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  • : Le blog de Benyounès Bellagnech
  • : Analyse institutionnelle : Théorie et pratique au sein des institutions politiques, éducatives et de recherche. L'implication des individus et des groupes dans la vie politique et sociale.
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5 mars 2012 1 05 /03 /mars /2012 11:03

L'été suivant, G. Lapassade participe à une décade de Cerisy-la-salle, autour du thème : "Genèse et structure". Un soir, l'animateur de la décade, le Professeur Maurice de Gandillac, demande à G. Lapassade de parler de ses recherches en cours. Il aurait pu parler de l'écriture de sa thèse sur l'entrée dans la vie, mais il raconte ce qui s'était passé quelques mois auparavant à la résidence d'Antony. Le récit de cette soirée a été publié dans les Actes de cette décade. Contrairement aux autres gens présents, et notamment Maurice de Gandillac qui estimait ces recherches "oiseuses", le sociologue Serge Mallet apprécie le récit et l'analyse de ce qui se passait à la résidence universitaire d'Antony. Et il le commente tout au long d'un entretien avec G. Lapassade qui dure toute la nuit. Il soulignait, en particulier, la relation entre ce qu'il avait dit et les thèses du groupe Socialisme ou Barbarie que G. Lapassade ne connaissait pas encore (1). On sait aujourd'hui que la question de la bureaucratie était au centre des travaux de ce groupe politique issu du Trotskisme. La bureaucratie y était considérée non plus comme une "couche" parasitaire de la société communiste, mais comme une nouvelle classe, et c'est d'ailleurs sur ce point que s'était effectuée la coupure avec le trotskisme.

 

A peu près dans le même temps, G. Lapassade participe au 4ème congrès mondial de sociologie qui se tenait cette année-là à Stresa (Italie). Il y fait connaissance notamment d'Edgar Morin à qui il parle de sa préoccupation concernant la bureaucratie. Edgar Morin propose à G. Lapassade d'assumer la responsabilité d'un numéro de la revue Arguments consacré cette question. Naturellement, les collaborateurs habituels de cette revue connaissaient parfaitement la question : les uns venaient du Parti Communiste, les autres de la mouvance trotskiste. Le numéro de la revue prenait donc une orientation presque exclusivement politique. Mais, G. Lapassade avait, par ailleurs, une autre approche de la bureaucratie, acquise, non plus dans les débats politiques, mais à partir de la psychosociologie clinique à laquelle il s'initiait en même temps qu'aux problèmes des interventions psychosociologiques dans les organisations sociales. Et là, c'étaient les courants weberiens (2) et post-weberiens de la sociologie américaine qui venaient au premier plan. G. Lapassade a donc introduit dans le numéro d'Arguments l'un des textes fondamentaux de Max Weber sur la bureaucratie, ainsi que des textes de sociologues américains comme Merton, Selznick et Gouldner, toujours sur la même question.

 

Le tout a constitué le noyau central de Groupes, organisations, institutions. G. Lapassade y a ajouté quelques textes sur la dynamique de groupe et sur les interventions psychosociologiques, ainsi que sur la pédagogie institutionnelle.

 

Groupes, organisations, institutions a pu être lu entre 1967 et 1975, comme une présentation critique de la psychosociologie des groupes et des organisations qui avaient, à ce moment-là, le vent en poupe (3). Il s'agissait, en quelque sorte, d'une version gauchiste de la psychosociologie. Il semble aujourd'hui que l'approche à la fois politique et sociologique de la bureaucratie que développe alors G. Lapassade constitue la toute première version de notre "analyse institutionnelle". Et contrairement à ce que l'on pourrait penser, malgré toutes les guerres et révolutions qui ont secouées le monde depuis les années 1960, la question de la bureaucratie n'a guère été dépassée, même si R. Lourau a repris cette thématique sous d'autres noms, l'institutionnalisation, par exemple.

