Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Présentation

  • : Le blog de Benyounès Bellagnech
  • : Analyse institutionnelle : Théorie et pratique au sein des institutions politiques, éducatives et de recherche. L'implication des individus et des groupes dans la vie politique et sociale.
  • Contact

Recherche

2 mars 2012 5 02 /03 /mars /2012 10:38

À l'université, un des points forts de notre terrain, c'est une systématisation de l'appartenance de l'analyse institutionnelle aux sciences de l'éducation de l'université de Paris 8. Quand G. Lapassade a dirigé le département, il a organisé le département de manière à ce que le mardi toute la journée, on fasse 5 enseignements de 3 heures sur l'analyse institutionnelle, l'autogestion pédagogique, etc. La plupart des collègues (R. Lourau, R. Hess, P. Ville, A. Savoye), venaient naturellement le mardi, et ils ont accepté l'idée de coordonner leurs enseignements. Le projet était de construire une journée continue. C'était en 1986. Cela a bien marché, cependant l'équipe enseignante a rencontré un problème : les étudiants demandaient de faire des travaux pratiques.

 

À ce moment-là, les institutionnalistes pensaient que le seul dispositif de travail de terrain de l'analyse institutionnelle était la socianalyse, analyse institutionnelle en situation d'intervention à la demande d'un client. Il fallait donc trouver pour tous les étudiants (une centaine) des clients de la socianalyse (1). Des interventions se développèrent, mais il était impossible de coordonner les interventions avec autant d'étudiants. A l'époque, la socianalyse était le grand rite d'initiation de l'analyse institutionnelle. Aujourd'hui, c'est un rite parmi d'autres. L'ethnographie est aussi importante. Croire au monopole du rite de la socianalyse fut une erreur, mais une erreur constitutive de l'école institutionnaliste. L'analyse institutionnelle, c'était faire du terrain à la demande d'un client. Aujourd'hui, on peut faire de l'ethnologie. Ce fut un chemin difficile. L'analyse institutionnelle n'a plus un seul dispositif de référence. L'analyse interne est une autre possibilité. La socianalyse comme analyse institutionnelle en situation d'intervention fut une mythologie qu'il faut déconstruire. Aujourd'hui, un autre mode du travail, c'est l'analyse institutionnelle faite par les agents eux-mêmes. Il faut aider les chefs d'établissement (et les acteurs) à se construire des outils pour analyser l'école. Cette analyse interne existe déjà au lycée autogéré, par exemple.

 

Une expérience intéressante, déjà évoquée, et présentée au colloque de juin 2005 se développe à l'école de la police de Buenos Aires (Argentine). La direction en a été confiée à un institutionnaliste argentin, Cristian Varela, qui a recruté une équipe argentine d'amis de R. Lourau pour conduire le changement de cap que souhaite l'Etat argentin, suite au changement politique récent. La mission : rendre la police démocratique. Pendant longtemps, la police argentine était restée un état dans l'Etat, gardant des ethnométhodes acquises à l'époque de la dictature, développant des pratiques maffieuses. Comment opérer le changement de l'organisation ? Comment faire pour que les acteurs changent leurs ethnométhodes ? Cette "analyse interne" se développe à Buenos Aires en 2005 sur un collectif de 2000 personnes.

 

On voit que l'analyse institutionnelle est passée par deux phases :

 

- une période où l'intervention était le modèle unique de l'analyse. Cette phase s'est essoufflée en France après les années 1970. Cela pourrait s'interpréter comme un manque de commande, ou comme un manque d'intervenants pour répondre aux commandes. Cette question de l'intervenant qui cherche son client fait penser à Kafka, quand, dans Le château, au pied du village, les paysans disent à K. qu'ils n'ont pas besoin d'arpenteur. K vit comme un cloporte sous le bureau de l'instituteur. Il est là. Il ne sert à rien, sinon à écrire Le château (ce qui n'est pas rien !). Pour faire l'analyse, on n'a pas besoin d'arpenteur.

