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  • : Le blog de Benyounès Bellagnech
  • : Analyse institutionnelle : Théorie et pratique au sein des institutions politiques, éducatives et de recherche. L'implication des individus et des groupes dans la vie politique et sociale.
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20 novembre 2018 2 20 /11 /novembre /2018 09:34

L'irruption du Rif au sommet

 

 

La mort de Mohsine Fikri, vendeur de poisson, écrasé dans une benne à ordures en présence des représentants des autorités,  est un assassinat dans des conditions atroces, dont certains continuent à dire que c'est une mort accidentelle -c'est le cas de certains médias français-. Nul ne nie aujourd'hui que ce 28 octobre 2016 constitue le début d'un mouvement de contestation appelé le Hirak du Rif. Ce hirak est parti de la ville d'Al Hoceima, avant de s'étendre petit à petit à toute la région du Rif, d'où l'appellation hirak du Rif. A priori, pour quelqu'un qui s'intéresse à la chose politique, le hirak ne peut être qu'un mouvement social marginal qui se passe à la marge et qui peut trouver une issue sur le plan local par l'intermédiaire des institutions présentes sur place, dans le cadre d'une concertation démocratique. Le hirak aux yeux de ces politiciens ou des commentateurs ne mérite pas plus, que tout autre dossier social, d'être réglé par les hautes autorités se trouvant au centre politique, c'est à dire à Rabat.

 

Certes, vu de cet angle, le climat politique au Maroc est dominé par les élections législatives, la constitution des groupes parlementaires et la formation d'un nouveau gouvernement. Selon la constitution, le chef du gouvernement doit être issu de la majorité et désigné par le roi. Logiquement, Abdelilah Benkirane, Premier ministre sortant et chef de la majorité issue des élections législatives, devrait être reconduit dans ses fonctions par le roi. Mais, le palais a un autre avis et d'autres exigences : ainsi une longue phase de tractations s'annonce et la situation est qualifiée de blocage institutionnel. Toutefois, les médias, la presse écrite, et les commentateurs y trouvent leurs choux gras et ne parlent que du spectacle politicien qui se déroule dans l'ombre. Interrogé sur le blocage, le Premier ministre répond qu'il n'y a pas de blocage et que le gouvernement sortant reste sur place et gère les affaires courantes. Le blocage dure depuis cinq mois et pendant ce temps le Hirak du Rif ne fait que monter en puissance. Quelques ministres ont fait le déplacement dans le Rif pour tenter un dialogue avec les contestataires, mais ces derniers ne veulent pas entendre parler des institutions et des personnes estimées comme responsables de la situation du Rif. Après cinq mois de blocage, le palais réussit à imposer son choix du Premier ministre, - qui n'est pas le chef de la majorité-, et la constitution d'un nouveau gouvernement qui pourrait éventuellement résoudre la crise du Rif ou plutôt «  le dossier » du Rif, selon le nouveau langage des politiciens et des commentateurs de tout bord.

 

D'abord local à Al Hoceima, ensuite régional, se propageant dans les autres villes du Rif, le Hirak prend de l'ampleur au niveau du pays et même au niveau international. A ce propos, lors de sa première visite au Maroc, Macron, en tant que président de la République fraîchement élu,  s'est trouvé dans l'obligation de répondre aux journalistes sur la question du Rif. Sa réponse fut que le roi lui avait affirmé qu'il allait s'en occuper. Ainsi ce qui était considéré jusqu'alors comme un simple dossier social ou un simple mouvement d'humeur, comme beaucoup de mouvements sociaux dans tout le pays, est subitement devenu une question politique nationale et internationale. Bref, la question du hirak du Rif est traitée au sommet.

