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18 avril 2014 5 18 /04 /avril /2014 09:43

 

Les prescripteurs de « censure »

 

Il faut essayer d’expliquer les raisons ou prétextes avancés par les principaux prescripteurs de censure, prétextes variant selon les époques où ils ont été énoncés et variant aussi selon la proximité de certains prescripteurs, à un moment donné, avec le régime de Vichy. Raisons et prétextes pouvant se marier.

 

1 – Il y a ceux pour qui, gaullistes et communistes, ou aujourd’hui encore pour une partie d’entre eux, « Vichy, ce n’était pas la France » :

« Mettant vos pas dans ceux de Jacques Chirac en 2005, vous venez au nom de la France de faire «repentance » au cours de la cérémonie qui a eu lieu le 22 juillet dernier, commémorant la rafle du Vel d’Hiv. «Repentance » effectuée à propos des atrocités antisémites, commises par la police dite « française » du gouvernement de Vichy. Anciens résistants, mes camarades et moi-même, nous refusons ce type de «repentance » qui n’a d’autre objet que d’inscrire Vichy dans la continuité des gouvernements de la République et de banaliser le régime criminel de Pétain, Laval, Pucheu et Bousquet ». François Hollande était ainsi apostrophé, dans une lettre ouverte, en juillet 2013, par Léon Landini, grand résistant FTP-MOI, torturé par Klaus Barbie, multi-médaillé, membre du PCF jusqu’en 1995. Homme éminemment respectable.

Pour lui, « La France : c’était celle qui, de Londres, sous la direction du Général de Gaulle… […] La France : c’était celle du Conseil National de la Résistance […] Vichy : ce n’était plus la République, Vichy : c’était le coup d’État du 10 juillet 1940 où une majorité de députés félons remirent notre Nation entre les mains d’un maréchal vendu à l’occupant ».

Cela résume le point de vue de Léon Landini, et il n’est pas le seul à penser ainsi, pour qui « Vichy, ce n’était pas la France ». Et qui n’est pas totalement faux… ni vrai. La France est une entité géographique, historique, sociologique, anthropologique… qui s’est construite au cours des siècles. Elle ne s’identifie pas à l’état de l’État politique d’un moment de son histoire. En ce sens Léon Landini a raison : « Vichy, ce n’était pas la France ».

En 1940 « la France n’était plus sous un régime républicain ». Exact, certes. Mais Jacques Chirac, dans sa fameuse déclaration, n’a jamais mis en cause la France mais l’État français d’alors, bien sûr fasciste ou totalitaire mais État de fait quand même. Où Léon Landini confond Nation et État. Sous Louis XIV non plus la France n’était pas à l’évidence républicaine, mais l’État existait bel et bien et le rayonnement de la France était même alors au zénith. En 1940, c’était bien d’un coup d’État qu’il s’agissait, même si la plupart des membres de l’Assemblée Nationale avaient voté les pleins pouvoirs à Pétain. Cela n’avait pas été ratifié légalement par le peuple disent certains. Certes encore, mais d’une part, cela était impossible, occupation aidant si l’on peut dire. Et heureusement : s’il y avait eu référendum, Pétain aurait été plébiscité.

 

2 – Il y a ceux pour qui, maintenant, il faut faire silence sur les turpitudes du régime de Vichy. Par exemple l’historien Henry Rousso décrétant à propos de L’extermination douce de Max Lafont, en 1989 : « Le placard vichyste est déjà bien encombré sans qu’il soit besoin de l’enrichir de nouveaux cadavres».

 

Par exemple François Fillon, en 2012, à l’occasion de l’anniversaire du 17 octobre 1961 quand des dizaines ou des centaines d’Algériens ont été jetés à la Seine sur les ordres du sinistre Maurice Papon, déclarant en avoir assez « que tous les quinze jours, la France se découvre une nouvelle responsabilité, mette en avant sa culpabilité permanente. J’ai déjà été choqué des déclarations de la France responsable des crimes commis pendant l’Occupation sur son territoire… ».

