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  • : Le blog de Benyounès Bellagnech
  • : Analyse institutionnelle : Théorie et pratique au sein des institutions politiques, éducatives et de recherche. L'implication des individus et des groupes dans la vie politique et sociale.
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21 avril 2012 6 21 /04 /avril /2012 15:48

Transversalité

 

Félix Guattari définit la transversalité d'un groupe dans Psychanalyse et transversalité (1974) (1). Mais l'on peut ajouter qu'à l'intérieur même du sujet, l'ensemble des moments du sujet constitue sa transversalité. C'est le moyen pour le sujet de se brancher sur des réalités extérieures multiples. Ainsi mon moment de la peinture me permet de me brancher sur l'activité sociale des arts plastiques (musées, expositions, mais aussi rencontre avec des personnes qui se passionnent pour l'art, etc.).

 

F. Guattari propose d'introduire à la place de la notion trop ambiguë de transfert institutionnel le concept de transversalité dans le groupe. Il oppose transversalité à :

- une verticalité qu'on retrouve par exemple dans les descriptions faites par l'organigramme d'une structure pyramidale (chefs, sous-chefs, etc.);

- une horizontalité comme celle qui peut se réaliser dans la cour de l'hôpital, dans le quartier des agités, mieux encore celui des gâteux, c'est-à-dire un certain état de fait où les choses et les gens s'arrangent comme ils peuvent de la situation dans laquelle ils se trouvent.

 

Il écrit : "Mettez dans un champ clos des chevaux avec des oeillères réglables et disons que le "coefficient de transversalité" sera justement ce réglage des oeillères. On imagine qu'à partir du moment où les chevaux seront complètement aveuglés, un certain mode de rencontre traumatique se produira. Au fur et à mesure qu'on ouvrira les oeillères, on peut imaginer que la circulation sera réalisée de façon plus harmonieuse. Essayons de nous représenter la manière dont les hommes se comportent les uns à l'égard des autres au point de vue affectif. D'après la célèbre parabole de Schopenhauer sur les porcs-épics souffrant du froid, personne ne supporterait un rapprochement trop intime avec ses semblables."

 

Ainsi, dans un hôpital, le "coefficient de transversalité" est le degré d'aveuglement de chaque membre du personnel. Guattari formule l'hypothèse que le réglage officiel de toutes les oeillères et les énoncés manifestes qui en résultent dépendent presque mécaniquement de ce qui se passe au niveau du médecin-chef, du directeur, de l'économe, etc. Dès lors, tout semble se répercuter du sommet à la base. Certes, il peut exister une "pression de la base", mais elle reste généralement incapable de modifier la structure d'aveuglement de l'ensemble. La modification doit intervenir au niveau d'une redéfinition structurale du rôle de chacun et d'une réorientation de l'ensemble. Tant que les gens restent figés sur eux-mêmes, ils ne voient rien d'autre qu'eux-mêmes.

 

La transversalité est une dimension qui prétend surmonter les deux impasses, celle d'une pure verticalité et celle d'une simple horizontalité ; elle tend à se réaliser lorsqu'une communication maximum s'effectue entre les différents niveaux et surtout dans les différents sens. C'est l'objet même de la recherche d'un groupe-sujet. L'hypothèse de Guattari est qu'il est possible de modifier les différents coefficients de transversalité inconsciente aux différents niveaux d'une institution. Par exemple, la communication existant "au grand jour" dans le noyau constitué autour du médecin-directeur, des internes, restera peut-être sur un plan très formel, et on pourra considérer que le coefficient de transversalité y est très bas. Par contre, au niveau du quartier, le coefficient latent et réprimé pourra se révéler bien supérieur : les infirmiers ayant entre eux des relations plus authentiques par rapport auxquelles les malades pourront effectuer un certain nombre de transferts ayant un effet thérapeutique. Hypothèse toujours de Guattari: les multiples coefficients de transversalité, quoique différents en intensité, n'en sont pas moins homogènes. En effet, le niveau de transversalité existant dans le groupe qui détient le pouvoir réel déterminé inconsciemment le réglage des possibilités extensives des autres niveaux de transversalité.

