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26 octobre 2012 5 26 /10 /octobre /2012 10:04

Armand Ajzenberg

L’abandon à la mort…

Du silence des « gens très bien »

 

Oui, la folie criminelle de l’occupant a été secondée par des Français, par l’État français. », déclarait le Président de la République, Jacques Chirac, le 16 juillet 1995, commémorant les rafles de 1942 et la déportation vers l’Allemagne des juifs de France.

Il reconnaissait ainsi, officiellement, pour la première fois la complicité de l’État français dans ces déportations. Un tabou était tombé.

Jusque-là tous les dirigeants de la Cinquième République (de Gaulle, Pompidou, Giscard d’Estaing, Mitterrand) avaient rejeté une telle reconnaissance.

Souvenez-vous, Pompidou déclarant dans une Conférence de presse, le 21 septembre 1972 (le 23 novembre 1971, il avait déjà gracié le milicien Paul Touvier, ce qui ne sera révélé qu’en mai 1972) : « Notre pays, depuis un peu plus de trente ans, a été de drame national en drame national.

[…] Alors, … je me sens le droit de dire : allons-nous éternellement entretenir saignantes les plaies de nos désaccords nationaux ? Le moment n’est-il pas venu de jeter le voile, d’oublier le temps où les Français ne s’aimaient pas, s’entre-déchiraient et même s’entre-tuaient ? ».

Souvenez-vous, François Mitterrand, reprenant l’argument de Pompidou, une vingtaine d’années plus tard, à propos de ses rapports avec René Bousquet, l’ordonnateur des rafles de 1942 : il est nécessaire de «mettre un terme à la guerre civile permanente entre français ». Et l’ami jusqu’au bout de celui-ci. Et fleurissant tous les ans, jusqu’en 1992, la tombe de Philippe Pétain.

Souvenez-vous encore, Giscard d’Estaing faisant de Maurice Papon, vichyste notoire et fournisseur de juifs aux nazis, son ministre du Budget dans un gouvernement Raymond Barre, après avoir été un Préfet de police à Paris de triste mémoire.

L’ambiguïté de ces Présidents de la République n’a pas contribué à éclairer les Français et les Françaises sur ces moments noirs de leur histoire.

Jacques Chirac (le traître ?) mit fin, le 16 juillet 1995, en reconnaissant la complicité de l’État français dans la déportation des juifs de France, au malaise que les positions de ces Présidents avaient engendré (« … parce que ces heures noires souillent à jamais notre histoire… »).

 

Jusqu’à cette date, « des gens très bien » pouvaient se satisfaire des prises de position de ces Présidents. Il s’agit ici d’un certain nombre d’hommes politiques et d’intellectuels – par exemple, Henry Rousso et Éric Conan posant cette question en 1994 : « Le devoir de mémoire donne-t-il le droit d’ouvrir un procès perpétuel à la génération de la guerre ? », et répondant, en quelque sorte, non : « l’obsession du passé, de ce passé- là, n’est qu’un substitut aux urgences du présent (1)», reprenant ainsi les propos de Georges Pompidou de 1972 et ceux de François Mitterrand en 1992. Après le pavé dans la marre de Jacques Chirac, les mêmes durent bien admettre alors, à contre-coeur peut-être, la complicité de l’État français dans la déportation des juifs de France.

C’est dans ce contexte, en 2001, que Mme Von Bueltzingsloewen entreprit sa recherche à propos de l’hécatombe des fous pendant la Seconde Guerre mondiale. Il faut dire qu’un peu auparavant avaient été réédités, en 2000 L’extermination douce de Max Lafont, et peu après Le train des fous de Pierre Durand.

Ces deux ouvrages mettant en cause Vichy dans l’hécatombe. À la même période, une pétition – Pour que douleur s’achève – avait été lancée demandant la reconnaissance par le Chef de l’État de l’abandon à la mort des dizaines de milliers de morts par le régime de Vichy. C’en était trop pour « les gens très bien » !

Chirac oblige, il avait bien fallu admettre la complicité de l’État français dans la déportation des juifs de France. Ouvrir un nouveau procès à propos des fous ?

Non, non, non s’écrièrent « les gens très bien ».

À la sortie de l’ouvrage d’Isabelle Von Bueltzingsloewen, ce fut le soulagement. « Le régime de Vichy est enfin innocenté d’avoir programmé un génocide » s’écria un journaliste de Rivarol, y voyant sans doute une revanche à propos du tabou levé par Jacques Chirac.

Il ne fut démenti par aucun de ses confrères de la presse: de L’Humanité à Rivarol donc, en passant par Le Monde et Libération. Tous ces critiques louèrent l’ouvrage de l’historienne. Critiques si peu critiques qu’ils ne virent pas tous les défauts du livre : mensonges, déplacements de sens de ce qu’avaient dit les auteurs précédents, amalgames, instrumentalisation.

Défauts n’ayant qu’un seul objectif : « Vichy est enfin innocenté… ».

 

40 000 ou 76 000 morts ?

 

Beaucoup de nos concitoyens ignorent totalement cette histoire. Beaucoup de ceux qui en ont entendu parler croient qu’au cours de la Seconde Guerre mondiale, dans les hôpitaux psychiatriques français, 40 000 fous, selon des évaluations réalisées au sortir de la guerre, ou 48 000 selon des estimations réalisées par les historiens Bonnet et Quétel en 1991, ou encore 45 000 selon Isabelle Von Bueltzingsloewen, sont morts (approximativement, deux tiers de 1940 à fin 1942 et un tiers encore de 1943 à fin 1945), de faim, de froid et des maladies qui s’ensuivent. En fait, ces chiffres indiquent une surmortalité statistique calculée par rapport à une mortalité constatée avant-guerre, ce qu’oublie en général de préciser ceux qui aujourd’hui en parlent, surmortalité rappelons-le due à la faim. En fait, la totalité des morts de faim dans les hôpitaux psychiatriques fut alors de 76 000. Qu’il y ait eu surmortalité, personne n’en doute. Mais oublier systématiquement ceux qui statistiquement devaient mourir n’a pas de sens. Parce qu’enfin, ces morts-là, ils sont peut-être, probablement même, morts avant leur heure du fait de leur sous alimentation et des autres restrictions.