 

Il faudrait comparer le contenu de Groupes, organisations, institutions à la cinquantaine de pages écrites par G. Lapassade pour Le psychosociologue dans la cité. On verrait que, dès 1962, au colloque de Royaumont, G. Lapassade avait explicité tous les concepts de l'analyse institutionnelle, dans une perspective sartrienne. La rencontre de G. Lapassade avec R. Lourau, lors de la Noël 1963, ouvre des possibilités de créer un travail collectif autour de ce programme, même si R. Lourau n'est pas un admirateur de Sartre. Ce collectif va s'élargir rapidement. Plusieurs générations d'institutionnalistes émergent alors à l'occasion de la création du Groupe de pédagogie institutionnelle (1964), du Groupe d'analyse institutionnelle de Nanterre (1968), puis de différents groupes à partir du colloque de Montsouris I (1972).

 

Ainsi, Groupes, organisations, institutions est un livre qui doit être considéré comme le premier livre du courant dit "de l'analyse institutionnelle". G. Lapassade y donne les fondements conceptuels d'une théorie et d'une pratique d'analyse institutionnelle qui prendra ensuite la forme de la socianalyse. On a vu que ce livre doit beaucoup à la lecture que G. Lapassade a fait du livre de Sartre sur La Critique de la raison dialectique. C'est une époque où G. Lapassade travaille avec Cornélius Castoriadis autour de la revue Socialisme ou barbarie. Il y a donc une synthèse de la critique de la bureaucratie et de l'institution, telle qu'elle se développe dans l'œuvre de Sartre ou de Castoriadis, et du mouvement des groupes que Claude Faucheux et Serge Moscovici ont introduit en France. G. Lapassade est très influencé dans cet ouvrage par la théorie américaine des groupes (Rogers, Lewin, Moreno). Mais ce livre a aussi une dimension "pédagogique". Il critique les relations bureaucratiques qui se développent au sein de l'école. Ce livre a donc aussi sa place à l'origine du mouvement de la pédagogie institutionnelle à côté du livre de Michel Lobrot sur La pédagogie institutionnelle (1966), ou celui d'Aida Vasquez et Fernand Oury, Vers une pédagogie institutionnelle (1967). Avec Propos actuels sur l'éducation (1965) de Jacques Ardoino, cet ouvrage a permis l'éclosion de toute une critique de l'école qui devait prendre une dimension politique en mai 1968. On retrouve dans Éducation et politique(1977, nouvelle édition : Anthropos, 2000), livre très important de Jacques Ardoino, le schéma (systématisé) proposé par G. Lapassade dans Groupes, organisations, institutions. Aux niveaux de l'analyse de groupe, de l'analyse organisationnelle et de l'analyse institutionnelle, J. Ardoino rajoute le niveau individuel et le niveau interindividuel. Ces cinq niveaux sont à prendre en compte dans toute situation d'analyse sociale que l'on veut pratiquer de manière multi-référentielle. On voit donc là encore un développement de cet ouvrage de G. Lapassade qui devait trouver dans L'Analyse institutionnelle, la thèse de René Lourau, le prolongement de ses intuitions les plus importantes (1969).

 

Mis en ligne par Benyounès et Bernadette Bellagnech

http://lesanalyseurs.over-blog.org

 

(1)  G. Lapassade est resté ami avec Serge Mallet jusqu'à la mort de celui-ci en juillet 1973. R. Hess était avec G. Lapassade au Griffon, près d'Avignon, lorsqu'ils ont appris l'accident qui a causé la mort de cet homme qui était alors professeur en sciences politiques à l'université de Paris 8, alors installée à Vincennes. En 1974, en hommage à son ami, G. Lapassade  dédie la troisième édition de Groupes, organisations, institutions à la mémoire de Serge Mallet.

(2)    Max Weber, 1864-1920, sociologue allemand.

(3) Au moment de sa parution, Frédéric Gaussen lui consacre une demi-page dans Le Monde. 

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