 

Le fait qu'un ou plusieurs groupes détiennent la clé du réglage de la transversalité latente de l'ensemble de l'institution ne nous désigne pas pour autant les groupes dont il s'agit. En effet, ils ne coïncident pas nécessairement avec les instances juridiques de rétablissement qui n'en contrôle que l'expression manifeste. Il faut donc distinguer soigneusement le pouvoir réel du pouvoir manifeste. Le problème du rapport des forces réelles demande à être analysé : tout le monde sait que l'Etat ne fait pas la loi dans ses ministères.

 

Seule la mise à jour d'un plus ou moins grand niveau de transversalité permettra que se déclenche, pendant un temps (car en la matière tout se trouve toujours remis en question), un processus analytique offrant une réelle possibilité aux individus de se servir du groupe à la façon d'un miroir. Alors, tout à la fois, l'individu manifestera le groupe et lui-même. Si c'est le groupe en tant que chaîne signifiante pure qui l'accueille, il pourra se révéler à lui-même, au-delà de ses impasses imaginaires et névrotiques. Mais si, au contraire, il bute sur un groupe profondément aliéné, fixé à sa propre imagerie déformante, le névrosé trouvera l'occasion inespérée d'un renforcement de son narcissisme tandis que le psychotique pourra continuer de se consacrer en silence à ses sublimes passions universelles. Qu'il soit possible à un individu d'être inséré dans le groupe sur le mode d'être entendu-entendant et d'avoir accès par là même à l'au-delà du groupe qu'il interprète, plutôt que de le manifester, telle est l'alternative proposée à l'intervention analytique de groupe.

 

La consolidation d'un niveau de transversalité dans une institution permet que s'institue dans le groupe un dialogue d'un nouveau genre le délire et toute autre manifestation inconsciente, au sein de laquelle le malade restait jusqu'alors muré et solitaire, pouvant parvenir à un mode d'expression collective.

 

L'acceptation d'être "mis en cause", d'être mis à nu par la parole de l'autre, un certain style de contestation réciproque, d'humour, l'élimination des prérogatives de la hiérarchie, etc., tout cela tendra à fonder une loi nouvelle du groupe dont les effets "initiatiques" permettront la venue au jour, disons au demi-jour, d'un certain nombre de signes présentifiant des aspects transcendantaux de la folie qui, jusqu'alors, étaient restés refoulés. Les fantasmes de mort, ou bien d'éclatement du corps, si importants dans les psychoses, pourront être ressaisis dans un contexte de chaleur de groupe quand on aurait pu croire que, par essence, leur destin était de rester captifs d'une néo-société ayant en outre pour mission de les exorciser.

 

La transversalité dans le groupe est une dimension contraire et complémentaire aux structures génératrices de hiérarchisation pyramidale et des modes de transmission stérilisateurs des messages. La transversalité est le lieu du sujet inconscient du groupe, l’au-delà des lois objectives qui le fondent, le support du désir du groupe. Cette dimension ne peut être mise en relief que dans certains groupes qui, délibérément ou non, tentent d’assumer le sens de leur praxis et de s’instaurer comme groupe-sujet, se mettant ainsi en posture d’avoir à être agent de leur propre mort.

 

En opposition (relative) à ces groupes missionnaires, les groupes assujettis reçoivent passivement leurs déterminations de l’extérieur et, à l’aide de mécanismes d’autoconservation, se protègent magiquement d’un non-sens ressenti comme externe ; ce faisant, ils refusent toute possibilité d’enrichissement dialectique fondé sur l’altérité du groupe. Une analyse du groupe, se proposant d’aboutir au remaniement des structures de transversalité, nous semble concevable ; à condition que l’on évite les écueils des descriptions psychologisantes des relations internes qui ont pour effet de perdre les dimensions fantasmatiques spécifiques du groupe, ou celles, comportementalistes, qui restent délibérément sur le plan des groupés assujettis.

 

F Guattari formule l’hypothèse que l’automutilation bureaucratique d’un groupe-sujet, son recours inconscient à des mécanismes antagonistes à sa transversalité potentielle ne sont pas des phénomènes inéluctables et qu’ils dépendent, dans un temps primordial, d’une assumation en son sein du risque, corrélatif à l’émergence de tout phénomène de sens véritable, d’avoir à être confronté au non-sens, à la mort et à l’altérité.

 

(1) Félix Guattari, Psychanalyse et transversalité, Paris, Maspéro, 1973.

 

Mis en ligne par Benyounes et Bernadette Bellagnech

http://lesanalyseurs.over-blog.org 

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