Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Présentation

  • : Le blog de Benyounès Bellagnech
  • : Analyse institutionnelle : Théorie et pratique au sein des institutions politiques, éducatives et de recherche. L'implication des individus et des groupes dans la vie politique et sociale.
  • Contact

Recherche

6 avril 2009 1 06 /04 /avril /2009 17:20

La lecture du journal, analyseur

 

Et si l’on considérait la lecture du journal comme analyseur.  Avant de développer ce postulat, je tiens à répondre à la question posée par Nadir, question qui se distingue par le sujet de transmission de la pratique du journal : « Une question qui m'anime en ce moment et qui est destinée à Augustin et Benyounès : Comment transposer cette pratique diaire aux élèves de bas niveaux et qui seront leurs lecteurs potentiels ? » Pour répondre, je vais raconter une histoire vécue dans un cours de Georges Lapassade : Dans son cours de DESS en ethnométhodologie et informatique, Lapassade demande à ses étudiants d’écrire le Journal, et ce après avoir consacré deux séances à la pratique du journal. Les étudiants se sont tous mis rapidement à l’écriture de leurs journaux, sauf un étudiant qui conteste le Journal. De formation scientifique, cet étudiant ne voit aucun intérêt à écrire le journal et à raconter ce qu’il fait au jour le jour. Georges Lapassade, au lieu de se dire comme font en général les profs, en laissant tomber celui qui ne suit pas les consignes et qui sera sanctionné à la fin de l’année, prend l’opposition de cet étudiant au sérieux et met le problème en débat dans le cours. En d’autres termes et en tant qu’institutionnaliste, Lapassade considère la position de cet étudiant comme analyseur, celui-ci une fois révélé, déclenche l’analyse. Le groupe d’étudiants traite la question du refus, dans la discussion, les échanges, L’objectif n’est plus de convaincre l’étudiant d’écrire son journal, mais se transforme en travail de recherche sur les motivations de ce refus qui peuvent être interculturelles, psychologiques, pédagogiques, sociologiques ou ethnométhodologiques, etc. L’étudiant concerné participe activement à cette analyse. Le résultat de cette démarche aboutit à la publication dans la revue Les irrAIductibles d’un entretien effectué par deux étudiants avec l’étudiant en question qui explique les raisons de son refus d’écrire le Journal.

 

Je rapporte cette histoire qui explique comment une attitude de refus ou d’opposition peut être transformée en situation pédagogique passionnante et productive. Nous avons un collègue qui travaille en ce moment sur le journal de compétences, journal qui consiste d’abord à considérer que tout le monde est doté de compétences et qu’il s’agit tout simplement de les formaliser, de leur donner forme dans un journal. C’est un outil qui peut être utile dans tout type de formation. Le journal peut être présenté comme outil utile. Les différentes expériences de pédagogie du possible, de Freinet, Fonvieille, Lobrot, Oury, montrent bien qu’il est possible de faire écrire les journaux à tout type de public et que les résistances de l’institué reculent, doucement mais sûrement, devant le caractère opérationnel de l’écriture de journal. Bref, la question de Nadir peut être abordée comme un problème concret qui pourrait être traité dans une situation pédagogique concrète et spécifique.

 

La réflexion, que mène notre groupe qui intervient sur le forum des diaristes, est à la fois individuelle et collective. Individuelle par le fait que l’on écrit chacun son journal singulier - qui ne peut en aucun cas être un journal de quelqu’un d’autre -, mais dans le même temps ce que l’on écrit individuellement touche nécessairement les autres, profs, collègues, famille, société, auteurs, etc. Ce qui en fait un produit partagé par au moins deux personnes : l’auteur du journal et celui ou celle qui le valide. Le groupe se définit à partir de deux individus.

 

Tout au long de la semaine dernière, je me suis permis de lire tous les jours le forum et parfois je me disais : ne serait-il pas mieux d’intervenir tous les jours et de donner mon avis sur les questions et les problèmes soulevés ? Je n’ai pas réussi à le faire, mais cela m’a servi à prolonger la discussion dans un cadre global en posant le postulat de la lecture comme analyseur du fait que le problème est posé par tout le groupe. Les échanges sont instructifs parce qu’ils reflètent le niveau de réflexion de chacun d’entre nous, et l’ensemble de ces réflexions devient une problématique de la communauté des diaristes. Si l’on retournait la question autrement : quel type de Journal souhaiterions-nous lire ? Nous écrivons le Journal, les autres aussi écrivent le Journal, sommes-nous prêts à lire tous les journaux ? Ce type d’interrogations peut aider à traiter ce problème de lecture de journal d’une autre manière.

La semaine précédente, j’ai soulevé le problème dans le cadre de la pédagogie du possible, dans le sens où cela permet de progresser avec les pédagogues et j’ai souhaité partager les expériences d’erreur et d’échec, considérant qu’il existe une tendance parfois narcissique chez le diariste, ce qui n’est pas anormal, mais risque parfois de nous faire oublier les autres, autres avec lesquels on est contraint parfois de traiter, d’échanger avec une incertitude sur la suite.

