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  • : Analyse institutionnelle : Théorie et pratique au sein des institutions politiques, éducatives et de recherche. L'implication des individus et des groupes dans la vie politique et sociale.
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25 septembre 2018 2 25 /09 /septembre /2018 12:42

René Lourau : présentation de La somme et le reste (3)

 

 

Voici donc reparaître la question que Marx, embourbé dans les détournements que la social-démocratie allemande faisait subir à sa théorie, embarrassé par sa rivalité avec Bakounine et le courant libertaire, noyé peut-être dans son analyse interminable du Capital, a laissé en suspens, malgré le beau retour de flamme des Gloses marginales sur le Programme de Gotha. Cette question, la question de l'Etat, est peut-être l'interface la plus parfaite entre marxisme et analyse institutionnelle.

Et voici reparaître Henri Lefebvre, professeur de sociologie à Strasbourg puis à Nanterre, marquant de sa réflexion sur l'Etat de nombreux étudiants, et d'abord tous ceux qui, après 1968, allaient s'engager dans le courant d'analyse institutionnelle. D'autres, à travers ses écrits, particulièrement la somme en quatre volumes intitulée De l'Etat (UGE, coll. 10/18), allaient apporter et maintenir dans notre courant l'actualité de la question étatique en liaison avec la théorie de l'institution.

Sans une théorie critique de l'État, on peut se demander ce que serait devenue l'analyse institutionnelle: très vite, une sous-variété de la psychologie sociale, variété plus hard destinée à être rapidement intégrée par ses clients modernistes. Analyser l'institution, c'est chercher, par des moyens plus ou moins efficaces et qui peuvent changer avec le temps, à atteindre une découverte collective de la puissance étatique, fondement et légitimation de l'institué. L'« auto-production » de la société est tout entière organisée par un jeu de forces et de formes que Lefebvre a désigné comme «le mode de production étatique» (M.P.E.). Au stade du capitalisme mono-polistique (à l'ouest) ou étatiste (à l'est), dans les nations depuis longtemps unifiées comme dans celles qui aspirent encore à une reconnaissance et à un territoire, toutes les forces économiques, sociales, idéologiques, scientifiques, techniques, sont mobilisées par le M.P.E. Forme hégémonique, quasi-transcendante, l'Etat entretient avec le Capital des rapports beaucoup plus riches et complexes que du temps de Hegel ou même de Marx. Ce qui n'est pas sans rapports avec l'effondrement de l'internationalisme révolutionnaire et le triomphe de l'internationalisme de la marchandise... .

« Le mystère social est de nature fétichiste et religieuse », écrivait en 1938... non Georges Bataille, mais Henri Lefebvre[1]. Ce mystère social, que l'analyse institutionnelle cherche non à supprimer mais à rendre évident en tant que force qui se déguise, se cache, se dénie, c'est la contradiction permanente, alimentée par les hauts fourneaux de l'Etat comme agent et source ultime de la globalité. La dialectique des contradictoires se déploie au grand jour dans la mondialité. Tout camp d'analyse qui néglige ce phénomène absolument moderne et massif se condamne à ne produire que de ternes tautologies de l'existant. Le déploiement s'opère dans la vie quotidienne, avec ses « moments » dont la socianalyse apprend en quoi ils sont ou ne sont pas « critiques », c'est-à-dire socianalytiques, analyseurs des contradictions dans une situation concrète. Dans ces moments-là, « le sens de notre vie, c'est la vie telle qu'elle est », comme ne l'écrivait pas Sartre en 1936, puisque cette formule très « existentielle » est de Guterman et Lefebvre[2].

Le Négatif est là, la saleté s'en va! Il ne faudrait pas que les pages qui précèdent donnent à penser qu'il suffit d'hommes de bonne volonté pour obtenir de bons travailleurs du négatif. Les implications de toute recherche, de toute lutte, sont à analyser sans cesse, comme étant l'obstacle à vaincre, la résistance à surmonter. Le marxisme, même transmis par Henri Lefebvre, n'apporte pas un parfum d'angélisme à l'analyse institutionnelle. Ce serait plutôt une odeur de soufre.

Il n'est pour s'en convaincre que de lire ou de relire La somme et le reste, cette autobiographie écrite un peu grâce aux décisions des commissions de contrôle de deux institutions dans lesquelles le chercheur-militant avait de fortes implications : d'une part le CNRS (qui l'a suspendu un instant en 1953), d'autre part le Parti communiste français, qui le suspend en 1958.

(...)

 


[1] Henri LEFEBVRE, Le matérialisme dialectique, Paris, P.U.F., 1962. Page 79.

[2] Norbert GUTERMAN et Henri LEFEBVRE, La conscience mystifiée, Paris, Gallimard, 1936. Page 47.

 

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