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  • : Le blog de Benyounès Bellagnech
  • : Analyse institutionnelle : Théorie et pratique au sein des institutions politiques, éducatives et de recherche. L'implication des individus et des groupes dans la vie politique et sociale.
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18 février 2009 3 18 /02 /février /2009 10:45

Fédérer les institutionnalistes

 

 

Fédérer les institutionnalistes, serait-ce un mythe, une éventualité ou une possibilité ? Tenter de répondre à la question par des préalables est une manière de se projeter dans l’avenir d’une manière hypothétique voire même aventureuse. Se situer dans l’actualité, dans la crise et au sein des mouvements en cours qui tentent de la dépasser est incontournable, quelle que soit l’attitude et le positionnement à l’égard de ce qui se déroule sous nos yeux ou nos oreilles. On est  impliqué, même si parfois on a tendance à l’oublier, non seulement par la volonté mais par nécessité et par « fatalité ». Lorsque l’on prend la parole, on s’expose à ceux qui reçoivent le message, qui sont en attente de savoir ce qu’on veut leur dire et notamment ce qu’on attend d’eux, ce qu’on leur propose, bref ce qu’on leur suggère.

Au lieu de répondre à la question, je préfère me situer dans la suggestion, dans la proposition et dans le débat.

Qui sont les institutionnalistes ? Qu’est-ce qu’être institutionnaliste ? Il s’agit d’un mot et non pas d’un concept, car le mot ne peut être considéré comme concept que lorsqu’il devient opérationnel dans un discours largement partagé, qui tend à l’universalité et au-delà des spécificités de chaque langue. Jusqu’à présent, le terme institutionnaliste s’applique à tous ceux qui étudient, qui mettent en place, qui défendent ou au contraire qui luttent contre, ou bien encore qui essaient de transformer, les institutions. Cette généralisation à laquelle se heurte toute tentative de définition, conduit à la confusion et à l’impasse. Pour la détourner ou s’y dérober, je me limite d’une manière provisoire et singulière à l’acception admise au sein du courant d’analyse institutionnelle. Il faut souligner que même au sein de ce courant le fait de se dire institutionnaliste est une convention admise sans questionnement. On se dit institutionnaliste par habitude !

Henri Lefebvre a démontré que les « ismes » et les « istes » finissent toujours par se tourner contre cela même pour lequel ils sont créés : le nationalisme contre la nation, le  marxisme contre Marx, le structuralisme contre la structure… Autrement-dit au sein de l’AI, on attribue à ce constat le titre de l’échec de la prophétie. Par conséquent, l’institutionnaliste est contre l’institution, ce qui nous conduit à une première caractéristique de la définition par la contradiction. En effet l’institutionnaliste est confronté à l’institution et se trouve à la fois dans la posture de l’institué, par l’appartenance réelle ou formelle, par ses actes, ses pensées et ses sentiments, mais aussi dans la posture de l’instituant, par le travail permanent de la déconstruction, de la critique, du déplacement et de la transformation.

Ces deux postures sont dialectiquement liées et donnent lieu à un processus d’institutionnalisation, autrement-dit à la création en permanence d’autres institutions.

L’histoire de l’AI et notamment ses pratiques et théories les plus citées et répertoriées comme la psychothérapie institutionnelle qui tend à soigner l’institution de soin ; la pédagogie institutionnelle qui interroge en premier lieu l’institution de l’éducation et la place de l’homme dans les dispositifs ; la socianalyse institutionnelle qui est une intervention dans les institutions et qui tend aussi à devenir une institution d’analyse avec des objectifs de transformation dans le mode de  production et dans les relations sociales de production.

Ainsi présentée, cette histoire tente de situer l’AI dans le champ épistémologique des sciences humaines et sociales et de se distinguer sur le plan idéologique et politique. C’est en mettant la question de l’implication au centre de l’appareil conceptuel que René Lourau a réussi à se démarquer, et la théorie de l’AI avec, des autres théories dominantes dans les champs cités.

Lorsque Georges Lapassade affirme que l’objet d’étude ou de recherche de la sociologie, par exemple, n’est autre que l’institution, il délimite le cadre de l’enquête et de l’investigation du chercheur, même si lui-même avec d’autres institutionnalistes ont touché à plusieurs disciplines, l’horizon épistémique demeurait l’institution en tant que concept universel et donc il concerne monsieur et madame tout le monde.

