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  • : Le blog de Benyounès Bellagnech
  • : Analyse institutionnelle : Théorie et pratique au sein des institutions politiques, éducatives et de recherche. L'implication des individus et des groupes dans la vie politique et sociale.
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14 mai 2018 1 14 /05 /mai /2018 19:09

L'analyseur Al-Hoceima

 

La région tend alors à jouer le rôle du révélateur-analyseur de ce qui se passe dans les centres et dans l'espace entier Du mode de production étatique. Elle peut avoir un double effet : a) désintégrateur de l'ensemble étatique, de l'action politique – passé et présente -- des centres ; b) nationalitaire, c'est-à-dire suscitant une sensibilité et une idéologie « indépendantiste » à l'échelle régionale, ce qui ne peut manquer d'avoir des conséquences politiques ».

Henri Lefebvre, De L’État, 4. Les contradictions de L’État moderne.

 

 

Al-Hoceima, petite ville de 40 000 habitants, située dans le Rif au nord du Maroc, peu connue par le public et marginalisée, comme la majeure partie du Maroc oublié. Interrogé sur la ville, l'ex premier ministre marocain, Abdelilah Benkiran déclare qu'il n'a jamais entendu parler de cette ville et qu'il ne sait même pas où elle se trouve ! Le 28 octobre 2016, le monde entier apprend, grâce aux réseaux sociaux, qu'un marchand de poisson, Mohcine Fikri, vient d'être broyé dans une benne à ordures par les autorités locales devant leurs locaux et sous l'oeil de plusieurs personnes présentes sur le lieu. La scène est filmée par des personnes présentes et diffusée sur Internet. C'est le point de départ de la contestation qui va se transformer en ce que l'on appelle aujourd'hui le hirak du Rif.

Les écrits sur ce mouvement populaire sont unanimes sur cette date comme étant le début du hirak, mais rares sont ceux qui interrogent ce crime inqualifiable et se demandent pourquoi et comment est-il possible de broyer un citoyen dans une benne à ordures par les autorités locales en présence de plusieurs personnes. Le discours dominant au Maroc va se contenter d'évoquer un accident malheureux dont les responsables seront arrêtés et jugés. Cette version des faits est reprise par tous les médias même ici en France. La version des faits du mouvement social des habitants d'Al- Hoceima et de toute la région du Rif, né à partir de cette date, est autre. Il ne s'agit pas d'un accident malheureux, mais bel et bien d'un comportement systématique, sous d'autres formes, vis-à-vis des populations de cette région ; et pas seulement, car toutes les régions marginalisées du Maroc sont la proie du Makhzen, c'est-à-dire de l'arbitraire, de l'humiliation, de la corruption, bref de tout ce qui fait sentir à l'homme qu'il n'est pas citoyen et parfois même pas un être humain. Ce crime abjecte n'est que la goûte d'eau qui fait déborder le vase déjà plein de souffrances endurées par ces populations depuis des décennies.

Le mouvement social né suite à cette tragédie est nouveau et original comme nous allons le voir par la suite. En effet, pendant soixante ans, depuis l'indépendance, Le Maroc a connu des épisodes de contestations, menées soit par des partis politiques, par des syndicats, par des dirigeants de la résistance au colonialisme, ou par des groupes politiques minoritaires ou encore par des miltaires. Chaque fois ces mouvements sont réprimés dans le sang et anéantis par le pouvoir. Des récits diffusés ou publiés ces dernières années nous apprennent beaucoup sur ces mouvements de contestation.

Le hirak est un mouvement populaire qui n'a pas de tête pensante, pas de dirigeant, pas d'organisation politique, syndicale ou associative, c'est un mouvement spontané, dirigé par la base démocratiquement. Les décisions, le programme d'action, les slogans sont décidés par la base dans les assemblées générales. Ainsi, sur le terrain, le Hirak affine ses revendications sur le plan économique, social, culturel avec la levée de la militarisation de la région imposée par un décret datant de 1958. Les manifestations pacifiques rassemblent de plus en plus de participants. Parti d'Alhoceima, il s'étend à d'autres villes et villages du reste de la région du Rif. La lutte du mouvement dure sept mois , d'octobre 2016 à mai 2017, pas d'incident signalé, pas de débordement , bien au contraire la population adhère au mouvement convaincue par sa légitimité, ses revendications , par son caractère pacifique et civilisé. L'une des nouveautés , après le mouvement du 20 février de 2011, est le recours aux réseaux sociaux avec succès, qui a permis au mouvement de s'étendre rapidement au niveau de la région, avec la participation du plus grand nombre aux actions et aux manifestations régulières, sans oublier le soutien populaire national et international. Ces nouveaux outils médiatiques et communicationnels ont participé par ailleurs à l'apparition de certaines figures comme étant des leaders du hirak, en témoigne la popularité dont bénéficie Nasser Zafzafi.