 

J’ai vécu il y a quelques mois l’exemple suivant : Lors d’un stage de groupe, il a été décidé de faire un compte- rendu des séances à la fin du stage. J’ai l’habitude d’écrire le Journal, notamment dans ce type de rencontre. La personne qui devait rédiger le CR m’a demandé le Journal pour s’en servir dans la rédaction. Je n’hésite pas une seconde. Je lui donne le Journal. Elle rédige le CR, l’envoie à certains et pas à tous les membres du groupe, dont moi-même. En conséquence, non seulement je me suis senti exclu du groupe par le fait de ne pas recevoir le CR, mais le plus grave, c’est que je n’ai plus de nouvelles de mon Journal. La personne à qui je l’ai confié n’a pas pris la peine de me contacter pour me rendre mon Journal. Cela me fait penser à Freud dans La psychopathologie de la vie quotidienne, ouvrage dans lequel il cite l’exemple de gens qui sont toujours là en lieu et en heure pour encaisser les chèques et qui ne sont jamais là, soit pour rembourser ou pour donner des chèques. C’est un comportement certes individuel, mais il a des conséquences sur les groupes.

 

Autre exemple, plus dramatique celui-là. Lorsque Georges Lapassade était à l’hôpital, peu de temps avant sa mort, Remi Hess a eu l’idée de laisser à portée de main un journal, afin de permettre aux visiteurs d’écrire un mot sur leur visite à Georges. C’est une idée pratique pour la coordination entre les amis de Georges et en même temps inédite car ce journal aurait pu être un document intéressant sur les dernières pensées de Georges. Le drame, c’est que le journal a très vite disparu de la circulation. Qui avait intérêt à faire disparaître ce journal ? A ce jour, nous n’avons pas de réponse !

 

Un jour, on m’a dérobé mon cartable dans le RER, j’ai perdu par la même occasion l’unique journal que j’écrivais à l’époque. Ce journal non retrouvé m’a beaucoup manqué car il contenait des informations très importantes pour moi du fait qu’elles traitaient de mes débuts au contact du courant de l’Analyse institutionnelle.

 

Augustin a eu plus de chance que moi. Il a perdu son Journal, mais celui qui l’a retrouvé a remarqué le nom et l’adresse de l’auteur et l’a renvoyé à Augustin.

 

Visiblement, que nous soyons favorables ou non au fait de donner son Journal à lire à quelqu’un, le risque fait partie du diarisme qui reste une aventure. Si personne ne lit le Journal, la question de savoir à quoi sert d’écrire un Journal reste posée. Si nous donnons à lire le Journal, nous pouvons avoir des retours positifs mais aussi des surprises désagréables. Si nous situons notre débat dans le cadre de la recherche, nous sommes obligés de tenir compte de plusieurs paramètres de la problématique de l’écriture diaire, d’où mon postulat de considérer la lecture de journal comme analyseur.

 

Bruno : Tu as raison, non seulement de souhaiter le feedback, mais de l’exiger. Lorsque l’on demande à quelqu’un d’écrire un journal pour la validation, la moindre des choses c’est de lui reconnaître l’effort fourni en donnant les impressions sur le travail effectué et cela est très important dans la formation de l’apprenant.

 

Elisabeth : Ton souci sur le devenir du journal une fois lu par le prof doit être pris en compte. La moindre des choses est que l’enseignant doit renseigner l’étudiant sur le sort réservé à son journal. Le problème se pose moins en ligne que lorsque l’on donne un journal écrit sur papier, car parfois le journal peut se retrouver à la poubelle de la fac. J’ai déjà vu cela et c’est scandaleux. Je n’affirme pas que c’est fait exprès, mais cela peut être évité par le biais d’un arrangement entre prof et étudiant. Continue d’insister sur le retour.

 

Pauline : Bravo pour le saut. C’est ainsi que l’on arrive à franchir des barrières qui paraissent parfois infranchissables.

 

Laurence : Merci de confirmer que parmi les lecteurs on peut trouver des personnes qui encouragent la démarche de l’écriture du journal.

 

Marion : Ton intérêt pour la Pédagogie du Possible me conforte un peu dans la démarche de la recherche. En effet, le concept est en gestation et mérite d’être travaillé collectivement. Dans la perspective de ta recherche, cela pourrait t’être utile. D’ailleurs tu le confirmes en soulignant ton intérêt pour la lecture du Journal. Ta démarche rejoint celle de Maia et cela se présente bien.

 

Arielle : Courage et continue ainsi.

 

Patrick : Je suis d’accord avec toi sur les questions. En philosophie, j’ai appris à distinguer entre la question et le problème. Celui-ci une fois posé génère des solutions. L’humanité ne pose que des problèmes auxquels elle finit par trouver des solutions (Marx). Quant aux questions, elles peuvent trouver des réponses qui génèrent d’autres questions ou qui reproduisent les mêmes questions. L’exemple des questions philosophiques est évident, car maintes questions posées par les Grecs par exemple restent posées à nos jours ; ce qui fait que nous avons encore besoin de philosophie pour poser des questions.

 

Maia : Je sais que cette licence a pour option de poursuivre la recherche. J’ai évoqué la dernière fois la question des entretiens collectifs. C’est un travail que nous menons avec Saida Zoghlami et Augustin Mutuale. Il serait bien de le partager avec celles et ceux qui s’y intéressent. Il se peut que nous puissions produire quelque chose pendant les vacances et à ce moment là nous le diffuserons en vue de partager la suite de la recherche. Un autre exemple d’entretien collectif est mis en ligne en ce moment avec Georges Lapassade et il y en a d’autres qui suivront. Je t’invite, ainsi que tous ceux qui le souhaitent de mettre vos commentaires et vos idées sur le blog, notamment pendant les vacances.

 

Le printemps tient ses promesses timidement avec des aléas.

 

Bonnes vacances et à la prochaine séance.

 

Benyounès Bellagnech
http://lesanalyseurs.over-blog.org/                              

 

Partager cet article
Repost0

commentaires