Cependant, vue sous une autre optique, cette histoire de l’AI révèle d’autres réalités, parmi lesquelles on peut rappeler la différence de l’interprétation de l’origine de l’AI entre Félix Guattari et Georges Lapassade, l’un et l’autre revendiquant la paternité du paradigme. Pour le premier, l’AI ne se limite pas à la pédagogie et pour le second, elle doit s’implanter quelque part et son terrain est l’école et l’université. Toutefois, l’un comme l’autre n’ont pas insisté sur cette différence qui prendra une autre dimension au sein de la pédagogie institutionnelle ( Oury - Fonvieille).

Sur fond du débat théorique avancé des années 60 et 70 du siècle dernier, les fondateurs de l’AI ont bataillé dur pour faire admettre, notamment à Vincennes en sciences politiques, en sociologie, en psychologie, en sciences de l’éducation, le paradigme de l’analyse institutionnelle. Ils sont restés plus ou moins attentifs à l’action hors les murs de l’université.

La génération suivante, formée par les fondateurs, tente elle aussi d’articuler entre le dedans et le dehors, entre la théorie et la pratique, entre la recherche fondamentale et l’action immédiate sur des terrains divers. L’histoire de cette génération n’est pas encore très connue pour en tirer des conclusions définitives. Néanmoins, on peut observer que son apport à la théorie et à la pratique de l’AI reste très limité ou peut être moins connu que l’apport des fondateurs. Ces derniers se situaient au premier plan dans les débats théoriques majeurs de leur temps, tandis que la génération suivante s’est engouffrée dans les spécialités de ci et de ça : Psychosociologie, ethnologie, anthropologie, travail social, psychologie. Des spécialistes des savoirs morcelés, institués par des mécanismes très complexes de l’université, de l’institution de la recherche et de l’édition en général. Le roman de cette génération est fragmenté en particules et en petites histoires que l’on entend ici ou là à l’occasion d’une cérémonie ou autre hommage aux morts ou aux vivants. Les petites différences narcissiques ou revêtant d’autres natures, tiennent lieu du débat théorique ; quant à la pratique elle s’enferme dans des microstructures éphémères sans aucun fondement, voire des fois sans aucun lien avec la forme discursive qui la légitime.

L’historien de l’AI se trouve devant deux obstacles : le premier relève de la disparité des auteurs et leur morcellement car ils ont tendance à s’enfermer, pour des raisons aussi bien objectives que subjectives, dans des petites chapelles avec des frontières parfois infranchissables, à tel point que certains cohabitent dans les mêmes espaces et ne se parlent même pas.

Le second obstacle est d’ordre idéologique fondamental, car pour des raisons historiques, la théorisation de l’AI se fait en France. Cela lui confère un caractère universel entaché d’une tendance cosmopolite centralisée. Ainsi, le reste du monde devient une périphérie, imaginaire certes, mais qui donne lieu à des comportements et des pratiques proches du colonialisme, notamment vis-à-vis des pays du Sud.

L’émergence de l’AI sans frontière est une tentative de franchir ces obstacles, mais qui n’atteint pas son but, pire encore, ce qui a été conçu au départ comme dépassement des contradictions au sein du courant sur le plan local, a exacerbé les petites différences en érigeant des petites frontières sans franchir les grandes. Une décennie de petites histoires, qui méritent de notre part un regard distancié par le temps et avec un peu de recul de l’analyste.

Comment évoquer dans ces conditions la possibilité de fédérer les institutionnalistes ? Peut-être en creusant davantage ce qui les fonde comme courant de pensée et d’action. Ce faisant, on découvre un postulat qui manque et qui consiste à ne pas mettre en avant la méconnaissance. En effet, institutionnaliste ou pas, la tendance intellectuelle générale réside dans le fait de dire « je sais ou je connais ». Or lorsqu’on sait et lorsqu’on connaît, on ne va pas chercher à savoir et à connaître ; résultat on s’enferme dans ce que l’on appelle le dogmatisme. Ainsi, on érige un mur infranchissable qui nous coupe du reste du monde. Ce dogmatisme généralisé s’aggrave chez les intellectuels par l’individualisme érigé en singularité absolue, moins je parle de l’autre plus je valorise mes idées et vice versa. On ne lit pas ce qu’écrit le voisin, on ne discute pas, ni avec lui ni contre lui, on s’en tient à la négation de l’autre. Allez voir ce qui se passe dans les universités et dans les cercles restreints des intellectuels !

