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  • : Le blog de Benyounès Bellagnech
  • : Analyse institutionnelle : Théorie et pratique au sein des institutions politiques, éducatives et de recherche. L'implication des individus et des groupes dans la vie politique et sociale.
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6 février 2009 5 06 /02 /février /2009 17:20

L’interculturel à l’épreuve du vécu

 

 

Le paradigme de l’analyse institutionnelle ne crée pas l’institution, celle-ci préexiste au concept. C’est son analyse, sa mise à plat et l’interrogation de sa fonction socio-historique qui font du paradigme, une démarche, une approche, une conception, voire très souvent une praxis. Faut-il rappeler ces évidences chaque fois que l’on aborde l’analyse institutionnelle ? Oui, je le pense, car cela évite à l’auteur de se perdre dans des considérations intellectualistes factices, rassurantes lorsqu’il s’agit de l’étalage d’un discours bien construit formellement, discours destiné aux méandres de la production dite scientifique qui n’intéresse et ne satisfait au bout du compte que quelques érudits nostalgiques dont l’intérêt est limité par le goût prononcé pour le passé.

L’analyse institutionnelle a survécu, et continue à vivre, comme le prouvent les différents groupes qui agissent ici ou là dans différents domaines, sociaux, psychologiques, politiques. D’un point de vue épistémologique, la rencontre, conflictuelle parfois - ce qui est plus que souhaitable- , avec d’autres disciplines se fait tant bien que mal, sans reniement des principes fondamentaux. Les quelques cinquante années de son histoire sont riches par ces rencontres : la psychothérapie institutionnelle, la pédagogie institutionnelle, l’ethnologie, l’anthropologie, l’ethnométhodologie, etc. L’AI est ainsi devenue un confluent de diverses disciplines. Chaque fois que le chercheur tente d’aborder une problématique, d’affronter une situation, il se trouve dans l’obligation de mobiliser une boite à outils pluri et multidisciplinaire.

Comme le paradigme de l’AI, celui de l’interculturel se trouve confronté à des réalités presque insaisissables. En effet, l’approche interculturelle demeure approximative et ce pour plusieurs raisons : L’interculturalité est inhérente à l’existence humaine ; ce n’est pas pour autant que l’homme a constamment pris la peine d’en faire un objet de méditation ou de recherche comme ce fut le cas au cours des trois dernières décennies. Du point de vue historique, il serait utile de tenter de donner une explication au phénomène et de répondre à la question de savoir : qu’est-ce qui pousse les chercheurs, en France par exemple, à commencer à travailler cette problématique au début des années soixante-dix du 20ème siècle. Jacques Demorgon, dans ses ouvrages[1] entame des réponses à cette interrogation. Les différents travaux des équipes de chercheurs dans le cadre de l’Office Franco-Allemand de la Jeunesse (OFAJ), entre autres, participent à cet éclairage de l’interculturalité dans un contexte européen particulier. Cette particularité ne devrait pas déboucher sur un européocentrisme, comme ce fut le cas à l’époque coloniale, période au cours de laquelle la pensée occidentale s’est proclamée comme l’universel absolu. Historiquement, le processus de mondialité en cours est un rempart à cette tentation omniprésente, du moins dans l’inconscient collectif occidental. Cependant, le concept même de l’interculturel prête à confusion du fait qu’il renvoie à la notion de culture, laquelle jusqu’alors demeure vague, abstraite et difficilement définissable. Si l’on sort de la dualité nature - culture, on se heurte à la confusion et à l’indéfinissable : qu’est-ce qui relève exactement de la culture, qu’est ce qui est par contre naturel et par conséquent étudiable par les sciences ? Le dépassement de cette dualité suppose la mobilisation d’outils conceptuels et pratiques de l’analyse institutionnelle. Les représentants de ce courant ont investi le paradigme de l’interculturel en matière de formation depuis longtemps, mais avec d’autres qui ne se proclament pas du courant de l’AI ne voyant dans celui-ci aucun intérêt. Cette posture avouée ou voilée conduit au même constat : Sur un terrain confus et vague, on peut de droit prendre tous les risques, y compris celui d’y ajouter de la confusion quitte à obscurcir davantage une problématique mal posée !

