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  • : Le blog de Benyounès Bellagnech
  • : Analyse institutionnelle : Théorie et pratique au sein des institutions politiques, éducatives et de recherche. L'implication des individus et des groupes dans la vie politique et sociale.
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14 mars 2010 7 14 /03 /mars /2010 11:34

Les diaristes explorateurs

 


Chacune de mes interventions porte un titre pour des raisons que je me dois d’expliquer. Tout d’abord, lorsque j’écris pour le blog, je suis tenu de donner un titre à mon texte car il s’agit d’une règle de référencement et de classement des textes selon certaines catégories. Cela m’oblige à réfléchir à un titre court et en lien avec le contenu du texte. Lorsque j’ai choisi «L’en commun des diaristes», j’ai pensé à Lucia Ozorio qui a défendu le terme de l’en commun qui correspond, selon elle, à une situation de recherche sur le terrain qu’elle a menée dans les favelas à Rio de Janeiro avec les habitants des quartiers qui se réunissaient pour raconter leurs histoires de vie dans le cadre des groupes. Ce dispositif ouvert est très différent de ce que l’on connaît sous le nom de groupe de parole, du fait de la spontanéité et de l’improvisation des participants; les récits de vie ne se trouvent pas isolés ou enfermés dans des boites individuelles, mais circulent entre les participants d’une manière permettant cette trouvaille de l’en commun mis en évidence par Lucia Ozorio dans ses travaux. J’emprunte la formule pour désigner ce qui lie les diaristes par delà leurs statuts, c’est-à-dire la mise en commun de certaines problématiques liées à l’évolution de chacun et de tous à la fois dans l’écriture du journal.

 


Dans «Les diaristes arpenteurs» allusion est faite à un ouvrage de Georges Lapassade rédigé à la suite d’une intervention au Québec. Bien que l’on ait souvent parlé de Lapassade après sa mort, rares sont ceux qui peuvent décrire comment il procédait et il est encore plus difficile de le faire par le biais de cours via Internet. Toutefois, on retiendra que le chercheur pour Georges est celui qui découvre des choses au jour le jour en suivant des traces et en arpentant des chemins inattendus et plus souvent surprenants. De ses quelques mois passés au Québec, G.Lapassade écrit L’arpenteur et Le livre fou, deux titres qui en disent long sur le caractère interrogatif et incertain du travail de recherche sur le terrain.

 


Après avoir lu «Les diaristes arpenteurs» sur le blog, Ruben Bag, qui connaît bien Georges Lapassade, m’écrit un message disant que l’article est intéressant. J’ai immédiatement établi le lien entre L’arpenteur de Georges, Ruben et l’écriture du journal, que l’un comme l’autre pratiquent, ne concevant pas une recherche sans journal.

 


Les interrogations des étudiants engagés dans l’écriture du journal, les hésitations, les rapprochements entre les lectures, les pratiques professionnelles, les questions théoriques, sont des caractéristiques des arpenteurs dans la recherche.

 


Le titre de ce texte ne déroge pas à la règle. En effet, nous avons tous plus ou moins une idée sur les explorateurs, voyageurs, anthropologues…par le biais des médias ou de lectures, mais ce qui nous rapproche davantage des explorateurs, c’est bel et bien l’écriture du journal, car si l’expédition n’est ni filmée ni enregistrée, elle peut donner lieu à un récit rédigé sous forme de journal. Les exemples de journaux de voyages ou d’expéditions ne manquent pas (Michel Leiris, Malinowski, Ibn Battouta…pour ne citer que les plus connus). Lorsque nous entamons l’écriture du journal, nous nous trouvons dans la posture d’explorateur, car nous n’avons pas d’idée précise sur ce que nous allons écrire dans la durée, mais uniquement à l’instant où nous écrivons. La suite est déterminée par les lectures, les trouvailles, les réponses aux questions, les rencontres, les actions, les événements…


En écrivant à l’instant pour le forum, je tente de réagir à ce que j’ai lu tout au long de la semaine: les extraits de journaux de Theano et d’Ali me renvoient à un type d’exploration ethnologique, décrivant pour l’une les personnes accueillies dans le cadre de son travail sur la dyslexie, et pour l’autre certains aspects de la vie scolaire et des relations hiérarchiques entre professeurs et inspecteurs, ainsi qu’à des méthodes et relations pédagogiques différentes entre les profs. Cela me renvoie, en ce qui concerne le journal d’Ali, au Lycée au jour le jour de Remi Hess, journal ethnographique sur la vie du lycée décrite par un prof diariste, chercheur, et enseignant décrivant au jour le jour le lycée dans lequel il exerce. Il s’agit en effet d’une exploration originale d’un milieu que l’on croit connaître du fait que l’on y exerce, mais lorsqu’un tel travail est publié, il crée une situation nouvelle susceptible de devenir à son tour un objet de recherche. Quant à Theano, en décrivant les élèves qu’elle reçoit, elle me fait penser aux journaux de Korczak, qui était médecin et pédagogue, mais aussi diariste. Freud aussi était médecin, psychanalyste et utilisait le journal comme outil d’exploration.

