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  • : Le blog de Benyounès Bellagnech
  • : Analyse institutionnelle : Théorie et pratique au sein des institutions politiques, éducatives et de recherche. L'implication des individus et des groupes dans la vie politique et sociale.
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6 janvier 2014 1 06 /01 /janvier /2014 09:46

 

Barbara Michel, Professeur à l’Université Pierre Mendès-France Grenoble III, intervient ensuite comme suit :

 

 

« Dans ce travail, conséquent de 468 pages, Valentin Schaepelynck, nous présente une thèse complexe, riche et très intéressante qui traite de l’analyse institutionnelle. Le candidat cherche à saisir, comprendre et contextualiser les différentes sources de l’AI :

- à partir des concepts et des auteurs qui l’ont expérimentée ;

- à partir des témoignages directs et indirects ;

- à partir des différentes disciplines dont l’AI s’inspire;

- et à partir des divers terrains où elle s’applique.

 

C’est dire combien le propos n’est pas simple.

 

Le candidat nous décrit l’effervescence autour de l’analyse institutionnelle, ses dangers d’instrumentalisations. Il revient sur l’époque d’émergence de l’AI et nous replonge dans les années 1950-1970.

 

 

C’est à une ballade que nous convie le candidat qui cherche à reconstituer l’histoire des développements successifs de l’AI, de ses différentes filiations, des divers moments qui l’ont constituée, des différents établissements qu’elle a traversés (psychiatrique et scolaire), des multiples terrains qu’elle a investis (monde du travail, monde syndical), sans oublier les courants qui l’ont constituée, ni les méthodes qu’elle a bricolées et récupérées dans les disciplines des sciences humaines.

 

Les controverses qu’a suscitées l’AI, et les critiques tant internes qu’externes ne sont pas oubliées par le candidat.

 

Drôle d’histoire que celle de l’AI, où même les concepts (transversalité, institution, analyseur…) ne sont jamais figés dans une théorie bâtie en dur une fois pour toutes, alors que l’époque de son émergence est plutôt dogmatique et doctrinaire (structuralisme génétique, théorie marxiste d’Althusser, thèse de la reproduction sociale de Pierre Bourdieu…).

 

Le candidat nous raconte aussi nombre d’anecdotes liées à des entretiens qu’il a effectués, comme celui de Bruno Queysanne, ou trouvées dans des archives et documents comme l’article de François Châtelet, à propos de la soutenance de thèse de G. Lapassade.

 

L’effort de contextualisation du candidat est très pertinent, mais face à la profusion des domaines abordés, il aurait été intéressant de mieux structurer le propos, afin que le lecteur, peu familiarisé avec l’AI, puisse ne pas être perdu dans les tours et détours de ce travail. Le propos du candidat est relativement complexe et parfois la profusion des données entraîne un peu de confusion dans l’esprit du lecteur.

 

Le mérite de cette recherche est de n’être jamais ni simpliste, ni réductrice, ni monolithique avec une explication  toute faite ou à sens unique. Certes, cela rend la trame en 9 chapitres, parfois difficile à saisir, mais le travail rend bien compte de la multiplicité des inspirations et des pistes, tout en cherchant avec obstination à nous replacer dans le contexte des savoirs et des idéologies politiques des années 1960. 

 

Une des grandes vertus de cet écrit peut se résumer par le fait de provoquer chez le lecteur, à la fois des réactions vives et des pistes de réflexion. Cela est chose rare dans les travaux universitaires et mérite d’être souligné.

 

 

Deux remarques auxquelles le candidat pourra répondre s’il le désire.

 

Première remarque sur la définition du concept d’institution :

 

L’effort du candidat pour comprendre le contexte politique, intellectuel et les enjeux conceptuels, nous permet, à nous lecteur (nostalgiques ?) de nous replonger dans un temps de débats autour de la notion complexe d’institution.

 

Tout au long de la lecture, je m’attendais à ce que le candidat revienne, pour préciser la définition de l’institution. Il en parle dès les premières pages, puis y revient tout au long de son travail, de-ci de-là, et aussi en conclusion. Mais il manque au lecteur, une définition claire et condensée, malgré la difficulté (voire la souffrance) que provoque un tel concept. Beaucoup de remarques fines sont ainsi diluées dans le texte au lieu d’être mises en valeur et rassemblées. La lecture de ce travail de recherche nous donne envie de réfléchir à notre tour à propos de la notion d’institution.

