rapport au reste des autres partis politiques.

Depuis le 11 septembre, des terroristes ont été montrés du doigt : ils ressembleraient aux arabes ou aux musulmans, ils se dissimuleraient partout dans le monde et surtout en occident ; il faudrait donc vite les éliminer. Tiens, ça rappelle un peu les croisades, ou les Indiens d’Amérique ...

En France, la République est sauvée. D’autres pays européens ont fait la même chose,  il n’y a pas si longtemps et les autres suivront très probablement. Qui a dit que l’histoire ne se reproduisait pas ?!

En France, les choses sont rentrées dans l’ordre sous la bannière de la République et gare à celui qui n’a pas appris la Marseillaise par cœur, symbole religieux de la République laïque. Depuis le 11 septembre, beaucoup de choses sont en train d’entrer dans l’ordre mondial sous la direction des Américains.

Le local ne peut être pensé sans le mondial, et ce dernier ne peut être pensé sans le premier. Le politique ne peut être pensé sans la remise en question et sans la critique radicale de tous les allants de soi, concepts, notions, slogans, symboles… Dans cette perspective, l’organisationnel doit être également questionné du point de vue de la Division sociale, du travail et des rôles. Toutes les représentations politiques, religieuses, idéologiques, ethniques ou autres doivent par ailleurs être soumises à l’arme de la critique.

Benyounès Bellagnech
http://lesanalyseurs.over-blog.org/

 Publié sous le nom de Benyounès

In Les IrrAIductibles, n°1, juin-juillet 2002. 

 

 

 

 



[1] Henri Lefebvre, De l’Etat Tome III, Le mode de production étatique, Paris, UGE, coll. 10/18, 1977, p 133.

[2] Georges Lapassade, L’arpenteur, une intervention sociologique, Paris, Ed EPI, 1971, p 23.

[3] Remi Hess et Antoine Savoye, L’analyse institutionnelle, Paris, Que sais-je ?, 1981, p 73.

 

[4] Hugues Poltier, Claude Lefort, La découverte du politique, Paris, Ed Michalon, 1997, p. 50.

[5] René Lourau, L’Analyseur Lip, Paris, Ed UGE, 1974, p.14.

 

[6] René Lourau, La clé des champs : Une introduction à l’analyse institutionnelle, Paris, Ed Anthropos, 1997, p.10.

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24 janvier 2009 6 24 /01 /janvier /2009 17:56

Pédagogie du possible*

 

Par Benyounès BELLAGNECH

 

 

RESUME

Selon Georges Lapassade, la pédagogie est une science des dispositifs ; la pédagogie institutionnelle vise l’autogestion, qui a pour but la désaliénation institutionnelle, la liberté et l’autonomie de l’individu comme celle du groupe. Né, dialectiquement et comme dépassement des contradictions, des conflits internes, mais aussi externes du courant de l’analyse institutionnelle à Paris 8, le mouvement des irrAIductibles s’inscrit dans la pédagogie institutionnelle. La pédagogie du possible en est une variable universitaire. La variable étant l’objet de la science, je me suis donc engagé dans une recherche action dans le cadre de la pédagogie du possible. Ce travail est une tentative d’élucidation des dispositifs de la pédagogie du possible appliquée par les pédagogues et les étudiants en tant qu’acteurs de l’expérience dans le cadre du mouvement des irrAIductibles.

La dialectique comme science des contradictions du réel, de la démarche méthodologique ainsi que du mode de représentation et d’exposition de la recherche action, est mise en œuvre dans cette thèse. L’histoire de vie, la pratique du journal, la méthode régressive progressive, l’observation participante engagée, ainsi que les principaux concepts de l’analyse institutionnelle, constituent la trame de ce travail, et ce dans le cadre d’une démarche à la fois individuelle et collective.

La métanalyse est une démarche globale qui permet au chercheur d’effectuer l’aller et retour  entre la pratique et la théorie, le terrain et sa conception, dans le temps et l’espace. C’est à la fois la somme et le reste de la recherche, dans une perspective multiréférentielle, multidimensionnelle, qui affronte la complexité de la pédagogie du possible, du probable et de l’impossible.

Ce travail de recherche est présenté en trois parties, précédées par une introduction dans laquelle je tente d’expliciter les concepts clés de cette recherche dont la dialectique, la pédagogie du possible et la métanalyse. En effet, la dialectique traverse le texte, à la fois en tant que méthode de recherche, mais aussi en tant que mode d’exposition de cette thèse. La pédagogie du possible englobe l’expérience pédagogique vécue et observée dans le cadre du mouvement des irrAIductibles, nom que porte la revue créée par ce groupe en 2002 à Paris 8, dont quatorze numéros sont déjà parus. Une autre série de publications a été produite dans la collection « Transductions » qui compte sept titres. Ces publications reflètent une partie du travail réalisé par le groupe d’analyse institutionnelle à Paris 8. La thèse relate les autres activités dont les séminaires, les réunions hebdomadaires, les colloques annuels et la liste Internet qui compte plus de trois cents personnes dans le monde.

Dans la première partie, j’aborde la problématique de l’implication en tentant de l’expliciter par mon histoire de vie, par mon parcours, qui m’ont conduit à choisir cette voie. L’accent est mis sur les institutions dont je suis le produit et l’observateur analyste dans une relation dialectique. Ainsi mes implications se déclinent dans le cadre libidinal, groupal, organisationnel et idéologique.