 


Les questions posées par Emilie et Radia sur les difficultés du passage d’un journal total à des journaux thématiques ou encore du passage de l’oral à l’écrit, peuvent être considérées comme un début d’exploration, car nous commençons souvent par nous poser des questions. Le fait de partager cela avec les diaristes sur le forum constitue un début d’élaboration du journal.

 


Je peux par exemple écrire :

 


[Dimanche 14 mars,

Ce matin, je suis allé sur le forum des diaristes et après avoir lu le message de Radia, je me suis interrogé sur le lien avec mes préoccupations actuelles quant au passage de l’oral à l’écrit. Je constate, comme elle le décrit si bien, que certaines personnes éprouvent des difficultés à passer à l’écrit, notamment lorsqu’il s’agit de résoudre les problèmes auxquelles elles sont confrontées dans la vie quotidienne.

 


Il y a quelques temps, quelqu’un est venu me voir pour me demander si je pouvais l’aider à écrire une lettre à son avocat. C’est le travail de l’écrivain public, ce que je ne suis pas, mais puisque la personne que je connais m’a été envoyée par quelqu’un d’autre qui a estimé que je pouvais lui venir en aide, je me suis exécuté. Après l’avoir rencontré et en l’écoutant raconter ce qu’il voulait mettre dans la lettre, j’ai compris la complexité des difficultés auxquelles il avait à faire face. Ceci m’a tellement marqué que je me suis trouvé dans une situation d’explorateur ayant envie de comprendre cette situation précise, situation qui me renvoie à des problématiques de natures différentes dont la difficulté à écrire n’est qu’un révélateur ou un analyseur, comme on dit en analyse institutionnelle.

 


Cet exemple me rappelle le travail de Saida Zoghlami qui a fait sa thèse sur l’illettrisme, travail dans lequel elle rappelle que 10% de la population française souffre d’illettrisme, situation qui renvoie aussi au chômage, au racisme, à l’exploitation des sans papiers, à la pédagogie de l’impossible qui domine dans le cadre de l’Education nationale…

 


En tant que chercheur, quelles sont les pistes
à poursuivre pour tenter d’une part de comprendre le phénomène et d’autre part de l’exposer dans le cadre d’une recherche? Si je décide à partir de ce jour de tenir un journal dans lequel je vais essayer de décrire tout ce que je fais en lien avec cette question: rencontrer la personne, l’interroger davantage, faire son histoire de vie, faire des comparaisons avec des cas similaires, partager mes trouvailles avec les diaristes en diffusant des extraits de mon journal, j’aurai ainsi franchi un pas important dans le passage à l’écriture du journal de recherche.]

 


Je donne cet exemple pour montrer qu’il est possible d’entamer le journal en tant qu’outil de recherche.

 


En guise de conclusion provisoire, je précise que vos contributions avec vos remarques, vos extraits de journaux participent de ce travail en commun vers une utilisation efficace de cet outil de recherche qu’est le journal. N’hésitez pas à intervenir sur la forme comme sur les contenus, les vôtres et celles des autres. Cela est stimulant pour nous diaristes et participants à ce forum.

 

 


Indications bibliographiques :

 


- Georges Lapassade, L’arpenteur, Paris, Epi, 1971 ; Le livre fou, Paris, Epi, 1971.

- Michel Leiris, L’Afrique fantôme, Paris, rééd. Gallimard, 1988, 660p.

- Bronislaw Malinowski, Le journal d’ethnographe, Trad. Par Tina Jolas, Seuil, Recherches anthropologiques, 1985, 305p.

- Ibn Batouta ou Ibn Battuta, fût l’un des plus grands explorateurs de tous les temps. http://www.monsieur-biographie.com/celebrite/biographie/ibn_battuta-5896.php vu ce dimanche 14 mars 2010

- Hess Remi, La pratique du journal, l’enquête au quotidien, Paris, Anthropos, 1998 ; Le lycée au jour le jour, ethnographie d’un établissement d’éducation, Paris, Méridiens klincksieck, Coll. «Analyse institutionnelle», 1989.

