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17 avril 2019 3 17 /04 /avril /2019 10:21

Algérie : un éveil politique et social

 

Ce qui se passe en Algérie est vraiment historique. Le peuple a remporté la première bataille dans sa lutte pour un changement radical du système. Bouteflika, président pendant les vingt dernières années, a abdiqué, contraint par plus de six semaines de manifestations et une reconfiguration des alliances au sein des classes dirigeantes, annonçant le divorce entre la présidence et le commandement des forces armées.

 

Depuis le vendredi 22 février 2019, des millions de personnes, jeunes et âgées, hommes et femmes de différentes classes sociales sont sortis lors d’un soulèvement immense et se sont réappropriés l’espace public longtemps confisqué. Les marches historiques du vendredi, suivies de manifestations sectorielles, ont uni le peuple dans son rejet du système en place et ses revendications en faveur d’un changement démocratique radical. « Ils doivent tous partir ! » (Yetnahaw gaa), « Le pays nous appartient et nous ferons ce que nous souhaitons » (Lablad abladna oundirou rayna), deux slogans emblématiques de ce soulèvement jusqu’ici pacifique, symbolisent l’évolution radicale de ce mouvement populaire (Al Hirark Acha’bi) qui a été déclenché par l’annonce du président sortant Bouteflika de se présenter pour un cinquième mandat malgré son incapacité et son aphasie. Il convient de noter que Bouteflika ne s’est pas adressé à la nation depuis 2013.

Ce mouvement est unique en son genre par son envergure, son caractère pacifique, sa propagation nationale, y compris dans le sud marginalisé, ainsi qu’une participation massive des femmes, et en particulier des jeunes, qui constituent la majorité de la population algérienne. Pour ceux qui sont assez âgés pour être dans la soixantaine et plus, cela n’a jamais été vu dans l’histoire contemporaine du pays, sauf en 1962, lorsque les Algériens sont descendus dans la rue pour célébrer leur indépendance durement gagnée de la domination coloniale française.

Ce soulèvement a surpris tous les observateurs. Au début du mois de février, l’ambiance politique était celle du désespoir et de la démission face à ce que les autorités s’apprêtaient à faire avec les élections présidentielles prévues en avril 2019. Cela s’explique par la décimation de l’opposition politique dans le pays, associée à la répression et/ou la cooptation des syndicats et autres acteurs de la société civile conduisant à la fermeture d’espaces pour l’expression de projets politiques alternatifs et d’une scène politique généralement aride.

Cependant, l’éruption des masses populaires sur la scène publique et leur entrée dans l’équation politique ont ébranlé ce statu quo et créé un potentiel énorme pour la résistance et le changement. Des slogans comme « Nous nous sommes réveillés et vous allez payer ! » (Hna s’hina ou bassitou bina) signalent qu’en découvrant leur volonté politique et en s’emparant de leur propre libération, les masses se transforment elles-mêmes. Et nous pouvons en témoigner dans l’euphorie, l’énergie, la créativité, la confiance en soi, l’humour et la joie que ce mouvement a créés après la suppression et le musellement des dernières décennies. Comme l’oxygène, cette révolution est en train de renouveler la société, affirmant les masses populaires comme acteurs de leur propre histoire et peut donc être un véritable processus de transformation. À cet égard, il est essentiel de s’inspirer de l’analyse de Fanon, car elle montre comment, au milieu des pires catastrophes, les masses trouvent les moyens de se réorganiser et de continuer à exister quand elles ont un objectif commun.

Ce réveil décisif de la part du peuple et la prise de conscience politique croissante sont des annonciateurs de bonnes choses à venir et de jours de tempête pour la caste des profiteurs et leurs soutiens étrangers qui se sont enrichis de façon scandaleuse. Au milieu de la paupérisation croissante, du chômage, de la compression des dépenses publiques par des mesures d’austérité, du pillage des ressources, du développement inégal, de la corruption, la rationalité de la révolte et de la rébellion actuelles devient absolument claire.

Tout d’abord, il est important de noter que cette éruption n’est ni venue de nulle part ni tombée miraculeusement du ciel, mais plutôt le résultat d’une accumulation de luttes et de résistances remontant aux années 80, les exemples les plus récents étant le soulèvement contre l’exploitation du gaz de schiste en 2015 et la révolte du mouvement des chômeurs depuis 2012 dans le sud algérien.

Le soulèvement algérien doit également être analysé dans le contexte d’un processus révolutionnaire continu qui a balayé la région arabe au cours de la dernière décennie, en commençant par la Tunisie et en s’étendant à l’Égypte et à d’autres pays. À l’évidence, ce processus a été semé de contradictions et a connu des hauts et des bas, des gains et des revers, qui se sont matérialisés par une transition démocratique libérale (dans le sens économique) en Tunisie et des contre-révolutions sanglantes et des interventions impérialistes dans les pays restants qui ont connu des soulèvements. Il y a neuf ans, l’Algérie, bien que réunissant les mêmes conditions de révolte, semblait être à l’abri de ce vent de révolution et a été présentée comme une « exception ». Le discours gouvernemental à l’époque a affirmé que l’Algérie avait déjà eu son « printemps » plus de deux décennies plus tôt, une référence implicite à la transition démocratique de courte durée qui avait suivi des semaines de manifestations en octobre 1988. Celles-ci avaient obligé le régime à céder le pas au pluralisme politique et à une presse indépendante. Toutefois, ces avancées en matière de libertés civiles et de « transition démocratique » ont été avortées par le coup d’État militaire et la guerre contre les civils des années 1990. Outre les formes de répression en cours, les souvenirs collectifs de centaines de milliers de morts et de violence de l’État sous-jacente à l’éradication de l’opposition « islamiste » peuvent contribuer à expliquer l’échec de voir un soulèvement en Algérie entre 2010 et 2011. Le spectre de la guerre civile et la crainte de violences sanglantes ont encore été exacerbés par l’intervention en Libye, la contre-révolution en Égypte, le carnage et les ingérences étrangères en Syrie.

En outre, les revenus tirés des prix élevés du pétrole et du gaz ont été utilisés pour acheter la paix sociale à l’intérieur et pour obtenir l’assentiment international. Sur le plan intérieur, cette aubaine pétrolière a été utilisée pour apaiser la population et retarder toute radicalisation de la colère populaire. À l’extérieur, étant le troisième plus grand fournisseur de gaz naturel de l’UE après la Russie et la Norvège, et compte tenu de la baisse de la production en mer du Nord et de la crise ukrainienne, l’Algérie espérait pouvoir tirer parti de cette position pour jouer un rôle encore plus important dans la sécurisation des approvisionnements en énergie de l’UE et, par extension, la collusion et l’approbation occidentales.

Les événements actuels en Algérie, bien que spécifiques, ne sont pas uniques dans l’histoire de la lutte et de la révolution. Il est donc important de tirer les leçons des expériences passées et de celles des pays voisins, tels que la Tunisie et l’Égypte (cela fera l’objet d’un prochain article).

(...)

Hamza Hamouchene

Avec l’aimable autorisation de l’auteur.

Lien vers l’article en arabe ici.

http://www.cadtm.org/Algerie-un-eveil-politique-et-social

Publié le 16 avril 2019 : https://entreleslignesentrelesmots.blog/2019/04/16/algerie-un-eveil-politique-et-social/

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