 

Je laisse de côté, pour l'instant, l'interprétation makhzenienne du hirak qui considère tout mouvement social comme une mise en cause du prestige de la monarchie et des institutions de l’État makhzenien. Toutefois, le Makhzen utilise tous ses moyens de propagande, de manœuvres, d'intimidation et de répression pour venir à bout du mouvement social. Ce qui m'a un peu surpris, c'est la position de certains commentateurs et d'une certaine presse se disant de gauche, qui se sont tus pendant sept mois sur ce qui se passe au Rif, avant de lancer des appels à la réconciliation avec le pouvoir makhzenien ou encore prendre des positions hostiles au Hirak le qualifiant de séparatiste ou de populiste, légitimant ainsi la répression du mouvement. Le communiqué rédigé par le ministre de l'Intérieur et signé par la majorité des partis politiques, est le point d'orgue de ce ralliement à la position de l’État makhzenien.

 

Pourquoi la classe politique dans son ensemble, de gauche-pas toute la gauche- comme de droite, au pouvoir ou dans l'opposition, est-elle hostile au hirak du Rif ? Pour essayer de répondre à cette question, il faut se tourner vers le hirak et tenter de le comprendre. La mort atroce de Mohcine Fikri, ce 28 octobre 2016, est l'étincelle qui a déclenché le mouvement. Le hirak a débuté par des rassemblements d'indignation qui vont petit à petit se traduire en un mouvement social revendiquant des droits à la santé, à l'éducation, à l'emploi, à la dignité et à la levée du blocus militaire imposé dans la région du Rif depuis la fin des années cinquante. Présenté ainsi, le hirak devrait être soutenu  notamment par les forces de gauche, les syndicats et les associations des Droits de l'Homme. Ce ne fût pas le cas, pourquoi ? Le hirak se définit comme mouvement de masse, qui porte des revendications sociales, économiques et culturelles. Ces revendications sont élaborées démocratiquement dans des assemblées générales ouvertes à tous et où d'autres décisions sont prises telle que l'organisation des manifestations. Mouvement de masse, démocratique, sans direction identifiée comme telle, en extension permanente, bien organisé y compris sur le plan médiatique et de surcroît, le hirak se définit comme mouvement pacifique et civilisé. En effet, durant sept mois, avec des manifestations et des rassemblements dans la rue, aucun incident n'a été signalé, voire mieux, les manifestants assurent l'ordre la sécurité et nettoient les rues à la fin des manifestations.

 

Parmi les caractéristiques du hirak on peut citer :

 

L'originalité, car depuis le mouvement de 20 février en 2011, le Maroc n'a pas connu un mouvement d'une telle ampleur.

 

C'est un mouvement populaire qui fait le choix dès le début d'agir en dehors des partis politiques, syndicats et autres associations rejetés pour connivence avec le Makhzen et qualifiés d'officines politiques notamment sur le plan local.

 

Le hirak reprend à son compte le récit révolutionnaire initié par la révolution du Rif 1921-1927 menée par Abdelkrim Al Khattabi. Récit développé par les mouvements populaires de 1958, 1981, 1984, sans oublier les années 90 et le mouvement du 20 févier qui n'est pas spécifique au Rif.

 

Le hirak, qui à son début donnait l'impression d'être un mouvement populaire spontané, finit par engendrer une direction collective dont Nasser Zafzafi est devenu une icône du hirak et dont la popularité s'est étendue au-delà du Rif.

 

Le hirak dispose d'une capacité de mobilisation inédite, pas seulement dans les villes et les villages de la région mais aussi dans les campagnes.

 

Un an après le début du hirak, d'autres régions s'en sont inspirées, je cite l'exemple de Jerada et Zagoura...

 

Une autre spécificité du hirak réside dans sa capacité à rassembler et à mobiliser les Rifains résidant en Europe. C'est inédit car aucun mouvement n'a jamais réussi cet exploit auparavant compte-tenu de la situation complexe des immigrés en Europe.

 

Pour ceux qui considèrent le hirak du Rif comme un simple dossier social local, je rappelle que le mouvement est encore vivant et qu'il monte petit à petit vers le sommet avec des objectifs politiques plus clairs et plus précis.

 

Non messieurs les politologues et commentateurs à la botte de l’État et de la monarchie makhzeniennes, le hirak du Rif n’est pas simplement un dossier parmi d'autres, mais c'est bel et bien un mouvement qui signe le début de la révolution qui remettra tout en question et qui s'installe au sommet des priorités de tout un peuple.                          

 

Benyounès Bellagnech

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