J’en prends pour exemple une étude sur le voyage interculturel entre deux groupes de deux pays différents parlant deux langues différentes, nécessitant le recours à des outils et des techniques nouvelles d’information. Pour faire moderne ou nouveau, souvent on a recours, soit à des techniques, soit au verbiage à la mode. Il faut s’adapter nous dit-on ! Ainsi, on se trompe d’entrée de jeu, car la question posée dès le départ n’est pas réfléchie, et encore moins analysée. Les auteurs de cette expérience s’appuient sur le constat suivant : le groupe concerné par l’expérience est caractérisé par le décrochage scolaire, pour ne pas dire « l’échec scolaire ». C’est le diagnostic. Il faut soigner l’échec scolaire et fabriquer « la réussite scolaire » par des moyens et des techniques. Il n’est donc pas question d’interroger les moyens et les techniques utilisées auparavant, et ce sans qu’on en sache les raisons ? Pire encore, aucune interrogation n’est posée sur l’institution ou l’établissement au sein de laquelle (duquel) l’échec a été fabriqué. Partant de là, les auteurs programment leur expérience sur plusieurs années, afin de faire réussir quelques « cancres », leur permettre de rattraper le train qui ne s’arrête jamais dans son parcours, ce qui est dans les faits un cercle vicieux.

Dans cette posture, malgré la bonne foi et la bonne volonté des auteurs, presque religieuse, l’interculturel advient un outil à la mode comme l’informatique ou une autre technique. On s’en sert pour bricoler, réparer, comme le font les garagistes, afin de ramener des individus dits déviants sur le droit chemin de la sacro-sainte école. Le verbiage qui accompagne ce type d’expérience sert comme décor ou maquillage pour des réalités complexes invisibles ou que l’on ne veut pas voir.

La part de la littérature dans les sciences sociales n’est pas à négliger dans cet artifice discursif ; faute d’arguments sur les faits, on a recours aux anecdotes, aux descriptions plates, à la rhétorique. Le domaine de l’éducation[2] se prête beaucoup trop, à mon sens, à ce jonglage creux.

Si avant d’établir le diagnostic dans l’exemple cité, les auteurs avaient conclu non pas à l’échec scolaire des individus, -qui n’est qu’une évidence comme celle des auteurs de la reproduction-, mais plutôt à la maladie de l’institution dans son ensemble, comme l’ont fait les auteurs de la psychothérapie institutionnelle en concluant à la nécessité de soigner d’abord l’institution dans son ensemble pour pouvoir ensuite se soigner soi-même avec les malades. On peut en dire autant de la démarche de Freud, qui a considéré l’expression des malades comme des symptômes et est allé chercher ailleurs que dans les techniques habituelles de la psychologie classique, les moyens pour interpréter les symptômes et pour s’attaquer aux pathologies.

L’accompagnement de leur démarche se ferait plus facilement et la compréhension de leur recherche ferait l’objet d’un suivi, d’une évaluation critique qui aurait permis de fluctuer le débat entre chercheurs - praticiens. Or, ce ne fut pas le cas, cela reste à la limite des pratiques d’animation de tremplin (occuper les jeunes pour qu’ils ne nous embêtent pas) et des dossiers qui s’empilent sans liens entre les uns et les autres, sans accumulation quantitative susceptible à un moment donné de produire la qualité d’une conception, d’une vision et d’une pratique différenciée. Pourtant, l’histoire a produit des expériences qui restent marginalisées, mais dont l’efficacité est incontestable.

Cette parenthèse provocatrice fondée sur des considérations générales m’amène à m’interroger cette fois-ci sur la liaison heureuse entre l’analyse institutionnelle et l’interculturel, ou plutôt à la jonction entre les deux paradigmes. Dans la conclusion d’une métanalyse[3], je pose le débat sous le titre du temps de la critique. Cette posture ne s’applique pas uniquement aux autres, les mono-disciplinaires, mono-culturels, bref tous les unidimensionnels ; mais c’est aussi une critique interne du moi, du groupe d’appartenance, c’est une sorte de remise en question permanente des fondamentaux comme des pratiques au quotidien.

