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  • : Le blog de Benyounès Bellagnech
  • : Analyse institutionnelle : Théorie et pratique au sein des institutions politiques, éducatives et de recherche. L'implication des individus et des groupes dans la vie politique et sociale.
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13 juin 2018 3 13 /06 /juin /2018 10:11

 

Lecture de :

LA FAVELA DE MANGUEIRA ET SES HISTOIRES DE VIE EN COMMUN

Travailler avec les périphéries1

Lucia Ozorio

 

La première lecture d'un travail de recherche est amenée à découvrir ce que l'auteur veut transmettre au lecteur en termes de savoir, de connaissances, de style, de méthode de recherche, d'informations; le lecteur se trouve devant la volonté de l'auteur dans sa tentative de séduction, de recherche d'approbation et d'adhésion. Toutefois, lorsque le lecteur est tenu de rendre compte de sa lecture de l'ouvrage, ce qui est mon cas, il mobilise tous les moyens dont il dispose pour apporter une interprétation plus proche possible du contenu de l'ouvrage en question.

Je tiens, tout d'abord, à souligner qu'avec l'auteur Lucia Ozorio, nous partageons ce que nous appelons la communauté de références, ce qui représente un avantage et pour lire et pour comprendre et enfin pour partager avec d'autres lecteurs nos propositions et nos idées. Cependant, bien que cette communauté de références facilite la communication, elle ne s'oppose pas à la particularité et à la singularité de chaque auteur- chercheur, et c'est bien l'aspect que je vais tenter de relever dans ce propos.

« La favela de mangueira et ses histoires de vie en commun, travailler avec les périphéries » nous est présenté en deux parties : la première partie que l'on peut qualifier de théorique, faisant appel à un appareil conceptuel riche, diversifié et multiréférenciel. La deuxième partie est consacré à ce que j'appelle les acteurs de la recherche et à leurs récit illustrés avec des photos. Ce n'est là qu'une première impression, car les deux parties ne sont pas uniquement successives ou parallèles. Il y a bel et bien un lien dialectique entre la théorie et la pratique, entre les deux parties, assuré par l'implication du chercheur dans son terrain de recherche. « Pourtant il faut relever que ce qui m'a poussé à travailler avec les favelas a été leur condition d'être périphériques. Une esthétique de l'existence, avec des modes de vie si particuliers, des manières uniques de résister aux ségrégations, jaillit de ces espaces constituant une communauté singulière avec sa culture qui marque sa différence dans la ville ». p 12.

En effet, loin des sentiers battus de la recherche, suivis par la recherche classique, qui consiste à aborder un terrain de recherche d'en haut en s'appuyant sur des théories et des méthodes apprises sur les bancs de l'université et appliquées aveuglément sur tout terrain ; Lucia Ozorio procède autrement. Là où le chercheur classique tente de suspendre son implication, en ayant les yeux rivés sur les pauvres et la main tendue à l'Etat et au Capital comme le disait souvent René Lourau, lucia Ozorio nous averti d'entrée de jeu que sa recherche n'obéit à aucune commande ; sa recherche est une sorte d'auto-commande qui s'inscrit dans une longue recherche poursuivie depuis des années. « J 'ai commencé à travailler comme chercheuse à Mangueira en 2003 et poursuivi jusqu'à 2014 » p20. Loin de rendre compte d'une manière exhaustive, l'ouvrage sous nos yeux n'est qu'une partie infime du travail de recherche effectué avec les habitants de Mangueira. Ce travail de recherche s'inscrit également dans un long processus entamé auparavant par le travail avec la communauté du Parque Royal qui est aussi une favela.

J'ai eu l'occasion de m'exprimer sur la question des périphéries dans la préface de l'ouvrage « Penser les périphéries, une expérience Brésilienne » de Lucia Ozorio.2 Si le caractère universel de la contradiction centre-périphérie se confirme par le savoir institué qui stipule que les périphéries ne sont que des résidus de l'histoire et du progrès ; sources d'inquiétude, de violence et de pauvreté avec ses lots d'épidémies, de maladies, d'insalubrité, le savoir anti-institutionnel tente de démontrer un autre visage et une autre réalité des périphéries, les plaçant dans le cadre d'une lutte politique historique. Là où le savoir institué s'efforce d écarter et de repousser la périphéries dans les retranchements et les marges de la société Lucia Ozorio replace ces périphéries au centre de la recherche et du politique. Pour ce faire, elle a recours à la notion du bio-politique empruntée à Michel Foucault qui a consacré une majeure partie de ses travaux à ce qui est considéré comme marginal dans la société.