Eh bien, cette réalité est facilement transposable sur les institutionnalistes, ce qui explique entre autres leur déchirement et leur morcellement constaté sur le terrain de l’AI. Cependant, l’évolution de la technique comme prothèse et prolongement de certaines capacités de l’homme permet aujourd’hui de créer des liens ou du moins de tisser des relations au niveau des signes à l’échelle planétaire avec des facilités inédites. Apprendre à désapprendre pourrait être un des principes à adopter pour entamer la démarche d’aller voir ce qui se dit et se fait ailleurs. L’institutionnaliste qui se trouve par exemple confronté à des dizaines de milliers de références à l’AI sur le web devrait à mon avis très vite se rendre compte qu’il ne sait pas et qu’il ne connaît pas assez dans son domaine. Cette affirmation le conduira nécessairement à faire ce pas vers les autres avec qui il partage le paradigme.

Autre principe qui consiste à l’articulation entre la théorie et la pratique. Cette volonté existe depuis la séparation entre le travail intellectuel et le travail manuel, bien qu’elle ait pris des formes différentes selon les périodes historiques. Il est donc temps, non pas de l’affirmer mais de la dépasser. Comme souligné ci-dessus, l’AI est née dans des terrains marécageux, bien réels et concrets (psychiatrie, éducation, formation, entreprise…) sa théorie ne peut être saisie en dehors de son contexte concret, ce qui la rend à la fois difficile d’accès pour l’intellectuel qui n’y retrouve pas ses références habituelles, c’est-à-dire coupées de la réalité, et aussi insaisissables pour l’acteur profane qui peut légitimement dire : on peut vivre sans l’AI. Pourtant, pour l’un comme pour l’autre, l’institutionnaliste peut faire le pas et dire qu’il ne travaille pas uniquement dans les secteurs sus - cités, mais compte tenu du caractère universel de l’institution, la famille, la religion, l’Etat, l’hôpital, la prison, la justice, la police, la caserne, l’usine, le supermarché, la commune, le village, l’école, bref tous les domaines de la vie de l’homme pourraient figurer dans les préoccupations de l’institutionnaliste. On pourrait même avancer qu’il s’agit d’une philosophie de notre temps.

Ainsi présenté, le champ des institutionnalistes demeure très ouvert sur des manières ou des bases minimales fédératrices pour sortir des enfermements des petites guerres microscopiques qui ont tendance à s’éterniser cachant les vrais enjeux globaux. Certes, il faut être attentif aux différences, aux divergences, aux contradictions, y compris et surtout celles que l’on ne connaît pas, mais cela ne doit pas se faire au détriment de la création institutionnaliste qui s’inscrit dans l’universalité.

Nous signataires de ce texte souhaitons ouvrir une brèche en suggérant cette ouverture totale sur tous les institutionnalistes par des liens selon le principe de la méconnaissance et du dés-apprentissage qui permet cette ouverture. La technique ainsi que toutes les autres formes possibles, publications et autres, devraient à notre avis servir à tisser des nouveaux liens et à renforcer ceux qui existent déjà sans aucune exclusivité. L’agorisme et autres cérémonies discursives sont des occasions pour approfondir les questions et apporter des réponses pratiques aux problèmes soulevés. Les dispositifs, y compris discursifs, sont perpétuellement interrogés ou remis en question. L’analyse est mise en avant et partagée avec tous. Quelque soit le volume, la forme ou la taille de la communauté, elle ne peut que s’inscrire dans une globalité humaine et mondial. C’est le sens de l’histoire actuelle.

 

Benyounès Bellagnech, Lucia Ozorio, Saida Zoghlami

http://lesanalyseurs.over-blog.org/

                                

             

      

         

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