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Dimanche 5 juillet 2009

Communication pour le colloque du quarantième anniversaire
de Paris VIII
Symposium7 L'inter/pluridisciplinarité

 


L´université et la diaspora des irréductibles du capital

 

 

A Benyounès Bellagnech, un irréductible

 


Introduction – co-mémorer

 


Quand j´ai reçu l´invitation à participer à la commémoration – co- mémorer – des 40 ans de Paris 8, mon attention a été attirée par l´appel à ceux qui s´intéressent à l´université comme à une formidable machine à penser autrement transversalisée par une formidable libido sciendi (Sans Accents, 2008).

 


Je me suis impliquée tout de suite dans cette demande. En 2001, au moment de la soutenance de ma thèse de doctorat ( Ozório, 2004 :39) j´écrivais : «...Le rythme de Paris 8 me rappelle la révolte. Pour moi, l'exil et la lutte sont encore très présents à Paris 8, malgré la bureaucratie qui s'y développe. L'observateur attentif n'a pas besoin de beaucoup de temps pour découvrir qu'une « lutte à mort » (Hegel) se développe entre ceux qui croient encore à la prophétie et ceux qui ont opté pour la réification ».

 


J´ai pris contact avec cette libido sciendi d´une manière transculturelle – je comprends par là la culture dans sa perspective socio-politico-historique. Encore au Brésil, j´ai connu les effets de l´événement mai 68, Vincennes et sa singularité. Celle-ci est arrivée au Brésil en participant à un mouvement qui a parcouru le monde, depuis Paris vers Prague, depuis São Paulo vers Berkeley, depuis le parallèle 27 vers l´Araguaia – l´espace-temps de la guérilla brésilienne contre la dictature qui sévissait à l´époque au Brésil. Moi, en tant qu´étudiante du secondaire et même par la suite, à l´université, je me suis laissée traversée par cette libido au cours des chemins que j'ai parcourus. En 1968, je vivais de tristes expériences dans un pays massacré par la dictature, où la gauche était assassinée violemment par la terreur de l´Etat.

 


Vincennes avait un projet politique, comme le rappellent Berger et Courtois (In: Couëdel et alli., 2007). Les portes d´une université critique s´ouvraient dans le monde. La gauche y était très présente : les anarchistes, les communistes, les socialistes, les trotskistes, les socio-démocrates, les maoïstes. C´était un projet de la ré-invention de l´université.

 


Je suis entrée à Paris 8, en 1996, avec mon inscription en doctorat, avec René Lourau comme directeur de thèse. Ce début est marqué par une très belle carte signée par Frida Kahlo que m'a donnée René Lourau. C´était une fleur-femme-flamme qui s'ouvrait, avec des couleurs fortes, vives. Ce moment a été pour moi d'une intensité inoubliable. Je cherchais d'autres alliances. J´étais coordinatrice de santé mentale à l´Hôpital Nossa Senhora do Loreto, de Rio de Janeiro. En tant que tel, je travaillais dans la communauté Parque Royal – une communauté des damnés de la terre – en voulant d'autres chemins qui pourraient intervenir dans les inégalités sociales, y compris dans la santé cloisonnée dans les murs hospitaliers. Le pouvoir de l'État fermait de plus en plus son cercle autour du Parque Royal et moi. En 1996, nous étions dans une période préélectorale. Le maire voulait faire élire son successeur et aussi élargir sa base électorale dans l'Assemblée Législative de Rio. Nous commencions à voir les stratégies plus explicites d'un génie politique qui voulait engloutir les forces sociales, les mettre au service de la mairie, dont le parti était le PLF - Partido da Frente Liberal (Parti du Front Libéral - PFL), un représentant considérable de l'autoritarisme brésilien qui voulait renforcer ses bases à Rio (Ozório, 2004). Je suis restée neuf ans au Parque Royal (1990- 1999). Ma prise de décision de faire un doctorat en 1996 montrait que je cherchais d'autres alliances pour mon travail. En 1999, quand je laisse cette communauté, j´ai bien compris que «Les rêves sont possibles, mais (...) ils n'arrivent pas (...) dans un unique mouvement ... ” comme l’a dit Gioconda Belli, écrivain, ex- guérillera2
de Nicaragua (Journal du Brésil, 20/09/00 : In Ozório : 2004).

 


Mon inscription en doctorat à Paris 8, avec René Lourau comme directeur de thèse, m'a donné l'énergie dont j'avais besoin. René avait déjà été mon directeur de thèse dans un régime de co-tutelle avec Madel Therezinha Luz dans le master que j'avais fait à l'Institut de Médecine Sociale de l'Université de l'État de Rio de Janeiro (IMS-UERJ/1992-1994). Cette thèse racontait l'histoire du mouvement institutionnaliste à Rio de Janeiro (Ozório, 1994).