La deuxième partie est consacrée à mon entrée progressive dans la recherche, recherche qui remonte à mes débuts en tant qu’écolier, en passant par le collège, le lycée et l’université, sans oublier l’expérience militante qui s’inscrit en partie dans une recherche action non conscientisée. Ma rencontre avec l’analyse institutionnelle par le biais de ses grandes figures : René Lourau, Georges Lapassade, Raymond Fonvieille, Patrice Ville et Remi Hess, a été le déclencheur d’un processus de recherche. Cette thèse est une partie de la recherche menée depuis fin 1999, date de ma rencontre avec ce courant d’analyse institutionnelle. Mon directeur de recherche, Remi Hess, me conseille de travailler sur la dialectique, en tant que vision et méthode théorique et pratique. Je suspends le travail de recherche entamé auparavant et je mets en pratique son conseil.

Dans le même temps, une expérience instituante de la pédagogie du possible à Paris 8, qui prône l’articulation entre la théorie et la pratique, est mise en oeuvre ; cela devient mon terrain de recherche. Je participe activement aux travaux menés par mon équipe sur les plans pédagogique, de la recherche et au niveau institutionnel. Dans la troisième partie de ce travail, je décris et j’analyse ce que j’appelle la pédagogie du possible mise en pratique par le groupe des irrAIductibles.

La méthode régressive progressive, empruntée à Henri Lefebvre consiste à considérer l’ici et maintenant, à tenter de comprendre la genèse et l’évolution des phénomènes et à essayer d’envisager leur devenir. Cette méthode traverse le texte de la thèse. Les dispositifs pédagogiques et de recherche mis en place sont soumis régulièrement à l’évaluation, à l’analyse et à la remise en question permanente. La transversalité du groupe et les implications des individus qui participent à la pédagogie du possible sont également questionnées. La pratique du journal initiée par Remi Hess est érigée dans ce travail comme discipline à part entière. En effet, elle permet au chercheur d’être constamment au plus près de son terrain, de décrire et d’analyser, dans les détails, son objet. Ainsi le journal, sous différentes formes, comme outil de la recherche traverse cette thèse du début à la fin. D’autres outils sont aussi mis à contribution tels que le compte rendu, l’entretien non directif, la correspondance via Internet. L’ensemble de ces outils est mis en commun d’une manière autogérée permettant d’éviter l’isolement du chercheur et facilitant l’immersion dans le groupe et l’interaction en son sein.

La pédagogie du possible n’est pas une recette, elle est une construction collective. C’est une construction pratique au jour le jour dans des situations concrètes. Par conséquent, sa description et son analyse ne peuvent que suivre son déploiement et sa mise en œuvre. L’expérience décrite dans cette thèse permet par ailleurs une métanalyse ayant pour objectif une généralisation théorique non dogmatique sur d’autres terrains. L’adhésion de chercheurs et d’universitaires de plusieurs pays dans le monde est la preuve que la pédagogie du possible demeure une perspective viable et crédible. Ceci à  condition  qu’elle soit accompagnée d’une critique socio-historique remettant en question, d’une manière permanente, le possible, le probable et l’impossible. La conclusion de ma thèse se résume non pas dans cette critique, mais dans l’appel à la critique comme étape pouvant éventuellement intervenir ultérieurement. Le courant de l’analyse institutionnelle est fondé sur la critique permanente de la théorie et de la pratique ; la pédagogie du possible qui s’inscrit dans ce courant ne peut être qu’une pédagogie critique.                      

Benyounès Bellagnech
http://lesanalyseurs.over-blog.org/

 

 

 

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18 janvier 2009 7 18 /01 /janvier /2009 17:50

C’est l’humanité qu’on assassine

 

A Gaza et en Palestine, c’est l’humanité qu’on assassine. Ce slogan scandé en ce moment par des millions de personnes dans le monde, ajoute au sentiment d’écœurement et de réprobation du massacre des populations palestiniennes, une touche d’interrogation. C’est qui ce « on » qui assassine l’humanité ? Ne serait-il pas l’humanité elle-même ou une partie de l’humanité ? Si c’est le cas, pourquoi donc s’indigner contre et condamner cette humanité ?

Difficile d’arrêter les questions que suscitent tout acte de guerre contre les humains, sauf peut-être la mort, car comme le disent souvent par exemple les proches d’enfant assassiné : « rien ne peut nous rendre notre enfant ». Ceci est la limite ou la fin et non pas l’infini. Pas de pensée possible, pas d’horizon et pas de temps pour le défunt, ni pour ses proches.

L’homme n’a de cesse d’inventer les moyens de sa survie comme ceux de sa mise à mort :  les outils, la technique, le savoir, l’idéologie, la religion, la politique et les institutions. La tragédie des uns engendre la tragédie des autres et le tout converge vers le vide de substance du concept de l’humanité.

Ce qui se joue tragiquement en terre de Palestine comme partie de l’humanité et du monde, en tant que particularité atteint ou atteindra l’universel, car au-delà de toute polémique, de quelle nature qu’elle soit, l’enjeu reste la négation de l’autre et cela dure depuis presque un siècle.

On a l’impression d’avoir affaire au faux dilemme suivant : ma vie dépend de la mort de l’autre et seule la mort de l’autre est à même d’assurer ma vie. C’est un dilemme existentiel, si l’on part du principe qu’exister, c’est respirer, c’est vivre.

Tant que nous ne nous poserons pas le problème fondamental de l’existence du peuple palestinien, nous allons continuer à assister à l’assassinat de l’humanité qui a tendance à s’amplifier en ce début du 21ème siècle.

 

Benyounès Bellagnech
http://lesanalyseurs.over-blog.org/

 

 

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