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  • : Le blog de Benyounès Bellagnech
  • : Analyse institutionnelle : Théorie et pratique au sein des institutions politiques, éducatives et de recherche. L'implication des individus et des groupes dans la vie politique et sociale.
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22 septembre 2018 6 22 /09 /septembre /2018 16:08

René Lourau : présentation de La somme et le reste (1)

 

 

Introduction

 

Pour connaître une pensée-praxis telle que l'analyse institutionnelle, le recours à ses origines et ses références s'impose.

Certes, les institutionnalistes ont écrit des ouvrages pour répondre à la fameuse question : Qu'est-ce que l'analyse institutionnelle ?

Toutefois, les articles publiés ou non dans des revues, des journaux ou des brochures ne sont pas encore répertoriés, un travail reste à accomplir.

La présentation ci-dessous de René Lourau de l’ouvrage « La somme et le reste » d’Henri Lefebvre, fait partie de ces articles publiés ou non, qui ne sont pas répertoriés en tant que références de l'analyse institutionnelle.

Dans cette présentation, René Lourau expose les différents courants intellectuels,  politiques et artistiques qui ont influencé la genèse de l'analyse institutionnelle.

 

Benyounès Bellagnech

 

 

Présentation

Lefebvre, «parrain» de la Maffia « Analyse institutionnelle»

 

L'analyse institutionnelle, à ses débuts, est en interférence avec des variétés de marxisme non-institutionnel.

Il y a interférence active avec le courant - « gauchiste »-, post-trotskiste, autogestionnaire, de Socialisme ou Barbarie au début des années 60 et jusqu'à l'autodissolution de «S ou B» en 1967.

Le « révisionnisme » du groupe Arguments et de sa revue plane sur l'apparition de l'analyse institutionnelle, y compris l'autodissolution du groupe et de la revue en 1962. Kostas Axelos publiera dans sa collection des éditions de Minuit, « Arguments », la thèse d'Etat de Lapassade - L'entrée dans la vie - puis la mienne - L'analyse institutionnelle.

Moins « organique » et passant par Henri Lefebvre surtout, le lien entre la naissance de l'analyse institutionnelle et l'Internationale situationniste est important, dans les années qui précèdent 68 et jusqu'à l'autodissolution de l'I.S. en 1971 (le groupe surréaliste, groupe de référence non négligeable, s'autodissout en 1969).

Quant au marxisme critique de Lefebvre (recoupant partiellement l'itinéraire de l'I.S. et celui d'Arguments, sans parler d'anciennes interférences avec le surréalisme...), il imprègne, surtout à partir de la période nanterroise, l'essentiel de nos recherches.

Comment l'analyse institutionnelle a-t-elle pu absorber, digérer des courants aussi divers, divergents, rivaux? Socialisme ou Barbarie a polémiqué contre les « modernistes » d'Arguments, les Situationnistes ont rejeté Henri Lefebvre dans les « poubelles de l'histoire ». Quoi de commun entre Castoriadis, Edgar Morin, Guy Debord, Henri Lefebvre?

Le lecteur déboussolé peut éventuellement se raccrocher à ce petit fait: les courants et groupes cités sont, à l'époque où se produisent les interférences avec l'analyse institutionnelle, sur la voie de l'autodissolution. Processus hautement socianalytique, comme j'ai essayé de le montrer ailleurs[1]

L'autodissolution, concept sociologique trop négligé, peut-être parce que trop dialectique, n'est pas un exercice mondain pour avant-gardes esthétiques en mal de publicité. Dans le cours des années 60, elle signale et réactive de grands bouleversements idéologiques. Ces bouleversements ne touchent pas que les groupuscules. Ils atteignent aussi les gros appareils. Des forces jeunes, critiques, instituantes, se détachent alors des églises catholique et protestante, ainsi que du parti communiste français. Quelques variétés nouvelles de trotskisme et de maoïsme pourront ainsi brouiller le jeu politique institué avant et après 1968, préparant le chemin à des avant-gardes quotidiennistes, apartidaires, comme les écologistes, les féministes, etc.

Ce sont donc des courants marxistes en mouvement, en voie de dépassement, qui exercent un frottement sur la constitution de l'analyse institutionnelle. Même du côté du PCF, le revival scientiste des Althussériens donne à cette époque une impression de furieuse agitation. Mais comment, en effet, l'analyse institutionnelle parvient-elle à absorber, à digérer des turbulences marxistes aussi diverses? C'est ce qu'il faut essayer de préciser.