 

Où Fillon confond aussi Nation et État. Mais ce n’est pas un naïf. L’indignation est de façade. Confondant France et État, cela lui permet de se décharger de certaines de ses propres responsabilités, ou de celles de son clan, sur l’ensemble des citoyens du pays qu’il baptise «France ». Ici, en l’occurrence, de celles de Maurice Papon couvert par son Premier ministre, Michel Debré. Ici encore de celles du régime de Vichy reconnues par Jacques Chirac.

 

 

3 – Il y ceux pour qui, il faudrait pardonner et réconcilier, résistants et collaborateurs. Par exemple Georges Pompidou en 1972 déclarant : « Le moment n’est-il pas venu de jeter le voile, d’oublier le temps où les français ne s’aimaient pas, s’entre-déchiraient et même s’entre-tuaient ? Réconcilier Paul Touvier et Jean Zay ? Pas facile. Si le premier a bien été gracié par Georges, le second a bien été exécuté, si ce n’est par Paul c’est par l’un de ses frères de la Milice. Et il faudrait oublier ?

 

Par exemple François Mitterrand, une vingtaine d’années plus tard répétant : il est nécessaire « de mettre un terme à la guerre civile permanente entre français ». Réconcilier René Bousquet et Céline et Rafal Ajzenberg ? Pas facile là encore. Si Bousquet, ami du Président, a également été gracié pour faits de résistance (?), Céline et Rafal, eux, ont bien été envoyés à Auschwitz par René. Devoir faire ami-ami avec lui ? Ils n’en seraient pas revenus !... s’ils en étaient revenus. Et il faudrait oublier ?

Motif invoqué pour les silences et pardons : la cohésion nationale. Mais celle-ci ne passe pas par l’idéologie de l’oubli. Il ne s’agit pas de jeter de l’huile sur le feu, mais la cohésion nationale passe par la reconnaissance des responsabilités des uns et des autres : collaborateurs et résistants, colonialistes et anticolonialistes. Le même scénario semble se renouveler aujourd’hui à propos du Rwanda et des complicités de l’État français d’alors dans le génocide : mêmes négations quant aux responsabilités, mêmes confusions entre notions de Nation française et d’État français.

 

4 – Il y a ceux pour qui, il faut maintenant réhabiliter certains collaborateurs qui auraient été injustement condamnés à la Libération. Par exemple nous a dit Le Monde : à propos du ministre de Laval, Max Bonnafous, gracié pour faits de résistance (?), et sauveur des fous (il n’y a eu que 76 000 morts). À propos du Chef de cabinet de Laval, Jean Jardin, ignorant tout des agissements de son patron (?). À propos de l’industriel Louis Renault, fournisseur de véhicules aux armées allemandes. Un chapitre entier est consacré dans L’abandon à la mort… de 76 000 fous par le régime de Vichy (L’Harmattan, nov. 2012) à cette propension du Monde à vouloir « blanchir » et réhabiliter Max, Jean et Louis. On peut s’y reporter.

 

 

Si Le Monde a ainsi été pointé dans le livre, il n’était pas le seul média à pouvoir l’être mais il est le seul à être «journal de référence », c’est qu’à l’inverse de L’Humanité, où le changement de cap quant à l’appréciation des responsabilités vichystes dans la mort des fous internés sous l’Occupation constituait et constitue toujours à mes yeux un accident contre nature, pour Le Monde il ne s’agissait pas alors d’un accident mais d’une orientation éditoriale visiblement assumée (aujourd’hui je ne sais pas si c’est toujours le cas ?), caractérisée par une suite de prises de position allant dans le même sens : réhabiliter d’anciens collaborateurs du régime de Vichy.

 

 

Armand Ajzenberg

 

http://lesanalyseurs.over-blog.org

 

http://journalcommun.overblog.com/ 

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