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  • : Le blog de Benyounès Bellagnech
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16 juin 2011 4 16 /06 /juin /2011 10:35

1.1.2.1 Le hasard producteur des possibles

 

Vers 1914, il découvre Paris. Au Lycée Louis Le Grand, il prépare le concours d’entrée à l’école polytechnique, il n’y restera qu’un an. Une pleurésie (89) l’empêche de poursuivre son rêve de s’orienter vers les voies scientifiques. Afin de se soigner, il quitte le nord de la France et se dirige vers Aix en Provence, pour suivre des cours de droit et de philosophie. Il obtiendra sa licence de philosophie auprès de Maurice Blondel qui l’accompagnera jusqu’à l’obtention de ce diplôme. Pour lui, c’est une rupture entre ses rêves d’enfant et la voie qu’il avait choisie à cette époque. Toutefois, il précise, qu’il lisait déjà Nietzche et Spinoza bien avant, donc le hasard de ce changement n’est pas total. Sans le savoir réellement, il était déjà inspiré par l’idée de travailler à partir du vécu/conçu. C'est-à-dire de redonner sa place à l'expérience. La philosophie est un champ qui lui tient à coeur. Pourtant, elle se confronte dans une forme de dialectique entre les sciences dures et les sciences humaines. Il aime dans chaque livre montrer qu’elles sont indissociables et constituantes de la totalité du vécu.

 

Sa rencontre avec Maurice Blondel sera déterminante. C’est un philosophe catholique orthodoxe. Ce professeur imprègne Henri Lefebvre de ses conceptions, tant par les confrontations à ses idées du moment que par le sens qu’il donnera à ses lectures. M. Blondel est un philosophe du modernisme ce qui est paradoxal avec l’aspect traditionnaliste de sa confession. À ce sujet, H. Lefebvre décrit les cours de M. Blondel comme « inoubliable et pourtant décevant. J’avais attendu des audaces extraordinaires et, devant moi, je voyais un homme remarquable, mais qui se défendait de toute audace (H. Lefebvre, 1975a, p. 21) ». Pendant ces années auprès de ce professeur, il travaille sur les textes de Saint-Augustin et la pensée thomiste qu’il réprouve car il constate les contradictions véhiculées par la religion. Il poursuit ses recherches en travaillant sur Jansénius, Pascal et le jansénisme du XVIIe siècle. Il se confronte alors à la dure réalité de la religion, le dogmatisme et la complexité, qui le ramènent à son enfance, vers les enseignements de sa mère.

 

(89) Son entrée dans la philosophie et une suite de hasards qu’Henri Lefebvre considère comme désastreux. « Il fallut d’abord que j’abandonne la préparation du concours, et les mathématiques. Il fallut qu’après un hiver de travail acharné j’attrape une mauvaise rougeole, que l’on m’expédie dans les Pyrénées, chez les soeurs de ma mère, deux vieilles filles. Ce n’est pas tout. Il fallut que le petit chien de la maison, lequel se nommait Follet attrape la rage ; que l’ainée de mes tantes (elle ne voulait pas admettre que son petit chien fût enragé) cueille pour l’autel de la Vierge, à l’église, les premières roses de la saison ; qu’elle s’égratigne les mains avec des épines, et ensuite se laisse lécher par Follet (au cours d’affreuses convulsions le pauvre animal essayait de mordre sa maîtresse, et ensuite, et en même temps, il lui léchait les mains en se roulant à ses pieds avec une tendresse désespérée ; je revois ces scènes en écrivant). Il fallut qu’on envoie ma tante à l’institut Pasteur et que je reste seul, avec ma soeur cadette, dans une immense maison délabrée ; qu’une nuit ma seconde tante, peu habituée aux responsabilités, terrorisée par la situation, vienne me réveiller en sursaut : « il y a quelqu’un dans la maison Henri, j’ai entendu du bruit » ; que je me lève sans me couvrir, dans la nuit encore froide d’avril, que je parcoure la maison jusqu’aux greniers ; que trois jours plus tard la fièvre intense me prenne ; qu’après une grave pleurésie le médecin conseille de ne plus me remettre au lycée et ne pas préparer le concours ; que mes parents, désolés, décident que je ferais mon droit dans une ville de Faculté où le climat me conviendrait, à Aix en Provence ; que je m’inscrive en même temps qu’au droit aux lettres ; que j’assiste aux cours de Maurice Blondel (que mon professeur de philosophie m’avait présenté comme un très grand penseur) ; que ces cours me passionnent ; que je néglige le droit, d’autant plus vite et plus aisément qu’aux cours de M. Blondel, j’avais rencontré une fille adorable (H. Lefebvre, 19594, p. 238-239) ».

À ce destin, ainsi tracé, Henri Lefebvre conclut son récit par « Pourquoi n’ai-je pas…», pour éviter toutes ses conjonctures tracées ainsi par hasard pour contredire son rêve de construire des navires. Pourtant, il finit par avouer : « est-ce qu’à travers ces accidents un garçon bien déterminé ne devenait pas lui-même, ce qu’il était déjà? « Deviens ce que tu es ». Sans doute, mais je ne vois pas ce devenir… (H. Lefebvre, 19594, p. 239-240)».

 

Sandrine Deulceux

http://lesanalyseurs.over-blog.org

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