- Mohamed Daoud et G. Weigand (sous la direction de) Quelle éducation pour l’homme total? Remi Hess et la théorie des moments, Coll. «Les grandes figures de l’éducation», Dar El-Houda, Ain M’lila Algérie, 2007. Note : la contribution de Nour Din El Hammoutti intitulée Remi Hess et le journal institutionnel : analyse interne, ethnosociologie d’intervention et projet d’établissement, est très intéressante et peut éclairer certains des propos tenus dans le texte ci-dessus.

- A propos de Ruben Bag et Lucia Ozorio, je renvoie aux différents numéros de la revue Les irrAIductibles.

- Vous les trouverez également sur lesanalyseurs.over-blog.org ainsi que des extraits de journaux de Michel Lobrot, Remi Hess et Benyounès Bellagnech. 

 


Benyounès Bellagnech

http://lesanalyseurs.over-blog.org    

   

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commentaires

Lúcia Ozório 14/03/2010 23:10


Cher Beny
Le forum des diaristes ... Quelle idée excellente... Le passage de l´oral à l´écrit....Tu parles de la richesse du journal des explorateurs– c´est toujours une exploration de la richesse du
vécu-conçu, comme dirait Lefebvre. Le vécu et ses ouvertures au conçu. ...Quand tu parlais du journal, tu te rapportais à ce travail que je fais à Mangueira, communauté pauvre à Rio de Janeiro. Tu
parlais de l´en commun dans les échanges journalistiques. Dans tes commentaires, il me semble que tu as bien repéré cet en commun qui se fait au moment du travail sur le terrain, un moment unique
toujours en train de se faire, complexe. Les différences en jeu donnent une compréhension de communauté, pas comme homogénéisation mais comme un effet des propositions identitaristes qui
rebondissent pour se tranformer en plusieurs autoritarismes. Mangueira est un tissu traversé par plusieurs mondes, qui peuvent donner une idée des trames et des drames dans la construction de l´en
commun. Là, à partir de l´oral, de l´histoire orale nous construisons une histoire en commun. Je suis d´accord avec l´historien italien Alessandro Portelli qui défend la présence radicale de
l´histoire orale du XXI siécle. L´histoire orale est une extension de la politique. Mangueira, à travers l´histoire orale, se potentialise dans le présent et cherche des mutations. J´ai un journal
qui accompagne mon travail sur le terrain. C´est un journal d´exploration. Je trouve cette dénomination géniale. Avec lui je voyage, j´essaie de trouver d´autres territoires pour la politique et
pour les rêves. C´est la lucidité des rêves qui compte. Cette expérience avec l´histoire, l´histoire orale, l´histoire orale de vie en commun ouvre un champ d´expériences. Nous sommes en train de
faire un livre pour raconter l´histoire de la communauté Mangueira. C´est le passage de l´orale à l´écrit où le journal joue aussi un rôle important. Ce sont des moments de mémoire qui se croisent
où l´en commun sur le terrain joue un rôle indispensable. En t´écrivant j´ai commencé à penser au journal et ses rapports avec l´histoire orale, entrelacés par la richesse du commun. Il faut
remarquer un temps de la mémoire, des arts de la mémoire, les différents arts. Celles de narrer, celles d´écrire, les jeux de la mémoire qui travaillent en établissant des alliances avec un temps
multiple qui sert au présent, au combat, une fiction du présent. Les agoras présentes soit dans le journal, soit dans l´histoire orale nous mettent en contact avec une sorte de matériel qui ne se
préoccupent pas, comme dirait Benjamin de la façon dont les choses se sont réellement passées. Cela nous conforte parce qu´on a toujours de la chance de re-écrire l´histoire. Les habitants de
Mangueira, qui connaissent pas mal de la violence étatique qui essaient depuis longtemps d´exterminer leurs vies, ont l´opportunité d´intervenir, à travers l´histoire, dans la réalité si
béligérante des nos jours.


Je te suggère, quand tu vas faire des références aux articles qui sont dans la revue Les IrrAIductibles, de les citer dans la bibliographie.Cette revue mérite que nous nous rappelions toujours
d´elle pour son travail en commun dans le monde éditoriale.
Je t´embrasse
Lúcia Ozório