En quoi ce Hirak, parti d'Al-Hhoceima est-il l'analyseur ou de quoi est-il le révélateur ?

 

1. Il est l'analyseur de l’État marocain, issu de l'Etat dérivé du capitalisme Espagnol et Français. Il faut rappeler que le Maroc a été sous le protectorat Français et Espagnol pendant une cinquantaine d'années, ce qui a permis à ces colons de mettre en place un Etat colonial garantissant, en premier lieu leurs intérêts économiques. A l'indépendance, le Maroc hérite du même Etat, des mêmes institutions avec à leur tête le sultan de retour de son exil doré à Madagaskar. L'indépendance négociée permet aux colons de garder leurs intérêts en transférant leur gestion au roi et à ses serviteurs qui servaient auparavant et continuent à servir l’État colonial. D'ailleurs au Maroc, lorsque l'on évoque l'indépendance on parle de l'indépendance formelle. En effet, L’État colonial divise le pays en deux, d'un côté le Maroc utile riche dans les domaines de la matière première, d'agriculture et de pêche, de l'autre le Maroc inutile sans intérêt économique. Le Maroc utile bénéficie donc de l'infra-structure moderne nécessaire à son exploitation, tandis que l'autre Maroc inutile est privé presque de tout à l'exception de la présence de l'autorité militaire pour contrer les révoltes des habitants de ces régions. Cette situation va perdurer avec l'indépendance formelle.

Alhoceima située au nord, dans la région du Rif, était sous domination espagnol , fait partie de ce Maroc inutile et donc ne bénéficiant que de peu d'apport des colons espagnols en matière d'infra structure et de développement économique.

Le hirak du Rif Lève le voile sur une situation désastreuse, en matière économique, pas d'industrie, même le peu d'infrastructure laissé par les espagnols a tendance à disparaître. Sur le plan social, dislocation du tissu social suite aux vagues successives d'émigration soit vers Le Maroc utile, soit vers l'Europe. Ceux qui sont restés sur place vivent avec les aides des immigrés, transformés en vache à lait nourrissant la corruption des notables et des serviteurs de L’État.

 

2. Il est l'analyseur du Makhzen. Qu'est ce que cela signifie ? Le Makhzen est une forme d’État archaïque installée au Maroc depuis trois siècles dirigé par les sultans successifs qui détiennent le pouvoir politique et religieux car ils prétendent être des descendants du prophète Mohammad. Ils ne parviennent à régner que sur une partie du Maroc, sur l'axe Rabat, Meknès, Fès, Marrakech, ce que l'on appelle en marocain dar elmakhzen et le reste du pays est appelé siba, autrement dit des régions entières qui n'étaient pas sous le contrôle des sultans alaouites. Ce sont ces sultans alaouites qui vont signer le protectorat avec La France et L'Espagne. Avec les forces et les moyens modernes dont disposent ces deux pays colonisateurs, Ils sont venus à bout de tous les mouvements jusque là insoumis au pouvoir central-le Makhzen. Il est à noter que la résistance aux colons a duré une quarantaine d'années.

Avec l'indépendance, le Makhzen hérite de l'Etat colonial le pouvoir absolu économique et militaire sur tout le territoire marocain. Si l'on veut aujourd'hui définir le Makhzen on va dire que c'est un magma des magmas C'est un pouvoir archaïque et moderne, religieux et laïque, il détient le pouvoir politique et économique, c'est un mélange de dictature et de démocratie. C'est une institution complexe et pyramidale avec au sommet le roi et à la base le mokadem. Rien ne lui échappe dans la vie quotidienne de tous les marocains, ce qui explique en grande partie les échecs de la révolution marocaine.