 

-une période où les acteurs décident de prendre en compte eux-mêmes le processus d'analyse (analyse interne). C'est la genèse de l'autogestion pédagogique, qui est encore dans sa phase expérimentale. G. Lapassade a inventé le mot d'autogestion pédagogique, parce que dans les T-Groups de Bethel, il y avait quelque chose qui allait vers l'autogestion. Dans ces groupes, la théorie de la non directivité pouvait, à la limite, déboucher sur l'autogestion. Mais, en fait, on n'y arrivait jamais. Le moniteur, en dernière instance, était directif. G. Lapassade a donc posé la question : "Mais pourquoi un moniteur ?" Ce sont les gens eux-mêmes qui doivent faire la nouvelle recherche-action. P. Boumard, dans Les savants de l'intérieur, a montré que les pédagogues savent qu'ils peuvent être leurs propres analystes (2). On a peu développé le dispositif de l'analyse interne. La pratique du journal (3) peut être considérée comme le dispositif de l'analyse interne. Ce dispositif est aussi noble que celui de la socianalyse.

 

Cependant, dans les chantiers d'analyse interne importants, à un moment donné se pose la question de faire appel à des intervenants extérieurs, pour éclairer certaines situations de blocage. On se trouve alors dans une sorte de dépassement dialectique de la contradiction, entre analyse interne et analyse externe. L'intervention surviendrait dans un processus d'analyse interne.

 

L'analyse institutionnelle a développé tout un appareil conceptuel pour rendre compte de son exploration à la fois théorique et pratique. Dans la première période, on a mis en avant les concepts d'instituant, d'institué, d'institutionnalisation, d'analyseur, d'implication, d'autogestion, de transversalité, de  groupe  sujet,  etc. (4). Plus  récemment, l'analyse institutionnelle  s'est  donnée  comme  concept  la  dissociation (5), la transduction (6) ; elle a réinvesti la théorie des moments (7), l'interculturel (8). Ces concepts seront repris dans le chapitre 7 : une autre logique.

 

Depuis 2002, une revue interculturelle et planétaire d'analyse institutionnelle, Les irrAiductibles, a été créée. Cette revue, dont la moitié des contributions viennent de l'étranger, a publié plus de 3000 pages dans ses 9 premiers numéros. Parmi les thèmes abordés : analyse institutionnelle et politique (n°1, 2002), la pratique du journal (n°3, 2003), les dispositifs (n° 6 et 7, 2004 et 2005), la sociologie du sport (n°4, 2004), normes et déviance (n°9, 2005), l'analyse interne (n°10, 2005, à paraître). Cette revue, éditée par l'université de Paris 8, montre la vitalité de l'analyse institutionnelle aujourd'hui, et sa capacité à se renouveler sur le plan conceptuel, mais surtout la capacité de ce mouvement à faire une place aux jeunes étudiants : ils sont acteurs, auteurs, animateurs du mouvement au même titre que les anciens. On peut vraiment parler d'une autogestion pédagogique.

 

Mis en ligne par Benyounès et Bernadette Bellagnech

http://lesanalyseurs.over-blog.org

 

(1) Sur cette période, voir Anne Vancraeyenest, in R. Hess et A. Savoye, Perspectives de l'analyse institutionnelle, Paris, Méridiens Klincksieck, 1988.

(2) P. Boumard, Les savants de l'intérieur, Paris, Armand Colin, 1988.

(3) Sur le journal comme outil d'analyse interne : R. Hess, Le lycée au jour le jour, ethnographie d'un établissement d'éducation, Paris, Méridiens Klincksieck, 1989 ; G. Lapassade, Le journal de la réforme des DEUG (1984), inédit à paraître.

(4) Remi Hess, Centre et périphérie, 2 éd., Paris, 2001, voir lexique.

(5) G. Lapassade, La découverte de la dissociation, Paris, Loris Talmart, 1998.

(6) R. Lourau, Implication, transduction, Paris, Anthropos, 1997.

(7) Christine Delory-Momberger, R. Hess, Le sens de l'histoire, moments d'une biographie, Paris, Anthropos, 2001. R. Hess, H. de Luze, Le moment de la création, Paris, Anthropos, 2001. R. Hess, La théorie des moments, à paraître, et Le journal des moments, Paris, Presses universitaires de Sainte-Gemme, tome 1: Le journal des idées, 2005.

(8) Jacques Demorgon, Critique de l'interculturel, Paris, Anthropos, 2005.

Partager cet article
Repost0

commentaires