 

Dès l’introduction, Valentin Schaepelynck, pose la difficulté d’une définition claire, précise et rigoureuse du concept d’institution : « L’institution serait ainsi une notion inversement proportionnelle à la rigueur de sa définition », écrit-il, p.4.

 

Certes, le concept d’institution possède une signification variable selon les théories sociologiques, et il règne à son propos nombre d’imprécisions, voire de confusions.

 

Il aurait été pertinent de s’interroger sur l’histoire de la notion d’institution qui est ancienne, et de ne pas se contenter de l’étymologie.

 

Ce qui semble intéressant dans ce concept, ce sont ses propriétés heuristiques, comme le souligne le candidat.

 

Il y a une formule de tradition romaniste qui condense la force de l’institution. C’est “Vitam instituere“, soit “instituer la vie“. Instituer la vie de l’espèce humaine et par voie de conséquence du sujet, tout cela reconnaît d’emblée que notre espèce est inachevée. Le mécanisme de l’arrangement institutionnel noue trois éléments par lequel tient la vie de l’espèce humaine : le biologique, le social et le subjectif.

 

C’est peut-être pour cela que l’école durkheimienne définit la sociologie comme l’étude des institutions ; la conception symbolique de l’institution éclaire l’inachèvement de l’humain. Il y a remplacement d’une régulation biologique par l’institution d’où l’idée que la régulation est d’ordre culturel et qu’elle est construite. Je crois que sur ce point un grand nombre de sociologues seraient d’accord. Bref, l’institution supplée au manque, et met en relation un donné et un acte.

 

Le terme « institution », nous dit un fragment du Digeste, cité par P. Legendre, signifie « ce qui a été posé ensemble dans la cité, selon quoi, tous doivent vivre ». Passer trop vite sur la définition du terme, c’est méconnaître les fondements politiques et juridiques, en Occident au moins, du terme.

 

Il contient déjà, et depuis de nombreux siècles, toute l’ambivalence du terme institution : l’institution, comme tenant ensemble de l’instituant, « posé ensemble dans la cité » et de l’institué « selon quoi, tous doivent vivre ». L’institution ordonne la vie, mais dans un pacte commun.

 

L’affaire est donc complexe, puisqu’il s’agit « d’instituer la vie », par un arrangement institutionnel qui noue trois éléments disjoints, le biologique, le social et le subjectif.

 

Du coup, questionner le pouvoir d’instituer, comme pouvoir de vie et de mort sur le sujet est important et ne peut jamais être univoque. Et au moins trois éléments sont essentiels à cet assemblage ou ce nouage institutionnel, nécessaire à la reproduction de la vie : le pouvoir, la parole et la mort. Michel Foucault, s’est beaucoup interrogé sur les pouvoirs de l’institution, Marcel Jousse et Michel De Certeau sur la parole comme instituante face à l’écrit institué.

 

D’ailleurs, le candidat parle de “la fonction primordiale de la parole libérée“ (p.163) ; il écrit que “les institutions transcendent les acteurs sociaux“ (p.3). Il y aurait ainsi une affaire de transcendance, c’est-à-dire de l’extérieur au sujet pour que le sujet puisse advenir.

 

Cela révèle aussi la double face du sujet humain, individu subjectif qui peut alors devenir acteur et individu assujetti à l’institution. C’est-à-dire que pour que le subjectif advienne, le singulier aussi, il y faut de la transcendance et de l’autoréférence.

 

D’ailleurs, avec le terme d’institution, on n’a pas simplement à faire à une contradiction, mais plutôt à un paradoxe.

 

Il y a peut-être quelque chose d’infernal, de diabolique, de tragique dans l’institution. Le pouvoir d’instituer, c’est celui de créer le subjectif et dans le même temps de l’asservir et de l’asservir tout en créant le subjectif. Tout cela est bien évidemment très, trop général.

 

Et, l’autre question que je me suis posée à la lecture de la thèse, c’est la nécessité de s’interroger sur les différents types d’institutions et les divers niveaux ou instances d’analyse que suscitent les institutions.