 


Avec la triste mort, prématurée, de René Lourau en 2001, Remi Hess est devenu mon directeur de recherche. Lui, que je définirais comme cartographe, survient dans cette histoire. Qu'y a-t-il de mieux que les dérivations cartographiques, pour affronter la bureaucratie aussi présente à cette époque à Paris 8 dans le Département des Sciences de l´Education (Ozório, 2004)? Remi Hess, comme un cartographe, suivait des chemins qui, d'abord, le surprenaient, puis sont devenus ensuite, des routes, qui vont encore vers l'horizon. La découverte, l'exploration des possibles, c'est notre passion.

 


J´ai trouvé à Paris 8 des alliances – plusieurs - pour affirmer mon travail avec les résidus du capital - en reprenant cette expression d´Henri Lefebvre (2000) - ces puissances partagées dans le monde de puissances spécialisées.

 


Entre 2003-2006, en tant que chercheuse et enseignante, je commence les chemins universitaires, à l´université de l´Etat de Rio de Janeiro - UERJ - à travers une bourse due à la convention entre cette université et la Fundação Carlos Chagas Filho de Amparo à Pesquisa do Estado do Rio de Janeiro – FAPERJ.

 


À partir de 2005, je fais partie du corps des professeurs du Centre Universitaire Celso Lisboa, une université des résidus du système capitaliste, fruit des contradictions sociales de l´Education au Brésil.

 


En ce qui concerne mon travail à Paris 8, je peux parler d´un travail très exigeant. Je suis là, à partir de 1996 – même après ma soutenance de thèse, en 2001. Je fais des vrais efforts, y compris économiques - parce que je ne suis pas riche - pour y être présente durant plusieurs activités. C´est quelque chose que moi-même, quelquefois, je ne comprends pas. Pourquoi cette insistance à vouloir revoir les amis, fortifier les alliances, construire des choses ensemble, considérer Paris 8 comme un lieu de transformation, malgré tout.

 


Je considère qu´avec Paris 8, nous pouvons construire des ponts entre les mondes – ce sont plusieurs mondes - des forces vives. Quelquefois je me sens une rêveuse. La problématique onirique anime ma vie. Le rêve travaille avec les pieds sur terre. Ce pont interculturel, cet entre frontières, est quelque chose toujours en train de se faire. C´est dur, c´est tragique, c´est la vie et la mort. D´ailleurs, tout ça a des rapports avec cette formidable machine à penser autrement transversalisée par une formidable libido sciendi explicitées dans le projet 40ième de Vincennes - Le projet du Colloque du 11 / 14 mai 2009 et ses prolongements festifs (Sans Accents, 2008). Je trouve très intéressant que l´on s´intéresse au libidinal en ces temps très «organisationnels » de notre actualité. La passion porte le politique. Il nous faut donner, il me semble, de la place à la passion pour penser-aimer-faire autrement.

 


L´université - le retour au politique

 


Je comprends ce colloque comme un moment de réflexion aujourd´hui sur des formes actuelles de la pratique pédagogique, réflexion qui entraîne comme disent Berger et Courtois (In: Couëdel et alli., 2007 : 255) un retour au politique. Du point de vue de l´expression sociale et politique de l´université, il faut faire attention pour qu´on ne perpétue pas l´idée de la modernisation qui soumet l´université à la domination du capital dans ses multiples visages (Benyounès Bellagnech, 2008). J´espère que les débats qui sont en train de se faire dans ce Colloque pourront contribuer à situer la place de l'université dans le monde. Ce Colloque présente une tentative pour forger sans cesse des ponts entre les universités et les mondes, une des urgences majeures du présent.

 


Au Brésil, cette idée de la modernisation signifie soumettre comme le dit Chauí (2003) la société, y compris les universités aux modèles, critères et intérêts qui servent le capital. Surmonter cette idée, c´est intervenir dans des politiques autoritaires, y compris dans celles qui se reproduisent au quotidien, qui veulent maintenir les inégalités sociales.

 


Si nous prenons en compte l´expression sociale et politique de l´université, nous avons besoin de construire des dispositifs contre l´exclusion, exclusion comprise comme forme de rapport social défini par les tendances néo-libérales et par le globalitarisme : l´Education au lieu d´être un droit de tous et un devoir de l´Etat, est un privilège de quelques-uns. Il faut rompre le modèle proposé par la Banque Mondiale en vigueur au Brésil qui veut résoudre les problèmes de l´Education universitaire en privatisant les universités publiques ou en faisant des investissements dans les groupes privés pour la création des établissements d´enseignement supérieur.