En effet, alors que j’étais en train d’aiguiser les outils de la recherche en analyse institutionnelle, un groupe de travail sur l’interculturel s’était déjà constitué. Il avait beaucoup produit en la matière. J’ai eu l’occasion de participer à plusieurs rencontres et de rencontrer plusieurs acteurs sans pour autant m’accrocher au fond de la problématique interculturelle. Ce fut pour moi une étape d’initiation à l’interculturalité. Cependant, le colloque Pédagogues avec et sans frontières, organisé en juin 2000 par le groupe à Paris 8, n’a pas fait l’économie de la jonction entre l’AI d’une part et l’interculturel de l’autre. Est-ce un hasard ? Non, je ne le pense pas. Les expériences multiples du groupe de l’OFAJ (une vingtaine d’années) et celles de l’AI, (une cinquantaine d’années) – J’entends par expérience les pratiques de recherche, de formation, d’intervention, de pédagogie, d’organisation et d’élaboration théorique – se frottent et se rencontrent grâce entre autres aux apports d’acteurs adoptant l’un et l’autre paradigme. C’est le début, chronologiquement j’entends, de l’ouverture de l’un sur l’autre et vice-versa.

Le courant de l’AI, notamment à Paris 8, traversait une crise presque cyclique et plus ou moins habituelle. Pendant ce temps, le groupe de travail sur l’interculturel, animé par Remi Hess côté France et Gabriele Weigand côté Allemagne, pour ne citer que les principaux acteurs sur les deux fronts : analyse institutionnelle et interculturelle, développe des actions rassemblant plus de deux cents personnes lors du colloque et des dizaines lors des rencontres mensuelles. Une activité éditoriale est menée en parallèle, avec la parution d’une trentaine d’ouvrages sur l’interculturel[4], livres que l’on ne peut pas tous citer dans ce bref propos.

La création en juin 2002 de la revue Les irrAIductibles intervient comme facteur instituant cette jonction et cette articulation entre les deux paradigmes de l’interculturel et de l’AI, permettant à la fois aux deux postures de se redéployer à l’échelle internationale et sur le plan local, universitaire et européen. Ceci a favorisé par ailleurs une sortie et une ouverture de l’AI sur d’autres champs de possibles et du même coup, cela a permis de dépasser son caractère sectaire enfermé et rudement combattu au sein du département des sciences de l’éducation à Paris 8. Bref, le dépassement dialectique s’est enfin opéré. Ainsi, la tâche critique s’impose, afin d’une part d’affirmer, de consolider ce double acquis de l’AI et de l’interculturel, et d’autre part d’ouvrir des champs d’investigation nouveaux au-delà des frontières de l’Europe.

Ce temps de la critique m’a permis dans Métanalyse[5] de me rendre compte ou encore de commencer à revisiter le moment groupal de l’interculturel et de l’AI. Deux articles, l’un de Remi Hess, l’autre de Driss Alaoui[6], ont particulièrement attiré ma curiosité. Le premier m’a intéressé pour la mise en perspective d’une méthode s’appuyant à la fois sur l’approche régressive progressive d’Henri Lefebvre, sur la théorie des moments et sur la biographie. L’articulation entre ces trois méthodes permet en effet à la recherche d’être dans l’immédiateté et dans la durée, d’interroger les faits, les causes et les conséquences de ces faits. Lorsqu’il s’agit de l’interculturel et comme je l’ai souligné ci-dessus en parlant du terrain vague et confus, le besoin d’une démarche méthodologique est précieux et pressant. Remi Hess propose ici une possibilité méthodologique. Quant à Driss Alaoui, il part du local qui est Paris VIII et met en valeur sa dimension cosmopolite réelle et concrète. L’interculturel relève pour lui de la réalité et du vécu individuel et collectif. Il met ainsi le doigt sur une problématique vécue mais pas conçue ni encore moins théorisée.

Sur ce que l’on peut désigner par moment interculturel individuel, mon récit de vie m’a fait découvrir les différents aspects des différentes cultures qui ont jalonné mon parcours, et ce comme probablement tout un chacun d’une manière différente. Ceci m’amène à la distinction entre l’interculturel vécu, subi d’une part, et d’autre part l’interculturel perçu et conçu. Pour aboutir à cette conclusion qui n’est en fait qu’un constat, il m’a fallu entamer ma propre histoire de vie et m’installer dans l’écriture du journal. Ces deux pratiques sont intimement liées et permettent par ailleurs d’analyser nos propres implications, ce qui nous plonge dans l’interculturel en l’élucidant et dans l’analyse institutionnelle qui prône l’analyse de l’implication comme condition sine qua non, encore faut-il le rappeler, de toute recherche en sciences sociales et humaines.