 

Qu’y a-t-il de commun et de différent entre l’institution de la parenté, l’institution du don (prendre, recevoir, donner), l’institution du marché économique, l’institution scolaire ou de santé et l’institution de micro-groupes à l’intérieur d’établissements, et enfin l’institution littéraire qui est sans localisation dans un établissement.

 

On pressent bien que les mécanismes d’institution seront le résultat d’une dialectique instituant-institué, sans fin, pérenne et circulaire, comme Georges Lapassade l’a défini.  Mais pour le reste, il y a d’énormes différences…

 

 

Deuxième remarque sur les rituels institutionnels : 

 

L’université est fortement marquée par nombre de rituels qui montrent l’institution en acte et parfois révèlent les jeux de construction de l’institution.

 

Pierre Bourdieu, dans sa leçon inaugurale au Collège de France, lorsqu’il est intronisé en 1981, s’interroge sur cet exercice comme objet d’analyse : Il écrit dans Leçon sur la leçon : “Rite d’agrégation et d’investiture, la leçon inaugurale, inceptio, réalise symboliquement l’acte de délégation au terme duquel le nouveau maître est autorisé à parler avec autorité et qui institue sa parole en discours légitime prononcé par qui de droit. L’efficacité proprement magique du rituel repose sur l’échange silencieux et invisible entre le nouvel entrant, qui offre publiquement sa parole, et les savants réunis qui attestent par leur présence en corps que cette parole, d’être ainsi reçue par les maîtres les plus éminents, devient universellement recevable, c’est-à-dire, au sens fort magistral. Mais mieux vaut éviter de pousser le jeu de la leçon inaugurale trop loin : la sociologie, science de l’institution et du rapport, heureux ou malheureux, à l’institution, suppose et produit une distance supportable, et pas seulement pour l’institution ; elle arrache à l’état d’innocence qui permet de remplir avec bonheur les attentes de l’institution“.

 

Le rituel est un révélateur irremplaçable de l’institution. Le rituel ajoute quelque chose qui n’était pas là au départ. La leçon inaugurale, génère des forces sociales qui n’étaient pas là au départ : l’acteur est autorisé à parler avec autorité, sa parole devient discours légitime et acquiert un statut magistral parce qu’il est attesté par la présence de maîtres éminents, nous dit Bourdieu.

 

Le rituel de soutenance de thèse est un rite de passage, d’initiation, avec un cérémonial, bien rodé. Hautement symbolique, l’impétrant tremble d’autant plus qu’il n’y a pas d’enjeux matériels (juste la mention). Mis à part bafouer toutes les règles administratives et de bienséances, le candidat sait d’avance qu’il en sortira vainqueur. Docteur !

 

Et, pourtant malgré cette certitude, il y a parfois de la souffrance, parfois du défi et nombre d’émotions traversent ce rituel pour l’impétrant.

 

La solennité de l’événement, le cérémonial qui préside à la séance avec des rôles distribués pour l’occasion – directeur de thèse, rapporteurs, président du jury, public qui ne peut intervenir dans le débat que s’il possède un doctorat, etc. –, tout concourt à rappeler la permanence de l’institution et les apparences d’une cohésion sociale qui soulignent la justesse de l’activité.

 

On retrouve aussi, la prise de parole comme au fondement du processus institutionnel. Il y a le poids de l’écrit et le moment oral de la soutenance.

 

Ma question sera simple, mais délicate, vous n’êtes pas obligé de répondre. Pour faire passer une thèse, nous, membres du jury, avons tous subi ce rituel avec ses joies et ses amertumes. Ayant travaillé sur l’AI, je suppose que vous avez réfléchi à ce moment comme analyseur de l’institution et j’aurais aimé avoir votre point de vue.

 

Je tiens à souligner que ces quelques remarques ne remettent pas en cause les qualités de ce travail que j’ai eu beaucoup de plaisir à lire, notamment, les chapitres 7, 8 et 9  très pertinents et très stimulants ».

 

 

 

Le candidat a fait preuve durant sa soutenance orale d'une très grande capacité à soutenir son travail, tout en reconnaissant volontiers un certain nombre de maladresses. Il a prouvé par son oral une érudition, assez exceptionnelle, et montré combien sa démarche de recherche était cohérente et nécessaire.

 

 

Http://lesanalyseurs.over-blog.org


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