Les périphéries mises au sommet, l'auteur explique comment l''action et la vision des habitants sontt inscrites dans une expérience existentielle. Il ne s'agit pas d'expérience uniquement individuelle, comme peut le suggérer les histoires de vie personnelle ou biographique, mais, il s'agit bel et bien d'expérience collective vécues en commun. « Cette recherche biographique-communautaire est un moment spécial d'expémentation. Nous tous qui participons à ce processus y compris ceux qui sont biographiés partagent une communauté de destin, comme dirait Jacques Loew (1959) qui rend possible une compréhension de la condition humaine exprimée dans les narrations ». p20 . Plus loin l'auteur ajoute « Dans ce processus biographique vécu avec Mangueira, les participants vivent une sorte d'expérimentation : la communication qui peut donner des éléments à ceux qui trouvent difficiles les connexions entre les pratiques collectives et les expériences individuelles. Comme répond Michel Foucault à Ducio Trombadori, quoique l'expérience soit quelque chose que nous faisons seul, elle ne peut se faire complètement que si elle échappe à la pure subjectivité et que les autres peuvent la croiser, la transversaliser. Une particularité de ce processus à Mangueira, c'est la puissance des ressources populaires de narration de récits de vies, la matière première de ce travail. » P40.

Ce faisant, l'expérience devient collective et l'histoire en commun des acteurs donne lieu à une force de vie politique qualifiée par le chercheur de communauté de destin rassemblant chercheur avec les autre acteurs aux travers des récits de vie. Pour le lecteur français comme moi, ce fut un temps où la notion de communauté nous faisait bondir, car dans la culture républicaine jacobine la notion de communauté renvoie très souvent au communautarisme qui est un repli sur soi et sur une identité culturelle, religieuse, territoriale, ou linguistique fermée . Dans cette optique, évoquer les communautés représente un danger pour L'Etat qui ne reconnaît que les individus-citoyens, isolés les uns por rapport aux autres, parlant la même langue, ayant la même culture et habitant un même territoire et le tout sous le contrôle d'un Etat central. Ainsi les communautés subissent le pouvoir de l'institué par le biais des institutions étatiques ou subordonnées à l'Etat. Une communauté qui tente de s'affirmer ou de mettre en avant ses particularités serait «  dangereuse » par rapport à la société fermée. Sur le plan politique, cette vision fait le choux gras idéoligique de la droite et notamment de l'extrême droite en France en particulier et en europe en général.

A l'opposé de cette vision, nous pouvons considérer que Lucia Ozorio opère une rupture conceptuelle avec la vision idéologique dominante qui est un obstacle à la recherche sur la question de communauté ; en utilisant le concept de communauté dans un sens dynamique et historique. En contribuant aux différents groupes de plusieurs pays qui travaillent en commun sur la question des récits de vie en com3mun de la communauté.  « Les récits de vie communautaires sont une stratégie d'ouverture entre expérience qui aide à comprendre un commun-expérientiel-interculturel qui travaille le quotidien de Mangueira et qui traverse le processus de narration de récits de vie de3 ses habitants. Ce qui fait vraiment défaut à la pratique politique, c'est le souci du quotidien et la richesse de l'expérience qu'il porte .» P40. En effet, la communauté qui pour certains est source d'inquiétude et de danger, devient, dans ce travail de recherche un domaine de vie, de création et d'enchantement du monde . Il ouvre ainsi une perspective et des horizons de vie et de recherche loin de la vision pessimiste évoquée ci-dessus. « Le quotidien de Mangueira est le lieu politique de cette histoire, qui affirme une autre forme de temps, l'histoire du temps présent. Les habitants de Mangueira avec leurs histoire de vies construisent une histoire d'un temps, présent, ouvertà un commun comme praxis ouverte de l'existence ( M. Certeau, 1990 ; A. Negri, 2006 ; L. Ozorio ; 2008 ; 2016). » P. 40.

Par rapport au travail de recherche sur le Parque Royal, la recherche sur Mangueira introduit la notion de dispositif qui revient assez souvent dans le texte. Il est à noter que dans le cadre du groupe d'analyse institutionnelle de Paris 8, dont Lucia fait partie, nous avons consacré deux numéros de la revue Les Irraiductibles3 à la question des dispositifs. On retiendra de la recherche de Lucia Ozorio deux applications de cette notion : le dispositif comme ensemble d'éléments matériels et humains mis en œuvre par le chercheur pour mener sa recherche sur un terrain donné. Le deuxième sens étant plus global et recouvre tout ce qui est mis à la disposition par la communauté dans la bio-politique, c'est-à- dans sa réalisation existentielle.