Le récit de vie dans ce cas ne vise pas à mettre en valeur ou à dévaloriser sa propre vie, mais plutôt à approfondir le questionnement sur le fait que l’interculturel comme vécu nous travaille, nous traverse, nous modélise de l’intérieur comme de l’extérieur, bref, sur la dimension culturelle de notre existence, ce qui fait ce que nous sommes ici et maintenant et vers où nous allons. Lorsque je commence à énumérer les différentes cultures qui m’ont influencé consciemment ou non, volontairement ou non, je me rends compte qu’il faut toute une vie de réflexion sur ces différentes cultures pour pouvoir voir un peu plus clairement ce qui m’a influencé en termes de langues, de coutumes, de rituels… et en termes religieux, politique, idéologique, artistique, etc. Chemin faisant, j’ai découvert grâce entre autres aux travaux de Georges Lapassade, mon aliénation culturelle. Celle qui consiste à ne considérer comme culture que la culture savante, scolaire ou universitaire, rejetant dans l’oubli toutes les autres cultures vivantes qui s’expriment dans la vie de tous les jours. Dans la biographie, je fais une courte allusion à ces cultures dites populaires ou profanes. L’une des conséquences de cette aliénation n’est pas seulement culturelle, mais elle est aussi ressentie dans le quotidien. Ainsi, en tant qu’immigré en France, j’ai éprouvé beaucoup de difficultés en matière de communication et de convivialité au sein de ma communauté d’appartenance ; ce que je n’avais jamais ressenti lorsque j’étais dans mon pays d’origine le Maroc. C’est dire à quel point la conflictualité qui définit une des dimensions de l’interculturel a besoin d’être étudiée et mise en évidence. Cet article en est une esquisse de ces interrogations.     

Le journal permet de revenir sur la temporalité de ces influences, sur leur enchevêtrement et sur leur complexité. Bien que l’entrée dans l’écriture suppose un apprentissage de la lecture et de l’écriture qui relèvent aussi de l’interculturel, elle permet par ailleurs de conscientiser la fonctionnalité de l’interculturel, en inscrivant les découvertes des autres et de leur culture dans l’intérité. « L’écriture d’un moment définit l’ethnographie. La réflexion sur la manière dont les moments s’agencent entre eux dans un groupe social relève du travail ethnologique… Quant à l’analyse comparative dont est vécu un moment dans différentes sociétés, cette posture relève de l’anthropologie historique de l’intérité ».[7]

Armée de la méthode régressive-progressive, de la pratique du journal, du travail biographique, de la boite à outils disposée par l’analyse institutionnelle, l’approche interculturelle se dote de moyens qui permettent l’élucidation et l’explicitation des phénomènes interculturels qui sont en dernière analyse des faits anthropo-sociaux. Je partage ce constat établi par Remi Hess, en en faisant une feuille de route de la recherche en analyse institutionnelle et interculturel en même temps.

 

 

Benyounès Bellagnech
http://lesanalyseurs.over-blog.org/

Publié in Les IrrAIductibles n°13, avril 2008

[1] Jacques Demorgon, L’exploration interculturelle, Paris, Armand Colin, 1991 ; L’interculturation du monde, Paris, Anthropos, 2000 ; Critique de l’interculturel, Paris, Economica-Anthropos, 2005.

[2] Guy Berger, in Pratiques de formation, Analyses, n°17, juillet 1989.

[3] Benyounès Bellagnech, Dialectique et pédagogie du possible, métanalyse, Editions universitaires de Sainte-Gemme, Coll. « Philosophie », 2008.

[4] Remi Hess, Pédagogues sans frontières, Paris, Anthropos, 1998. Lucette Colin, Burkhard Müller (sous la direction de), La pédagogie des rencontres interculturelles, Paris, Anthropos, 1996. Remi Hess, Christoph Wulf, Parcours, passages et paradoxes de l’interculturel, Paris, Anthropos, 1999.  

[5] Op.cité

[6] Driss Alaoui, D’un Saint-Denis l’autre, Remi Hess, Ecrits biographiques, exploration interculturelle et formation, in Pratiques de formation, analyses, Le travail de l’interculturel : une nouvelle perspective pour la formation, n° 37-38, Formation permanente, Université de Paris VIII, 1999.

[7] Remi Hess, op.cité.

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