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  • : Le blog de Benyounès Bellagnech
  • : Analyse institutionnelle : Théorie et pratique au sein des institutions politiques, éducatives et de recherche. L'implication des individus et des groupes dans la vie politique et sociale.
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12 mars 2012 1 12 /03 /mars /2012 09:07

LE CHANGEMENT DE L’INSTITUTION

 

Si on ne peut pas dire que les institutions changent les hommes, peut-on dire inversement que les hommes sont capables de changer les institutions ? En admettant que les institutions ont un impact déterminant, que pouvons-nous faire pour nous en libérer ?

 

La réponse à cette question, que les institutionnalistes résolvent a priori en disant que l’«analyse institutionnelle» est capable de transformer les institutions, exige une observation attentive de ce qui se passe dans la vie sociale.

 

Une telle observation a été effectuée, ces dernières années, par un groupe de recherche sur les systèmes de valeur (ARVAL) représenté par Pierre Bréchon et Olivier Galland. Cela a donné lieu à deux livres importants : Les valeurs des français (2000) et La nouvelle société française (2001).

 

La méthode originale utilisée est l’analyse intergénérationnelle. Elle consiste non pas à interroger les mêmes personnes à des moments différents de leur vie, comme on le fait généralement, mais à interroger des personnes différentes, ayant toutes un certain âge (par exemple 20 ans, 30 ans 50 ans, etc.) à certaines dates précises (1981, 1990, 1999). Ainsi, on peut arriver à comprendre ce qui différencie par exemple des jeunes ayant eu leurs vingt dernières années entre 1961 et 1981 de ceux qui ont eu leurs vingt dernières années entre 1970 et 1990. On peut ainsi repérer l’influence qu’a eue, sur des jeunes ou des moins jeunes,  le contexte social durant les « trente glorieuses » de celle qu’a eue le contexte social depuis 1970.

 

Il se trouve que les valeurs qui sont mises en avant à  une certaine époque ont un impact direct sur les institutions, déterminent la manière dont elles sont vécues.

 

On trouve en effet en gros que les gens ont évolué, entre 1981 et 1999, en affirmant de plus en plus leur individualisme, c'est-à-dire en refusant de plus en plus qu’on les oblige à faire des choix, tout en valorisant de plus en plus les grandes institutions et les systèmes hiérarchiques traditionnelles, liées à l’autorité. Autrement dit, ils sont prêts à adhérer de plus en plus aux valeurs traditionnelles, à condition qu’on les laisse libres de faire cette démarche eux-mêmes. Ils veulent être les artisans de leur propre aliénation.

 

Or, l’étude constate parallèlement que les institutions n’ont guère changé entre 1981, 1990 et 1999. « Le changement, disent les auteurs, l’emporte nettement dans les mœurs gagnées par la montée irrépressible de l’individualisme, c’est-à-dire du souci de plus en plus affirmé des personnes d’être totalement libres de leur choix ; mais les institutions qui encadrent les français ont vu finalement leur organisation assez faiblement modifiée au regard de la profonde transformation des attitudes individuelles ». Ceci veut dire que les attitudes vis-à-vis des institutions changent profondément, alors que les institutions elles-mêmes ne changent pas. L’école par exemple ne varie pas, mais les attitudes envers elle se modifient.

 

On ne peut mieux affirmer à quel point les institutions sont dépendantes de l’esprit général, des événements historiques, de la vie sociale et humaine dans son ensemble. Il est donc vain, dans ces conditions, d’essayer de faire évoluer les institutions en se centrant essentiellement sur elles, ce que propose justement l’ «analyse institutionnelle».

 

Il est bien préférable de se centrer sur les individus et de leur apprendre à vivre autrement les circonstances qui leur arrivent. C’est le but d’autres méthodes que les méthodes institutionnelles, par exemple les «groupes de développement».

 

LA PLACE DE L’INSTITUTION

 

Etant donné cette dépendance de l’institution à l’égard de la vie sociale, on peut revenir au point de départ et se demander quel rôle joue exactement cette entité dans la vie sociale en général.

 

La tentation serait, à mon avis, de croire qu’elle lie les hommes les uns aux autres et qu’elle est responsable de leurs mouvements collectifs, des événements historiques.

