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  • : Le blog de Benyounès Bellagnech
  • : Analyse institutionnelle : Théorie et pratique au sein des institutions politiques, éducatives et de recherche. L'implication des individus et des groupes dans la vie politique et sociale.
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6 mars 2012 2 06 /03 /mars /2012 10:35

II) L'influence d’Henri Lefebvre sur René Lourau

 

On peut dater au 23 décembre 1963 l'entrée de René Lourau (1) dans l'AI. En cette fin d'année, R. Lourau est en vacances dans sa famille à Gelos, près de Pau. Il veut aller voir H. Lefebvre à Navarrenx, situé à trente-deux kilomètres. Pierre Lourau, le frère aîné de René, comptable de l'entreprise Lapassade à Arbus savait que Georges Lapassade, le fils de la maison, chercheur en sciences sociales, est en vacances chez ses parents. Pierre suggère à René de s'arrêter à Arbus (à 12 kilomètres de Gelos, dans la direction de Navarrenx). "Il faut prendre la route qui longe le Gave de Lourdes..." René arrive chez les parents de Georges. "Il avait mis ses habits du dimanche." Il "vouvoie" Georges. Celui-ci, dès la première minute, le tutoie. Après quelques échanges où René raconte sa rencontre avec Henri Lefebvre et sa décision d'écrire une thèse sur le surréalisme, Georges explique à René que son idée de thèse est mauvaise. Il lui suggère de faire une thèse sur l'analyse institutionnelle. "C'est plus moderne, cela peut t*aider à avoir un poste !"

 

René n'est pas contre cette proposition. Il est un peu déprimé, suite à un accident de voiture, survenu quelques mois plutôt : glissant sur une plaque de verglas avec sa Dauphine, il est tombé dans le Gave de Pau : sa thèse sur le surréalisme, bien avancée, préparée sous la direction d'H. Lefebvre, est partie au fil de l'eau (2). Puisque René Lourau s'intéresse à la pédagogie, sans plus attendre, Georges lui propose de l'aider à terminer un article sur la dynamique des groupes, car à cette époque, l'analyse institutionnelle ne se dissocie pas du "mouvement des groupes"... René se met au travail aussitôt (l'article paraîtra en 1964).

 

C'est à Gélos (3), un petit village du Béarn, qu'était né René Lourau, dans la maison voisine de celle de Gérard Althabe, à quelques kilomètres des villages d'où seront originaires deux de ses "maîtres" comme il l'écrira lui-même : Henri Lefebvre et Georges Lapassade. Il devient .instituteur, puis, après avoir fait l'École Normale de l'enseignement technique, professeur de français. Il se passionne pour le surréalisme, et projette de faire une thèse sur la littérature surréaliste. Il découvre La somme et le reste d'H. Lefebvre, livre dans lequel l'auteur raconte ses relations (tendues) avec André Breton. R Lourau écrit à H. Lefebvre pour lui dire son admiration pour cet ouvrage. Une semaine après avoir reçu cette lettre, à un retour de promenade en montagne. H. Lefebvre passe voir R. Lourau chez ses parents à Gelos (1962).

 

Si la rencontre de René Lourau avec Georges Lapassade est déterminante dans la mesure où elle va détourner l'intérêt de l'étude de R Lourau de la littérature surréaliste vers l'AI (fin 1963), l'influence d'Henri Lefebvre sur R. Lourau restera considérable, et à travers lui, sur le mouvement de l'analyse institutionnelle. C'est H. Lefebvre qui conseille à R. Lourau de se rapprocher de Paris. R. Lourau quitte donc son lycée d'Aire-sur-l’Adour et "monte" à Paris où il est d'abord professeur de lycée.

 

En 1966, R. Lourau devient l'assistant d'Henri Lefebvre à Paris X-Nanterre, université dans laquelle ils vivent ensemble Mai 1968 dans le département de sociologie d'où partent les "événements". Daniel Cohn-Bendit, Remi Hess, Patrice Ville sont leurs étudiants. À cette époque, G. Lapassade est à Tours, c'est-à-dire loin des événements!

