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  • : Le blog de Benyounès Bellagnech
  • : Analyse institutionnelle : Théorie et pratique au sein des institutions politiques, éducatives et de recherche. L'implication des individus et des groupes dans la vie politique et sociale.
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17 février 2012 5 17 /02 /février /2012 09:47

 

(suite)

 

Par exemple, à la sortie de mon cours, Camille ne m’a dit qu’un mot : « Formidable votre cours aujourd’hui ! ». Je suis ailleurs : « Qu’ai-je dit d’intéressant ? ». « Vous avez expliqué pourvoir extimiser l’intime. C’était très fort ! ».

- Il faut, me dis-je en moi-même, que ce point qui a été perçu par Camille et que j’oublierai vite si je ne le notais pas, je le repense. Il faut que j’ouvre mon journal.

Mais qu’ai-je dit ? C’est Camille dans son journal à elle qui pourrait écrire ce que moi j’ai énoncé ce matin. C’était de l’improvisation.

Je parlais de la « dimension cachée » (Edward Hall). En fait, un étudiant installé au premier rang me posait une question : « Comment se fait-il que vous disiez des choses ou que vous écriviez dans vos journaux que vous faites circuler, des choses que nous, étudiants, nous laisserions dans notre journal intime ? ».

Cette question, comme toutes celles qui sont posées, est excellente.

Je refais mon histoire par rapport au journal. Mon premier journal, écrit avec ma sœur, était un journal de voyage écrit à la demande de ma mère. Elle voulait que nous racontions ce voyage pour qu’elle puisse prendre connaissance de nos trouvailles. J’avais 17 ans, ma sœur 15. Ce journal n’était pas intime. Il était pour l’autre.

A 19 ans et jusqu’à 21 ans (1966-69), j’ai tenu un carnet d’entraînement. Je faisais de l’athlétisme. Je m’entrainais 3 ou 4 fois par semaine. Je devais donc noter tout ce que je faisais durant nos séances d’entraînement. J’écrivais ce carnet pour le montrer à mon entraineur. Il le lisait, le commentait. Il était mon mentor, mon guide. Ce journal était un support pour un échange technique avec celui qui m’aidait à progresser. Cette seconde expérience d’écriture du journal était encore celle d’une écriture pour l’autre.

Ma troisième expérience de journal était celle de mon journal d’étudiant à Nanterre entre 1967-69. A l’époque, j’étais provincial et je viens de monter à Paris pour faire mes études. On m’envoie à Nanterre faire de la sociologie. Je participe au Mouvement de Mai 1968 au département qui se trouve à l’avant-garde du mouvement. Je ne comprends rien aux clivages politiques entre anarchistes, trotskistes, maoïstes. Je note au fur et à mesure mes questions sur les théories et pratiques de ces groupes, dans un journal.

Fin 1969, un concours littéraire est organisé. Le sujet : « La crise de la jeunesse. Qu’en dire ? ». Je recopie des pages de mon journal et je rends ce texte comme réponse à la question posée. J’obtiens le premier prix au concours. On me donne un chèque de 1000 francs (à l’époque, j’avais une somme de 140 francs par mois, comme bourse) et l’on m’offre, avec les 10 premiers du concours, un voyage sur le Rhin.

Je découvre qu’écrire son journal pour l’autre pouvait avoir une utilité sociale. Du coup, ensuite, je n’ai jamais eu l’idée d’écrire mon journal intime (contrairement à ma sœur Odile). Dans ma famille, mon grand-père, Paul, écrivait pour l’autre. Ma mère, pour elle. C’est un choix.

Autre élément de réponse à la question posée :

C’est vrai que je note des choses personnelles, on pourrait dire « intimes », dans les journaux extimes. En fait, je crois que j’essaie de gérer la diffusion de mes journaux par moments. J’écris des journaux thématiques qui sont destinés à une communauté de référence qui partage avec moi ce moment (être pédagogue, jardinier, père, amoureux, chercheur). Je pense que les gens qui partagent avec moi un moment participent d’une intimité commune que je nomme l’intérité. Je vis des intérités différentes suivant les moments. Un maitre artisan ne parle pas de ses secrets de fabrication à ses clients, mais à ses apprentis ! Je puis vous dire, vous mes étudiants, des choses que je ne dirai pas à des voisins de palier. Je vous perçois comme participants d’une communauté de référence dont seront exclus des collègues de l’université qui sont dans d’autres labos, ayant des paradigmes différents du nôtre.

Mon travail, ma façon d’être au monde, je pourrai la résumer comme un effort d’extimiser mon ou mes intimité(s). Il y a des choses que l’on garde pour soi parce que la société fait pression sur nous pour que l’on n’en parle pas. Je suis étudiant sans-papier. Je vis très mal ce problème qui m’empêche d’étudier. Je crois que c’est un problème intime, mais c’est un problème social. Beaucoup de questions que l’on croit intimes, sont des problèmes sociaux. Oser parler de ces problèmes avec ses groupes de référence, c’est un effort pour sortir de l’intime, d’abord pour l’interpersonnel, puis le groupal et en définitive dans la sphère publique qui est le bien du politique.

Ma militance à moi, c’est ce travail d’oser socialiser l’intime. Je suis un sociologue. Je veux pouvoir parler de la société avec des proches qui font du social, de la politique.

 

Remi Hess

http://lesanalyseurs.over-blog.org

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