 


Chauí (2003), dans ces analyses sur l´université publique au Brésil, critique l´investissement de l´Etat brésilien dans les entreprises universitaires. Ces politiques discrétionnaires provoquent un déphasage entre l´enseignement supérieur public et les autres niveaux de l´enseignement public. Au Brésil, il faut avoir un mouvement de transformation qui articule l´enseignement fondamental et l´enseignement secondaire public avec l´enseignement supérieur. Malheureusement, la mauvaise qualité de l´enseignement fondamental et secondaire public renvoie les fils de l´élite aux écoles privées qui les préparent à l´université publique qui à son tour érige encore des grands murs aux fils de brésiliens de la classe populaire. Ceux-ci, s´ils insistent pour avoir accès à l´université, sont « obligés » par les règles perverses du capital, de chercher les universités privées dont la qualité de l´Education est – avec quelques exceptions - inférieur à celle de l´université publique. Les analyses de cet auteur montrent la connivence de l´Education publique au Brésil avec l´exclusion sociale et culturelle des fils de la classe populaire. D´ailleurs, le nombre de places pour commencer un cours universitaire public est très restreint. Nous pouvons aussi dire, que le nombre de place pour les professeurs est aussi très réduit et à de nombreuses reprises suit la logique de la connaissance – privilège.

 


Dans cette perspective, la recherche, si elle existe, est, comme le dit cet auteur, en général, la possession des instruments pour contrôler et intervenir dans quelque chose. Cette recherche dans sa caractéristique organisationnelle répond aux demandes du marché, n´ayant pas un temps de réflexion, de critique de l´instituée dans le champ de la connaissance, son changement, son dépassement. Il s´agit de l´université de résultats, celle qui stimule la compétition, qui a comme critère les règles du capital ( Santos, 2002 ; 2001).

 


Pourtant, il faut mentionner des initiatives universitaires, soit dans l´université publique, soit dans l´université privée brésilienne – toutes les deux transversalisées par le capital - qui essaient, en affrontant les contradictions, d´extirper les cancres du système capitaliste depuis l´intérieur. Dans les flux capitalistes, il y a des mouvements qui présentent une sorte d´irréductibilité avec lesquels ces initiatives font des alliances (Ozório, 2008) pour intervenir dans l´accumulation et la reproduction capitaliste. Le « système de cotes » à l´UERJ- Université de l´Etat de Rio de Janeiro et celui qu´on pense implanter dans les universités fédérales sont des stratégies pour intervenir dans cet ordre-là. Cette implantation prévoit que les étudiants originaires des écoles publiques des niveaux primaires et secondaires auront 50% de places dans l´université publique.

 


Si nous voulons l´affirmation de l´université publique à partir d´une nouvelle perspective, il faut exiger que l´Etat considère l´Education comme un investissement social et politique, ce qui peut être possible si l´Education est considérée comme un droit et non un privilège ou un service. La relation démocratique entre l´Etat et l´Université exige la démocratisation du fond public, cela veut dire que nous allons l´investir pour assurer une praxis des droits sociaux. (Chauí, idem).

 


Le capital connaît très bien les chemins dont il peut profiter (Ozório, 2008). Comment peut-on répondre aux demandes contemporaines d´une université ouverte aux résidus du capital ? Comment contrer le projet libéral? Comment micro-révolutionner en permanence les méthodes et les pensées, les actes et les discours ? Voilà des débats qui nous invitent à ne pas tomber dans des positions manichéistes. Le cancre du système capitaliste on peut l´extirper depuis l´intérieur où il se développe, en participant à l´historicité de l´université dans le monde. Si, d´un côté, un temps de la propriété veut produire des espaces – temps propriétés, d´un autre côté, un temps d´un travail qui se libère produit de nouvelles lignes de libertés, irréductibles, interculturelles (Ozório et Benyounès Bellagnech, 2007b).

 

 

L´université et l´acte de l´insurgeance de la traduction culturelle

 


Nous nous sommes alors intéressés aux diverses lignes qui se dessinent dans et hors du champ universitaire qui le font bouger. Les lignes trament et nous autorisent à parler d´un commun, expérentiel, interculturel qui se fait et qui provoque des revirements des limites du politique à l´université.

 


L´université et la problématique interculturelle est un territoire insurrectionnel qui se construit à travers des chemins et des mouvements variés, de la chance et du danger. Cette problématique peut contribuer à une pensée-action de la diversité, en pensant à la puissance créative entre-cultures. Donc, l´entre-cultures est un processus ouvert, sensible aux différences, dès la perspective d´un monde enrichi avec la puissance de l´hybridité.

 


La voracité du capitalisme transnational traverse l´impérialisme culturel qui réactualise l´urgence du partage entre les cultures, entre des mondevisions. Les ponts entre les universités, les ponts entre les différentes cultures dans les universités font ce partage.

 


Le pont : c´est quelque chose où l´interculturel est toujours en train de se faire.