 

Toute la pensée du philosophe et sociologue Henri Lefebvre est marquée par l’expérience historique du marxisme et par son incarnation dans le parti. Professeur à Nanterre, à partir de 1965, H. Lefebvre a beaucoup influencé le mouvement institutionnaliste par sa stature personnelle, par ses oeuvres, en lui faisant une place à l'université (c'est bien lui qui recruta R. Lourau comme assistant à Nanterre (4), et à travers lui "l'analyse institutionnelle"). L'influence de Lefebvre touche à la conception théorique que vont se faire R. Lourau, R. Hess, P. Ville de l'analyse institutionnelle, mais aussi à la relation entre théorie et pratique. Comme R. Hess le rapporte à propos de « Lefebvre pédagogue »(5), celui-ci était capable d'attirer l'attention de ses collaborateurs et de ses étudiants sur la question de la dialectique de la science et sur la critique de la vie quotidienne, sur le rapport entre le vécu et le conçu. "Si on pense qu'H. Lefebvre a développé sa critique de la vie quotidienne à une époque où il était chauffeur de taxi dans les rues de Paris, qu'il a développé sa théorie non dans son « cabinet », mais dans un contact direct avec le social concret et vécu, on peut mieux comprendre sa conception de la science. Ce qu'il enseignait, ce n’était pas seulement ses idées sur les choses, mais encore sa manière d'accéder aux connaissances de ces choses. Il mettait en plus en scène la pensée dans son élaboration permanente dans son rapport avec le vécu et avec la réalité concrète. Le discours théorique était montré comme un mouvement permanent entre le vécu et le conçu.

 

L'importance d'H. Lefebvre, c'est aussi et surtout, la liberté qui émanait de lui. Contrairement à beaucoup d'universitaires au sommet de leur puissance, il ne cherchait pas à garder son pouvoir pour lui, il encourageait ses collaborateurs, ses étudiants à devenir "eux-mêmes", à s'accomplir dans un projet qui n'était pas le projet du maître mais dans un projet propre du sujet se construisant en même temps qu'il construisait son œuvre... En fait, dans le prolongement de ce modèle lefebvrien, les institutionnalistes se regardent comme des participants critiques et actifs de la vie institutionnelle. À l'image d'H. Lefebvre, ils invitent leurs étudiants à se prendre en charge, à produire leurs propres cursus, à conquérir leur autonomie de sujets (6)...

 

Mis en ligne par Benyounès et Bernadette Bellagnech

http://lesanalyseurs.over-blog.org

 

(1) R. Lourau (1933-2000). Une première présentation d'ensemble de l'oeuvre de R. Lourau est parue dans Denis Huysman, Dictionnaire des philosophes (Presses universitaires de France, 1984, vol. 2, pp. 1628-1632).

(2) De cette recherche, nous ne conservons qu'une relique : R. Lourau, "Comment parler du surréalisme?", (Recherches, n°2,  FGERI, février 1966, pp. 21-32). Notre lecture attentive de l'œuvre ultérieure de R. Lourau montre une présence constante du surréalisme, aussi bien sur le fond que sur la forme.

(3) G. Althabe, "Gélos, en Béarn, matrice du rapport au monde de René Lourau''. René Lourau : analyse institutionnelle et éducation, Pratiques de formation n°40, novembre 2000, pp. 27-35.

(4) Ahmed Lamihi et Gilles Monceau semblent contester ce fait in Implication et institution.

(5) R. Hess "Lefebvre pédagogue", L'Homme moderne, hommage à Henri Lefebvre, colloque d’Hagetmau, 1985; voir aussi R. Hess "Henri Lefebvre", in Huysman, Dictionnaire des philosophes, Paris, PUF, 1984, pp. 1542-1546, ainsi que R. Hess, Henri Lefebvre et l'aventure du siècle, Paris, Métaillé, 1988.

(6) C. Castoriadis insiste beaucoup sur le processus d'autonomisation, comme posture politique. 

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