Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Présentation

  • : Le blog de Benyounès Bellagnech
  • : Analyse institutionnelle : Théorie et pratique au sein des institutions politiques, éducatives et de recherche. L'implication des individus et des groupes dans la vie politique et sociale.
  • Contact

Recherche

21 février 2009 6 21 /02 /février /2009 19:10

La Force des résidus

 

René Lourau disait qu’il faut dater les événements. Au moment où nous écrivons cet éditorial, Nicolas Sarkozy, le représentant de la droite est élu en France. Son élection est médiatisée le 13 mai 2007, page A25 du Journal du Brésil, comme celle qui renforce les contours d’une droite dans une Europe conservatrice avec des intérêts tournés vers les impératifs économiques libéraux. Le 21 avril 2002 continue à produire des effets contradictoires parfois, mais très souvent versant dans une droitisation majoritaire de la société française sur un fond institutionnel réactionnaire qui résiste au changement démocratique des institutions, lesquelles sont désormais inadaptées au contexte sociohistorique du 21ème siècle.   

Si l’élection de Sarkozy reflète la domination des forces du conformisme dans le monde, il nous semble que ce numéro que nous vous présentons, est un effet d’autres forces qui contribuent à contrer le projet  libéral qui n’est autre qu’un instrument à produire la misère, la domination et l’exploitation.

 

Ce numéro est un effet du 7ème Colloque international autogéré d’analyse institutionnelle, qui s’est tenu en juin 2006,  à l’université Paris 8 Vincennes Saint-Denis. Il a été organisé par le Laboratoire Experice (Paris 8-Paris 13), avec le soutien de La Fondation Gabriel Péri, Espace Marx et Les IrrAIductibles. Son « programme » clairement établi pourrait provoquer quelques questionnements par rapport au fonctionnement d’un Colloque international autogéré. Ceux qui ont déjà participé à quelques Colloques d’analyse institutionnelle à Paris 8 organisés par Les IrrAIductibles sont déjà habitués à leur mode particulier de fonctionnement, plus ouvert à ce qui arrive pendant le processus qu’au programme affiché. Martine Janner (Revue Les IrrAIductibles, 2006) en analysant particulièrement le Colloque de 2005, constate une sincère et profonde générosité par rapport à d’autres colloques d’une autre nature. Cela relève du travail de l’instituant qui microrévolutionne en permanence les méthodes et les pensées, les actes et les discours.

 

Le 7ème Colloque énonce déjà dans son programme l’intention de réaliser une rencontre autogérée. Cet intérêt pour l’axe autogestionnaire se situe dans un champ politico-épistémologique stimulé par l’analyse institutionnelle, qui le tient comme un dispositif pour analyser ce qui résiste aux formes plus collectives de travail. Nous avons besoin d’agir pour comprendre. Et cela n’élimine pas l’affect. La lutte théorico-pratique est une partie de la lutte politique anticapitaliste. Peut-on dire, anti-lepeniste, anti-sarkoziste. II nous faut chercher, partager, transmettre et essayer de vérifier certaines hypothèses, débattre, inventer des modes d’agir, transversaliser les approches, la communication, évaluer les théories critiques existantes....

Il ne nous est pas possible ici, de ne pas signaler une réflexion que nous nous faisons concernant le fonctionnement de ce Colloque qui rejaillit dans les modes d’intervention d’un collectif qui y participe, et plus généralement qui participe à ses modes d’expression. Chez ce groupe, le travail d’analyse de l’institution et le travail d’exploration des implications des participants s’appuient sur cet axe autogestionnaire qui a un mode particulier de faire fonctionner : la logique transductive. La transduction associe des éléments des discours présents au Colloque, des moments qui logiquement, selon le modèle hypothético-déductif, ne devraient pas être associés… Chez ce collectif, il y a un travail qui nous frappe, qui permet de créer des «interférences » avec des interlocuteurs très différents, venant de lieux différents, mais aussi de régions et de pays différents, apportant une dimension institutionnelle-interculturelle du global. Le quotidien du Colloque se constitue en un champ d’intervention qui fait comprendre que dans les lieux le mondial bouge ; il met en valeur la richesse de la rencontre entre des cultures qu’un «ministère de l’Immigration et de l’Identité nationale » sarkoziste veut éliminer.  