 


Le “multiculturalisme” qui cherche l´Un ethnocentrique, colonisateur, manipule la différence et rend chaque fois plus difficile la réalisation d´un processus entre cultures. Il faut être attentif aux tentations multiculturalistes d´essentialiser les origines comme les différences en cherchant des réconciliations avec l´inégalité ou la paix civile.

 


Il y a un mode de non-conformité dans le travail sur l'interculturel : le désir de connaître et de se faire connaître. L'interculturalité peut être comprise comme praxis d´un commun qui est toujours en train de se faire. Cette notion vient en opposition à la conception substantialiste, identitaire, anthropocentrique de culture, en même temps qu'elle signale des opérations singulières de mise en relation et de construction d'une entre-cultures où il y a des procédures d'inclusion complexe de l'exclu et de mise en commun du non-commun (Ozório, 2007 ; 2007a ; Rancière, 2003). Ce commun, interculturel accueille les différences sans hiérarchies et intervient dans une division multinationale qui sépare la société, qui lamine les vies, veut l´exclusion et la domination. Donc l´interculturalité comme praxis de commun s´occupe des vicissitudes de la diversité.

 


Nous nous référons alors à une sorte de communication entre hétérogènes qui agencent de nouveaux diagrammes de forces. C´est une opération singulière de la problématique socio-politique de la différence où la culture trame, a ses drames, travaille sans qu´on en ait conscience. En tant que praxis, on ne la juge pas par le résultat final, mais par la qualité de son cursus et par sa puissance.

 


Les tensions entre les frontières de l'énonciation interculturelle s´ouvrent aux non-continuités et puissances d´un processus qui contribue à la compréhension de l´interculturalité comme un nouvel horizon d´activité. Dans ce processus d´agencements, il y a l´entre, qui n´est pas l´Un ; l´un, il n'est pas non plus deux. Il est entre-deux, frontière-pont qui s´ouvre aux mouvements de déterritorialisations en laissant les points de ce processus indiscernables.

 


La compréhension des frontières interculturelles comme un entre-deux renverse les conceptions de frontières étatiques et ses contours de persécution dans la production de l´identité nationale. Homi Bhabha (2003: 198-238) dans ses analyses au chapitre 7 “Dissémination : le temps, le récit et les marges de la nation moderne travaille d´une manière courageuse l´idée d´une nation disséminée - dissémination -, en d´autres sortes de frontières. Celles-ci confèrent autorité aux hybridismes culturels, émergeants des moments de transformation historique dans lesquels les temporalités culturelles explicitent l´acte insurgé de la traduction culturelle. Les analyses de l´auteur critiquent un historicisme qui fait une équivalence linéaire entre l´événement et l´idée, en proposant qu´on se plonge dans la force narrative comme une stratégie de la nation disséminée.

 


Le commun, expérenciel, interculturel considéré travaille la puissance de la dissémination en intervenant dans des propositions identitaires qui veulent massifier les différences. C´est quelque chose qui reste ouvert. Comme politique interculturelle, entre-cultures, différente des politiques culturelles de l´Etat, de la Famille, de la Religion, il s´intensifie dans les manifestations, expressions des groupes minoritaires, interdits qui occupent des positions singulières par rapport aux institutions établies.

 


Il est important de reprendre la compréhension marxiste du commun qui fait attention aux différences dont la praxis peut éviter des confusions et indifférenciations ambiguës. Ce commun donne un peu plus de visibilité aux formes et forces hégémoniques ainsi qu'aux mouvements de la non-conformité (Marx, 1997; Lefebvre, 2000).

 


Les tensions entre les différences en jeu qui traversent l´interculturel favorisent une déconstruction du commun comme homogénéité en montrant les trames de la culture avec ses parcours, passages, paradoxes qui hybrident et renversent les confins et les limites de la politique.

 


Nous prenons en compte les expériences, des mondevisions, de mondes de vies qui veulent se connaître et se faire connaître, une singularité de la praxis du commun avec ses tensions, ses contradictions (Lefebvre, 2000; Bhabha, 2003; Ozório, 2004; 2007). Des nouveaux régimes de fonctionnement rendent possible que de nouveaux territoires se constituent, en évitant de tomber entre fausses dichotomies, entre identités et différences.


Lucia Ozorio

Psychologue, socianalyste, professeur du Centre Universitaire Celso Lisboa, Chercheuse titulaire d´Experice (Centre de recherche en éducation habilité, Paris 8– Paris 13) des universités Paris 8 et Paris 13, France et du laboratoire Lipis – PUC-Rio de Janeiro.

 

Mis en ligne par Bernadette Bellagnech

http://lesanalyseurs.over-blog.org

Par Benyounès Bellagnech - Publié dans : Interculturalité - Communauté : Tous institutionnalistes
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