Bien qu'elle soit doté d'un impressionnant bagage conceptuel et méthodologique, et inspiré par Georges Lapassade, avec lequel elle a eu l'occasion de travailler et qui accordait une importance particulière au travail du terrain comme source et finalité de la recherche, Lucia Ozorio aborde son terrain avec davantage de questions que de certitudes. Lors de son premier déplacement, elle est attirée par des enfants qui jouent aux cerfs-volants dans les hauteur de la favela de Mangueira ; Cette rencontre lui permet de traiter de la question de la communication et de l'ouverture de la favela sur les autres quartiers de la ville et sur le monde. Toutefois, la piste de recherche qui sera empruntée est est suggérée par Mangueira. A la question de savoir comment faire pour traiter des questions de recherche sur la favela, Celso dos Reis répond « Le monde a besoin de connaître les histoires des gens d'ici. Il y a ceux qui pensent que les seules activités à Mangueira sont le trafic de drogue et l'école de samba. Au milieu de tout ça il y a la communauté que personne ne connait. Nous allons faire des Papos de Roda. » P.57. Ainsi la voie de la recherche se précise et le dispositif des histoires de vie en commun voit le jour.

L'implication du chercheur se concrétise par son intégration dans le groupe de Papos de Roda en participant aux réunion comme membre à part entière qui participe aux discussions, enregistre les récits de vie en commun, prend des photos des acteurs de la recherche qui sont les habitants de Mangueira. « la photo revendiquée comme une alliée de leurs histoires de vie » p 77. Les lieux de rencontres sont les maisons qui deviennent, des lieux communautaire le temps de la rencontre. Cette facilité de trouver les lieux de rencontres reflète l'ouverture des habitants de Mangueira et la possibilité de mettre en commun non seulement les récits de vie , mais la vie en commun tout court. Lucia Ozorio nous dit que la maison à Mangueira est un analyseur qui renvoie à une forme d'autogestion de l'habitat, ce que confirme les récits en parlant de la construction et de l'histoire des maisons dans lesquelles se déroulent les Papos des rodas.

A la lecture des extraits de récits des histoires de vie en commun des habitants de Mangueira, on se retrouve face à un savoir communautaire, riche, ouvert, multi-référentiel, multiculturel, intergénérationnel, qu'il est difficile de reproduire dans ce bref propos. En effet ce dispositif des récits de vies en communnous révéle d'abord la diversité des histoires de chacun des participants qui sont d'origines diverses à commencer par Mama Africa d'où étaient importés des esclaves par le colon portuguais et dont beaucoup de petits enfants se retrouveront plus tard dans les favelas. Il ne s'agit pas seulement d'un déplacement d'êtres humains, mais aussi de modes d'existence et de cultures : La samba est l'exemple le plus connu provenant de L'Afrique, mais on oublie souvent d'autres pratques, religieuses, médicales, culinaires etc. Cette mémoire riche est réssucitée par les récits de vie en commun des participants aux Papos de Roda. D'autres y évoquent leurs origines de différentes régions de Brésil qui ne sont pas moins riches en matière culturelle et artistique. Ce magma d'appartenances et de références historiques, cette diversité crée entre les habitants une richesse culturelle inestimable à leurs yeux. La musique, la danse, la poésie et autres expressions artistiques créent des liens d'amour et de solidarité entre les habitants de Mangueira donnant à leur vie quotidienne une force de vie, d'amour et d'espérance dans leur capacité de créer une vie commune loin des clichés du savoir institué sur les favelas.

Cet ouvrage de Lucia Ozorio ne se contente pas de relater la bio -politique de Mangueira, mais ouvre perspectives de recherche dans le monde sur les questions de récits de vie en commun et des communautées. 

 Benyounès Bellagnech

 

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1Lucia Ozorio, La favela de mangueira et ses histoires de vies en commun, Travailler avec les périphéries, Ed ; L'Harmattan, Coll. Histoire de vie et formation , Paris, 2016

2Lucia Ozorio, Penser les périphéries, une expérience brézilienne, Pour un nouveau type de poliique publique de construction du commun, ED. L'Harmattan, Coll. Recherches Amériques Latines, Paris, 2014

3Les IrrAIductibles n°6, Des dispositifs I, Les IrrAIductibles n°7, Des dispositifs II, 2004, 2005.

 

 

 

 

 

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