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  • : Le blog de Benyounès Bellagnech
  • : Analyse institutionnelle : Théorie et pratique au sein des institutions politiques, éducatives et de recherche. L'implication des individus et des groupes dans la vie politique et sociale.
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17 avril 2013 3 17 /04 /avril /2013 09:44

 

SOCIALEMENT « IRRÉCUPÉRABLES », DONC «INUTILES » ?

 

 

On a vu que des psychiatres travaillant dans un «Conseil technique de l’enfance déficiente et en danger moral », sous la houlette du ministre de la Santé Raymond Grasset (fidèle parmi les fidèles de Pierre Laval), avaient en 1943 et 1944 classé des enfants dans une catégorie « irrécupérables » et proposaient ensuite de les placer dans des hôpitaux psychiatriques, sachant pertinemment ce qui s’y passait alors. «Irrécupérables », donc « socialement inutiles ». C’était une idéologie, une théorie – l’eugénisme - courante alors et que le régime de Vichy a moins subi qu’il ne se l’est complètement approprié.

 

 

Il faut savoir, si on n’a pas encore eu le temps de lire «L’abandon à la mort… de 76000 fous par le régime de Vichy » -

http://www.editions-harmattan.fr/index.asp?navig=catalogue&obj=livre&no=38711 -, qu’une circulaire du 3 mars 1942 émanant du Secrétariat général de la Santé, et répondant aux demandes pressantes de psychiatres d’allocations supplémentaires pour leurs malades disait : «Dans les conditions actuelles, il est difficile de faire obtenir à ces malades un supplément à la ration qui leur est octroyée, supplément qui ne pourrait être prélevé que sur les denrées déjà trop parcimonieusement attribuées aux éléments actifs de la population, en particulier aux enfants et aux travailleurs». Bref, on ne peut donner à des éléments socialement inutiles ce que l’on réserve aux éléments socialement utiles de la société.

 

 

 

Il faut savoir, si on n’a pas encore lu « l’abandon à la mort… », qu’un Directeur régional de la Santé et de l’Assistance (Secrétariat d’État à la Santé, XXe région), qui était l’un des représentants directs de ce ministère dans les régions, et donc destinataire de la circulaire ci-dessus, préconisait ceci, dans un courrier de mai 1942, au directeur d’un hôpital psychiatrique de l’Isère : «Demandez à vos médecins de désigner les bénéficiaires par classement basé sur la distinction ci-après : les malades récupérables, c’est-à-dire ceux qui, par un traitement approprié et séjour de courte durée dans votre hôpital pourront être rendus à la liberté et reprendre leur place dans la société et leur activité antérieure : ce sont ceux-là qu’il convient de réalimenter» (courrier retrouvé par un historien : Samuel Odier). L’histoire ne dit pas si cette recommandation de ne réalimenter que les malades « récupérables » capables de rejoindre « les éléments sains de la société» (formule empruntée à Alexis Carrel - Il fallait en effet selon lui « ordonner la société par rapport à l’individu sain ») faisait suite à une directive gouvernementale ou était de sa propre initiative ? 

 



Autre exemple de cette volonté eugénique : Isabelle von Bueltzingsloewen, dans son livre (« L’hécatombe des fous », p. 213), cite le rapport d’un Inspecteur de la Santé du Lot-et-Garonne transmis au secrétaire d’État à la Famille et à la Santé en mai 1941, et évoquant les vieux, où celui-ci écrit : « le bénéficiaire des dérogations au rationnement alimentaire est la plupart du temps une personne âgée exploitant une affection chronique en vue d’obtenir un demi-litre de lait entier soit pour éviter de faire la queue chez le crémier, ou parce que celui-ci ne peut lui assurer chaque jour du lait écrémé… ». Et il ajoute : « Il n’y aurait rien à redire si ces malades étaient jeunes, atteints d’affections aiguës dont la convalescence nécessite un apport supplémentaire de calories et même de vitamines. Mais 75 % d’entre eux présentent des affections chroniques, incurables ; beaucoup sont infirmes. Leur état n’exige nullement la suralimentation ». Malheureusement l’historienne ne s’aperçoit pas que ce que dit cet inspecteur correspond très précisément à ce précepte d’Alexis Carrel (1934) : « Avant tout, nous ne devons pas augmenter le nombre de malades, des paralytiques, des faibles, des déments. Et même, si on pouvait prolonger la santé jusqu’à la veille de la mort, il ne serait pas sage de donner à tous une grande longévité. Nous savons déjà quels sont les inconvénients de l’accroissement des individus quand aucune attention n’est donnée à leur qualité. Pourquoi augmenter la durée de la vie de gens qui sont malheureux, égoïstes, stupides, et inutiles ? ».

 

 

Elle cite encore cette autre circulaire, émanant du secrétaire d’État à la Famille et à la Santé (13 décembre 1942), informant les directeurs régionaux de la Famille et de la Santé de ce que, s’agissant des sanatoriums, « Seuls les sujets susceptibles de bénéficier de traitements doivent être proposés. Il serait contraire aux intentions du Gouvernement de diriger sur ces établissements ou d’y maintenir les sujets qui ne doivent pas être améliorés de façon certaine ». Laissez-les mourir ?

 

 

Il y a là un faisceau d’indices concordants (et l’on pourrait certainement retrouver d’autres témoignages inhumanitaires du même genre) témoignant, même en l’absence de volonté génocidaire déclarée de Vichy, d’une réalité à propos des fous et d’autres catégories de la population sensées être « irrécupérables pour la société », d’un « laissez-les mourir ». Que celui-ci résulte d’ordres « venant d’en haut » ou d’une idéologie eugéniste fonctionnant comme un fait concret, et faisant agir des individus sans ordres venus « d’en haut », mais pas pour autant désavoués par ceux « d’en haut », n’a finalement pas grande importance quant aux résultats.

 

 

Les tenants de l’eugénisme, du racisme et de l’antisémitisme, c’étaient les mêmes, tenaient le haut du pavé dans la fabrication de l’idéologie de la « Révolution nationale » pétainiste. Ils ont justifié et légitimé théoriquement le « laissez-les mourir » des fous, mais aussi celui des vieux (il y eut alors, paraît-il, 50 000 morts dans les hospices où ils étaient enfermés). Mais encore la participation du régime de Vichy dans l’envoi vers les camps de la mort des juifs de France. Pour des anthropologues (ceux de l’« École d’anthropologie de Paris », les autres, ceux du musée de l’Homme groupés autour de Paul Rivet, ayant étant éliminés par Vichy), il était « indispensable, pour sauver la pureté de la race française, d’éliminer les déficients et les déviants et d’empêcher tout métissage avec les étrangers, le juif étant l’étranger absolu » écrit l’anthropologue Régis Meylan (« Le mythe de l’identité nationale », Berg International, 2009). Et Vichy n’avait plus qu’à appliquer : abandonner à la mort et y expédier.

 

 

Transmis parArmand Ajzenberg

 

http://lesanalyseurs.over-blog.org

 

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