 

À propos des responsabilités ?

 

À propos des responsabilités : Vichy ou l’institution psychiatrique ? est un point central du débat, sinon le point central. Personne en effet ne remet en cause les dizaines de milliers de morts ni la raison essentielle de l’hécatombe : la famine.

Pour Isabelle von Bueltzingsloewen le pourquoi de la mort des dizaines de milliers de fous peut se résumer dans cette formule : « triste résultat des circonstances », Vichy n’ayant aucune responsabilité dans l’affaire.

Pourtant ? Y a-t-il eu non-assistance à personnes en danger de mort, en connaissance de cause, de la part de Vichy, et cela dès le printemps 1941 ? Cela semble-t-il ne fait aucun doute. Il a suffi, pour le démontrer, de rassembler les divers témoignages connus de l’époque. Mme von Bueltzingsloewen, elle-même, écrit : «Dès le printemps 1941, les médecins en charge des aliénés internés comprennent donc que pour obtenir des suppléments de ration en faveur des malades il faut se tourner vers le gouvernement de Vichy (2)».

Pourquoi fait-elle ce constat et ignore-t-elle le silence gouvernemental régnant, pendant 18 mois, quant aux demandes de ces médecins ? Combien de dizaines de milliers de morts pendant ces 18 mois ?

Cette non-assistance à personne en danger pouvait-elle à la Libération être jugée ? Il semble que oui, le Code pénal alors prévoyait cette charge.

Pétain, Darlan, Laval, des ministres, des fonctionnaires pouvaient être tenus pour responsables des dizaines de milliers de morts. Darlan avait été exécuté par la Résistance, Pétain, Laval, certains ministres, des hauts fonctionnaires ont été jugés et condamnés (certains ont échappé à la Justice).

Personne n’a été jugé pour non-assistance à personnes en danger ou extermination douce des fous. Pour ces dizaines de milliers de morts là, Justice reste à faire.

Pas sous forme judiciaire, il est trop tard. Par reconnaissance des torts qui leur ont été faits, par l’inscription de ces faits dans l’Histoire.

 

À propos de calories

 

Quand les besoins caloriques journaliers d’un individu sédentaire sont d’environ 2500 calories selon Jean Sutter (3), les cartes de rationnement accordent, selon Michel Cépede, 1800 calories-personne/jour en 1940 (titulaires de la carte A), puis descendent régulièrement au fil du prolongement de la guerre pour arriver à 850 calories/personne/jour. Fin 1942, on peut estimer, selon des sources récentes, les rations alimentaires équivalentes à 1300 calories quotidiennes par personne (carte A).

Comment faisaient alors les Français pour s’en sortir pendant la guerre avec une alimentation limitée à 1300 calories par jour ? Les trois-quarts auraient dû mourir ? Réponse : le marché noir.

Résultat : dans la France de 1942, avant et après aussi, on avait, surtout dans les villes, très faim mais il n’y eut pratiquement pas de surmortalité. Seuls les vieillards vivant isolés comme ceux des hospices, les fous enfermés dans les hôpitaux psychiatriques et les prisonniers subissaient « l’extermination douce». Une (ou deux) miette de pain par français aurait pu éviter l’hécatombe. Son refus conduisit à leur abandon à la mort

.

La circulaire No 186 du 4 décembre 1942

 

Le 4 décembre 1942 surgit donc une circulaire émanant du ministère de la Santé accordant quelques suppléments alimentaires aux malades mentaux internés.

Un aboutissement inespéré écrit Mme von Bueltzingsloewen : « D’après mes calculs, les suppléments accordés à l’ensemble des aliénés internés par la circulaire du 4 décembre équivalent de 220 à 225 calories par jour (4) ».

La circulaire du 4 décembre 1942 est pour l’historienne un « surprenant revirement ». Revirement par rapport à la circulaire du 3 mars de la même année. « Dans les conditions actuelles, il est difficile de faire obtenir à ces malades un supplément à la ration qui leur est octroyée, supplément qui ne pourrait être prélevé que sur les denrées déjà trop parcimonieusement attribuées aux éléments actifs de la population, en particulier aux enfants et aux travailleurs » disait cette circulaire.

Aboutissement inespéré ? Sur la totalité des morts, les 2/3 le furent avant cette fameuse circulaire et 1/3 ensuite. Après cette circulaire du 4 décembre, on continuera donc à mourir dans les hôpitaux psychiatriques. Moins c’est certain.

D’abord, parce que les plus faibles sont morts avant et, aussi, que les suppléments accordés ont permis à ceux qui restent, les plus forts et les mieux nourris parce que pensionnaires, de survivre.

 

1 Éric Conan, Henry Rousso, Vichy, un passé qui ne passe pas, Fayard, 1994, p. 286.

2 Isabelle von Bueltzingsloewen, L’hécatombe des fous, p. 172.

3 Jean Sutter, Population, 1947, 2e année, No 3, p. 572.

4 Isabelle von Bueltzingsloewen, L’hécatombe des fous, p. 229.


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