 

La discussion des travaux présentés traduit un effort théorique et pratique de l’analyse institutionnelle, afin de relancer la capacité de provoquer le potentiel politique des actions sociales, accompagné de leur analyse critique. Ces débats reflètent une sorte d’implication de ses auteurs dans une certaine production de vérités, multiples, avec des pratiques qui expérimentent les contradictions d’un mondial très inégal. Cette construction historico-critique des pratiques met en marche l’historicité de l’analyse institutionnelle et aussi l’historicité de nos jours. S’il y avait dans les discussions une réflexion sur les forces étatiques dans ces temps libéraux, il y avait aussi la recherche des alliances avec les forces et formes qui veulent échapper à ce système-là. Et c’est justement le reliquat, le résidu qui fait sens du « hors du système », le remet en cause dans ses fondements mêmes.

 

Il faut enregistrer un effet de cet axe autogestionnaire sur le terrain du 7ème Colloque. Nous l’appelons effet Résidu. J’emprunte la terminologie résidu d’Henri Lefebvre (Editions Syllepse, 2000). La problématique de résidus est celle des puissances qui se rassemblent, qui créent dans la praxis des alternatives aux puissances spécialisées. Cette problématique a inspiré le mouvement Les IrrAIductibles et la revue Les IrrAIductibles de l’Université Paris 8, du Département des Sciences de l’Education, comme le note si bien Benyounès (Revue Les IrrAIductibles, 2006). D’ailleurs, dans la quatrième page de couverture de la revue, il y a des  pistes pour un débat : Pourquoi Les IrrAIductibles 

LES IRRAIDUCTIBLES. « Chaque activité qui s’autonimise tend à se constituer en système, en « monde ». De ce fait, celui-ci constitue, expulse, désigne un « résidu ». Au cours de l’analyse qui essayera de saisir le rapport des termes considérés (les systèmes – les formes, fonctions et structures – la praxis, la poièsis, la mimèsis) dans une esquisse d’histoire totale de l’homme, nous aurons l’occasion de montrer ces irréductibilités. Du même coup, nous montrerons ce que chaque élément résiduel (du point de vue de la puissance constituée en « monde » contient de précieux et de l’essentiel. Nous terminerons par la décision fondatrice d’une action, d’une stratégie : le rassemblement des « résidus », leur coalition pour créer poiétiquement dans la praxis, un univers plus réel et plus vrai (plus universel) que les mondes des puissances spécialisées. » (Henri Lefebvre, Métaphilosophie, avant-propos.)

 

Malgré l’amplification du capitalisme mondial intégré, le processus résiduel est là, hors ses systèmes étatiques, ses ordinations. Ce sont d’autres lignes qui se dessinent qui nous autorisent à dire que les résidus ne font pas la révolution, ils sont la révolution.

 

Remi Hess (Anthropos, 2001) définit les effets au cours de la dérive de l’analyse institutionnelle dans les institutions et le savoir social. Il en présente l’effet comme des lois, des principes, quelque peu hétéroclites, mais qui peuvent se constituer en constantes du savoir institutionnel. Il se réfère à la présence des phénomènes récurrents qui se reproduisent dans certaines conditions.

 

Nous reprenons cette terminologie pour parler de l’effet Résidu, ce qui rejaillit dans le tissu social et qui le dérange, qui donne des éléments pour contrer l’influence libérale. L’effet Résidu invite à réfléchir sur la compréhension du réel, qu’une réalité prétendument séparatrice veut écraser. Plus qu’un intérêt conceptuel, nous essayons de prendre en compte un paradoxe dans l’historicité de nos jours, paradoxale. Si d’un côté, un temps de la propriété veut produire des espaces – temps propriétés ; d’un autre côté, un temps d’un travail qui se libère produit des nouveaux espaces-temps des libertés, irréductibles.

 

Hess parle d’effet Lefebvre comme étant la tendance sociale qui conduit à l’étatisme et d’effet Basaglia à un processus de périphérisation de la société. Dans une compréhension dialectique, l’auteur parle d’une tendance croissante, soit à la centralisation, soit à la périphérisation. L’auteur fait une analyse des possibles implications des acteurs sociaux dans les rapports des pouvoirs en jouant aussi bien le rôle de moteur de l’Etat (effet Lefebvre) que le rôle de sa victime ( effet Lefebvre).  

