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  • : Le blog de Benyounès Bellagnech
  • : Analyse institutionnelle : Théorie et pratique au sein des institutions politiques, éducatives et de recherche. L'implication des individus et des groupes dans la vie politique et sociale.
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10 mars 2012 6 10 /03 /mars /2012 14:49

 Au-delà de l’institution

 

Le mouvement institutionnel en psychothérapie, pédagogie et politique est apparu après la dernière guerre en Amérique et en Europe et s'est caractérisé, dès sa naissance, dans les années 1950, comme une pratique sociale plus que comme une théorie. Son idée de base était qu'il fallait changer les institutions, leur manière de fonctionner, leur esprit. Ce faisant, il rompait avec la tradition révolutionnaire du 19ème siècle et du 20ème siècle qui prétendait changer d'en haut la société, au niveau de son régime politique et de son organisation globale. Au lieu de donner la première place aux structures sociales, dans une vision de type durkeimienne, il donnait la première place aux rapports sociaux, aux acteurs humains. Une telle modification avait un caractère radical. Elle impliquait en effet une autre vision de la société, donc une nouvelle théorie.

 

Cette théorie, les praticiens du mouvement institutionnel ne l'avaient pas toujours en tête. Elle était cependant là et assurait la validité de leur démarche.

 

En quoi consistait cette théorie ? Quels étaient ses inspirateurs ? Quels étaient ses postulats ?

 

A vrai dire, cette théorie n'a jamais été vraiment définie et élaborée systématiquement. Elle est toujours restée plus ou moins sous-entendue. Les institutionnalistes, comme on les appelait, se réclamaient tantôt du marxisme, sous sa forme gauchiste, tantôt du freudisme, sous sa forme lacanienne. Ils avaient du mal à rester eux-mêmes, indépendants.

 

C'est pourquoi, je vais essayer, dans ces quelques pages, de présenter la  théorie sous-jacente au mouvement institutionnel.

 

QU'EST CE QUE L'INSTITUTION ?

 

La notion d'institution est ancienne, par exemple celle d'"institution chrétienne "(Calvin). Cependant, elle n'a jamais été au premier plan dans la pensée sociologique ou anthropologique. C'est qu'en effet, elle est loin de pouvoir recouvrir la totalité de la réalité sociale. C'est précisément ce qui en fait l'intérêt, comme nous allons le voir.

 

René Lourau, qui est le seul théoricien valable de l'idée institutionnelle et qui voulait, dans son ouvrage de 1970, L'analyse institutionnelle, la définir précisément, tombe dans un piège et cherche à l'étendre à l'ensemble des phénomènes sociaux. " Une norme universelle, dit-il, ou considérée comme telle, qu'il s'agisse du mariage, de l'éducation, de la médecine, du salariat, du profit, du crédit, porte le nom d'institution " (p.9).

 

Bien au contraire, je pense qu'il est important de poser que l'institution n'est pas co-extensive à la réalité sociale et ne peut se ramener à l'idée générale de norme, par quoi Durkheim définissait celle-ci. Une telle réduction n'est possible que si on regarde la vie sociale de loin et qu'on y voit seulement un ensemble de cadres, qu'on peut considérer alors comme contraignants. Ils  le sont au sens où une catégorie générale, celle d'"oiseau" par exemple, s'impose à tous les oiseaux. L'imposition ne concerne pas alors un processus formateur, mais une abstraction généralisante.

 

L'institution apparaît à un certain moment dans l'évolution sociale et à ce moment seulement. Cela se produit quand un groupe humain, existant précédemment sur un mode informel ou spontané, cherche à acquérir une permanence, une stabilité et une pérennité.

 

Pourquoi le fait-il ? Les raisons peuvent être multiples. Une, parmi d'autres, est l'importance qu'on attache au groupe, le fait qu'on veut en profiter au maximum, la volonté de s'en nourrir, d'en vivre. On décide alors de se constituer en organisation, de faire une "constitution" qui va régir par la suite l'ensemble des activités.

 

Il serait tentant de limiter l'espace occupé par l'institution aux seules activités utilitaires et sécuritaires, qui ont en effet un caractère vital. D'une part, il est impossible de couper complètement ces activités de celles que j'ai appelées hédoniques (fondées sur le plaisir) dans L'aventure humaine (1999). D'autre part les activités hédoniques elles-mêmes, d'ordre mental ou somatique, ont besoin de permanence et de fixité. On peut fonder une institution pour la recherche philosophique ou le développement humain ou la défense de la culture.

 

Il est probable que le processus institutionnel a pris de plus en plus d'importance au fur et à mesure que l'urbanisation s'accroissait dans le monde moderne. Le phénomène de la ville, étudié par de nombreux auteurs contemporains comme Georges Simmel ou les chercheurs de l'école de Chicago, entraîne en effet l'existence d'un très grand nombre de groupes, qui se chevauchent, se menacent et se concurrencent. Il est important que chacun trouve son territoire à lui, se protège et affermisse ses bases. Cela se fait à travers l'institutionnalisation.

 

Il en résulte, très probablement, cette conséquence très grave que j'analyserai et qui affecte le mouvement institutionnaliste, à savoir l'inflation institutionnelle, la tendance à l'enflure monstrueuse de l'institution.

 

LES MOYENS DE L'INSTITUTION

 

Comment une institution réalise-t-elle son but, qui est de stabiliser et pour ainsi dire de cristalliser le groupe, quel que soit celui-ci, quelle que soit son importance ?

 

J'aperçois trois processus qui permettent de réaliser cela, à savoir : 1- la création d'une base matérielle et financière plus ou moins importante, 2- la définition d'idéaux,  de normes et d'objectifs d'une manière solennelle et intemporelle, fondée sur une constitution et un contrat, 3- la mise en place de cadres et de pratiques bien définis et rigoureux, qui deviennent rapidement des rites et s'inscrivent dans des traditions. Talcott Parsons, dans un livre de 1956 (Economy and Society) distingue, pour sa part, cinq processus du même genre, qu'il obtient en décomposant le moyen que j'ai placé en 2 et celui que j'ai placé en 3. Il ne parle pas de la base matérielle.

 

Tous les processus précédents nécessitent, pour exister, une fondation, qui est la fondation de l’institution. Celle-ci est généralement l’œuvre d’un individu ou d’un groupe qui possède certaines aptitudes particulières et qui marque l’institution de leur empreinte. Ils lui communiquent un certain esprit et sont, pour cette raison, admirés et respectés. Ce sont les pères fondateurs, qui dépassent sans cesse l’institution et qui ne peuvent se confondre avec elle, puisqu’ils l’engendrent.

 

On aperçoit là que l’humain précède sans cesse l’institution et la contrôle en permanence. On n’arrête pas, dans une institution, de revenir aux origines et les dirigeants se valorisent par leur rattachement à ces origines. Bien loin d’être les serviteurs de l’institution, ils la dominent, comme les fondateurs eux-mêmes, affirmant leur gloire personnelle et le respect qu’on leur doit.      

 

La nécessité d’une fondation pour créer l’institution  prouve, si cela était nécessaire, que l’institution ne se confond pas avec la vie sociale. S’il en était ainsi, si l’institution, comme le pensait Lourau était l’essence de la vie sociale, le groupe ne pourrait pas exister antérieurement à l’institution. Il coexisterait avec lui, ne pourrait en être distingué. L’institution n’est qu’un moment de la vie sociale, un moyen nécessaire. 

 

Michel Lobrot

Http://lesanalyseurs.over-blog.org

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