 

C’est prendre l’effet pour la cause et risquer de considérer qu’il existe des unités séparées, nations, familles, entreprises, etc., ce qui est une forme de racisme. Ce n’est pas l’institution qui lie mais elle suppose que le lien existe antérieurement. Elle vient seulement confirmer ce lien et permettre qu’il soit vécu quotidiennement. 

 

Ce lien est parfois difficile à apercevoir, car il résulte de forces profondes. C’est le problème posé dans ce livre extraordinaire qu’est le traité de La servitude volontaire (1550) de La Boétie. « C’est le peuple, dit-il qui s’asservit, qui se coupe la gorge, qui, ayant le choix d’être assujetti ou d’être libre, lâche sa franchise et prend le joug ; qui consent son mal ou plutôt court après ». En effet, les gens s’assujettissent à Napoléon ou Hitler parce qu’ils espèrent être protégés, sauvés par ces héros tutélaires, ce qui est évidemment l’illusion par excellence. Mais cette illusion est la chose du monde la plus répandue. La Boétie remarque qu’elle affecte des millions d’hommes.


Le lien est donc bien plus large qu’on ne le croit et dépasse le morcellement du aux institutions. C’est lui qu’il faut renforcer ou dénoncer, adorer ou combattre. C’est le lieu par excellence du travail social.

 

Et pourtant, il y a un moment où on rencontre l’institution particulière dans laquelle on se trouve. Ce sont ces gens-là, ces pratiques-là, souvent des amis, des proches qu’il faut affronter, parce qu’ils sont là, près de vous, autour de vous. C’est à travers eux qu’on peut toucher le phénomène structural. Le risque est grand de croire qu’on peut en rester là et de désigner comme adversaire essentiel cet adversaire particulier. On se trompe alors d’adversaire.

 

C’est, à mon avis, ce qui est arrivé à Georges Lapassade. Dans sa rage de combattre, qui était énorme et qui le caractérisait, il a cru qu’on devait s’attaquer aux proches, aux structures locales. Comme c’est elles qu’on rencontre dans un premier temps, on croit faussement que c’est à elles qu’il faut continuer à s’attaquer. Les révolutionnaires à la manière de Robespierre qui ont eu à couper des têtes et à prendre la Bastille dans une phase initiale, s’imaginent qu’il suffit d’accroître et de généraliser ce type d’action pour établir une nouvelle société. La terreur qu’ils installent ne fait que compromettre leur cause, non la faire avancer.    

 

Comme l’action qu’ils entreprennent est opaque, puisqu’elle ne s’attaque pas au bon objectif, ils développent  toute une théorie des «analyseurs», qui a pour but de débusquer l’opposant, en repérant les traces qu’il laisse derrière lui. Dans cette chasse à l’opposant, au méchant, on se perd, on s’embrouille, croyant voir partout des « retours du refoulé », là où il n’y a que des suites d’options claires et manifestes. Le mal en réalité est ailleurs et il est très visible. Il n’est pas nécessaire de le chercher là où il n’est pas.

 

On débouche malheureusement encore sur une théorisation, dont René Lourau fut le grand artisan. C’est la théorie de « l’implication ». Cette notion, empruntée au domaine du droit (« je suis impliqué dans cette affaire ») est prise dans son acception stricte et signifie cet ensemble de donnés du contexte qui m’enserrent, m’assiègent et m’étouffent, contre lesquels je ne peux rien et qui sont censés me définir. René Lourau en a fait une méthodologie : un chercheur, un acteur social quelconque se comprend, en observant ses «implications».

 

Cette conception mécaniste fait fi d’une autre forme d’implication, active celle-ci, qui permet de dire «je m’implique». C’est l’engagement de l’être dans une action qu’il choisit et qui lui permet précisément de s’attaquer aux options régnantes, répandues partout et devenues des « lieux communs », dont les institutions ne sont que des reflets.

 

Cette forme d’implication est certainement la meilleure réponse qu’on puisse donner aux problèmes de notre société.  

 

Michel Lobrot

Http://lesanalyseurs.over-blog.org

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