L’effet Résidu nous autorise peut-être à parler de périphéries globales. C’est un effet plutôt élastique, dynamique d’un mouvement qui se manifeste. S’il y a un processus de déterritorialisation dans ces temps libéraux qui tend vers la fragmentation et l’impossibilité de la coalition des résidus, il faut remarquer en revanche que la déterritorialisation peut être interculturelle. L’interculturalité s’ouvre aux effets Résidus qui recherchent transductivement des espaces-temps possibles entre-cultures, entre-différences. Dans un processus en cours, les périphéries globales montrent qu’il est possible de faire quelque chose de différent de l’obéissance.  

Pendant le Colloque, les manques de repères stricts ont dû déranger plusieurs territorialisations, même en nous qui critiquons plusieurs formes bureaucratiques qui empêchent d’autres niveaux d’analyses de l’institution. Plusieurs éléments y dénotaient l’effet Résidu, comme l’organisation autogestionnaire des débats et leur communication transversale, la gratuité des séances, le questionnement sur la durée du Colloque. D’ailleurs, ce questionnement est fait à partir de la fatigue de plusieurs participants. Et le Colloque s’est terminé un jour avant la date prévue. Chacun de ces éléments mériterait une analyse particulière que nous invitons ses participants à faire. Mais nous constatons que ce sont des éléments qui donnent des pistes pour qu’on puisse réfléchir à l’intervention dans la fiction de l’homogénéité culturelle, d’ailleurs très aimée par plusieurs Congrès Internationaux qui manipule la diversité et renforce les privilèges en mettant en place le temps du profit et du monopole étatique.  

 

Le 7ème Colloque fonctionne avec une conception de temps, le temps interculturel. Celui-ci est présent aussi dans ce numéro qui essaie de lui donner des résonances. Il est intéressant de remarquer que la revue Les IrrAIductibles produit un numéro sur les Colloques d’analyse institutionnelle dont fait partie le groupe Les IrrAIductibles. Ce sont des numéros que nous ne qualifierons pas comme les Annales des Colloques ou des Congrès qui reproduisent la division instituée de savoirs, avec ses dates très strictes à respecter et son mode hégémonique de travailler les différences. 

 

Quand nous parlons des résonances du 7ème Colloque dans ce numéro, nous essayons de mettre en marche une sorte de communication transversale, à qui le savoir académique, dans plusieurs Colloques, ne donne pas d’importance. Cette communication transversale inspire le titre de la revue Les IrrAiductibles. Revue Interculturelle et planétaire d’analyse institutionnelle.  

 

Donc, pour ceux qui n’ont pas pu participer au 7ème Colloque, nous les invitons à être ensemble d’une autre façon : à travers des textes envoyés. Dans ce numéro, nous allons rencontrer des textes qui s’intéressent à la coalition des résidus.  Il y  a ceux dont le sujet a été discuté pendant le Colloque, comme celui de Patrice Ville, Christiane Gilon, Fabienne Fillion, Thierry Colis, Maurice Brasher ou ceux de Lúcia Ozório et de Carmen Rodrigues Tatsch. Par contre, nous en trouverons d’autres dont les auteurs n’ont pas participé au Colloque, mais qui ont voulu réfléchir sur leurs pratiques dans un espace qui s’ouvre aux débats d’une production interculturelle et planétaire. 

 

Dans le livre L’Analyse Institutionnelle au Brésil de la Collection Transductions, Lúcia Ozório (2005) se réfère à l’histoire de l’analyse institutionnelle et ses moments. Il y en a avec des  zones d’ombre, mais d’autres qui contribuent à inscrire l’analyse institutionnelle dans la lutte pour la minoritaire histoire. Dans ce sens, ce numéro met l’accent sur une particulière dialectique quotidien – mondial et son dispositif  interculturel. Les textes traduisent des mondes de vies, des modes d’intervenir dans l’homogénéisation des différences. Ce sont des productions de différents pays, de différents auteurs qui entament des expériences pour que l’on puisse comprendre un mondial interculturel qui se fait quotidiennement.

 

Plus que répondre aux questions, ce numéro contribue aux débats sur l’importance du quotidien dans la praxis du mondial, toujours en train de se faire. Le quotidien, une production historique, nous donne l’idée d’un temps historique fabriqué par des acteurs sociaux différents. C’est une forme d’exploiter ses vertus résiduelles.

 

 

Lúcia Ozório, Benyounès Bellagnech
http://lesanalyseurs.over-blog.org/
Editorial du N°12 de la revue Les IrrAIductibles 

Partager cet article
Repost0

commentaires