L'apport de Socialisme ou Barbarie (S ou B), surtout à l'époque où nous avions constitué le Groupe de Pédagogie Institutionnelle (G.P.I., 1964-1967), se situe principalement sur deux plans.

D'une part, la théorie de l'autogestion comme praxis du socialisme (thème qui commençait à titiller même des marxistes fraîchement sortis du stalinisme), mais aussi et d'abord comme stratégie de lutte contre le capitalisme moderniste empêtré dans ses contradictions entre le despotisme de fabrique (Marx) et la nouvelle politique des relations humaines dans l'entreprise. Les références aux Conseils ouvriers, aux expériences lointaines (Espagne, 1936) ou récentes, voire contemporaines (Yougoslavie, Algérie) étaient pour les pédagogues praticiens du G.P.I. une armature idéologique indispensable, aussi forte, dans un registre bien différent, que l'armature néo-freudienne, lacanienne, de nos voisins liés directement à la psychothérapie institutionnelle (Fernand Oury, Guattari, etc.).

Aussi n'est-ce pas par hasard qu'en 1965 et dans les années suivantes, alors que S ou B agonise puis a disparu, certains d'entre nous se retrouvent dans l'expérience de la revue Autogestion (plus tard Autogestion et socialisme, puis Autogestions...), lancée aux éditions Anthropos par Serge Jonas, Jean Pronteau, Georges Gurvitch (qui meurt bientôt), Henri Lefebvre, Jean Duvignaud, Michel Raptis, Yvon Bourdet (ex S ou B), etc. Issue de la pédagogie libertaire, de la non-directivité rogérienne, des dissidences du mouvement Freinet, la pédagogie institutionnelle allait trouver, derrière Georges Lapassade, un solide ancrage politique dans le projet autogestionnaire dont S ou B avait été porteur.

L'autre apport du groupe réuni alors sous la houlette de Cornelius Castoriadis est apparemment plus théorique, mais ne va pas manquer de marquer nos expériences de terrain, à savoir la mise au point de l'intervention socianalytique. Cet apport est celui d'une théorie de l'institution, vue comme instance dynamique (dynamique qui doit beaucoup à Sartre), par le jeu de l'instituant et de l'institué. Dans ses recherches de cette période, Castoriadis met également l'accent sur le rôle de l'imaginaire social. Tous apports fort utiles pour désencrasser la vieille machinerie conceptuelle héritée de l'Ecole française de sociologie, et rejoignant les théorisations de Hegel ou de Hauriou, tout en baignant dans un arrière-fond de critique radicale rempli des cris de révolte de Rimbaud, Lautréamont, des dadaïstes, des surréalistes (et des situationnistes).

En l'absence quasi totale d'une théorie de l'institution dans la sociologie marxiste, il n'est pas étrange qu'en 1969, je consacre dans ma thèse une bonne partie du chapitre intitulé « Marxisme et institutions » à ce que je nommais « la critique institutionnaliste de Cardan » (Cardan étant le dernier des pseudonymes utilisés par Castoriadis dans son époque S ou B). Avec le groupe et la revue Arguments, disparus dès 1962, les rapports ont été plus indirects, sauf en ce qui concerne Lapassade, lequel collabore à plusieurs numéros et oriente fortement les deux numéros ultimes, consacrés à « la question politique ». Plus intellectuel, moins militant que S ou B, Arguments fournit à des anciens membres du P.C.F. (et à quelques jeunes modernistes venus d'ailleurs) l'occasion d'opérer « la grande révision », la grande lessive du marxisme stalinisé, institutionnalisé. Les premiers militants de l'analyse institutionnelle, n'ayant pas de passé stalinien, sont moins concernés par l'opération de lessivage que par le spectacle de l'institution marxiste mise à nu par les principaux intellectuels marxistes eux-mêmes. Tout en découvrant ou en redécouvrant Nietzsche, Lukács, Heidegger, etc., les argumentistes, du moins certains d'entre eux, comme Gabel et Lefebvre, n'en oublient pas pour autant que derrière les tâches de sang intellectuelles ou physiques du « marxisme » institutionnalisé par la dictature russe, continue d'exister une pensée marxienne, joyeuse et libre, celle que le néo-marxisme institutionnel d'Althusser tente au même moment d'étouffer sous prétexte de non-scientificité. Mais, au fait, si Axelos, Morin, Duvignaud, Barthes et quelques autres ont été des « argumentistes » (exécrés par S ou B et surtout par l’I.S.), peut-on dire qu'un marxien comme Henri Lefebvre l'ait été vraiment?

(....)

 

[1] René LOURAU, Autodissolution des avant-gardes, Paris, Galilée, 1980.

 

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