La monarchie makhzenienne, sentant venir la vague du printemps arabe en 2011, tente un coup de Poker qui lui réussit, une nouvelle constitution lui octroyant tous les pouvoirs avec des élections aux quelles participent la majorité des Partis politiques et des marges démocratiques inscrites dans cette constitution. Des élections vont permettre à un Parti dit islamiste, fabriqué par le Mekhzen, d'arriver au pouvoir et de mettre en œuvre le programme décidé par le Makhzen. L'image du Moroc maquillé en Etat démocratique se vend bien notamment à l'étranger, mais pour combien de temps. C'est cette image d'un Maroc moderne,démocratique, respectant le pluralisme et les droits de l'homme, que le hirak du Rif va mettre en branle. Le vrai visage du Maroc va se révéler comme un pays sous la domination absolue de la monarchie makhzenienne.

Le but de cette distinction méthodologique entre le concept de l’État et la monarchie makhzenienne est de répondre à ceux qui veulent nous vendre l'image d'un Etat marocain moderne dirigé par une monarchie constitutionnelle moderne. Le hirak du Rif en tant qu'analyseur va révéler le vrai visage de la monarchie makhzenienne.

 

3. Le Hirak, avec son caractère pacifique, dure et s'étend sur tout les territoires du Rif. Les participants au mouvement ont le sentiment d'être dans la légalité et qu'ils ont le droit de manifester avec des revendications économiques, sociales et culturelles. La constitution de 2011 leur donne ce droit. Cinq mois du Hirak et cinq mois après les élections législatives, le gouvernement n'est toujours pas en place. Il y a un blocage. Le palais ne digère pas le fait que le chef du Parti qui est en tête du scrutin soit nommé premier ministre pour la seconde législature, bien que Benkirane jure qu'il est plus royaliste que le roi, se dernier ne le supporte pas. Il faut trouver quelqu'un d'autre qui soit soumis complètement à la volonté du palais dans la constitution du gouvernement. Benkirane, qui reste à son poste pendant cette période du blocage déclare que le gouvernement travaille et que les ministres gèrent les affaires courantes y compris ce qu'il appelle le dossier du Rif – ce terme dossier du rif est repris par les médias et les commentateurs afin d éviter de parler d'un mouvement social – Le déplacement de quelques ministres à Al-Hoceima a été un échec, car les contestataires rifains refusent de discuter avec ceux considérés comme des responsables de la situation du Rif. Il a fallu attendre la visite du Président Français, Emmanuel Macron pour entendre, lors d'une conférence de presse, que le roi aime bien Alhoceima, qu'il y passe ses vacances et qu'il va s'occuper de la question du Rif. En effet, le roi s'est bien occupé du Rif en donnant l'ordre aux forces de l'ordre de commettre des crimes abominables qui rappellent aux rifains les massacres de 1958-1959 commises par Hassan2 en personne qui fût à l'époque à la tête de l'armée qui a sévit au Rif.

Mon propos ne se limite pas à la partie visible de l'iceberg, qui rentre dans un discours dominant, qui fait croire à l'opinion nationale et internationale que le Maroc est dotée des institutions, parlement, gouvernement issue des élections, régions, villages et villes dirigées par des élus et qu'il est un Etat démocratique doté d'institutions et d'une société civile, à même de gérer et de résoudre les problèmes de la société. D'ailleurs ce discours a été utilisé pendant les sept mois du Hirak pour le discréditer et considérer qu'il ne respecte pas les institutions et du coup il sort du jeu démocratique.

Ce tableau tend à nous faire croire que le Makhzen qui est le vrai Etat au Maroc n'existe pas. En réalité, le Hirak du Rif a levé le voile sur ce pouvoir. En effet le Makhzen , tout au long des mois du Hirak, est présent avec ses différents services de renseignement , de propagande, de répression y compris les institutions élues ; il est à l'oeuvre d'abord pour casser le hirak de l'intérieur et lorsqu'il échoue, il passe à la répression massive du mouvement. Le discours dit démocratique respectant les institutions et les droits de l'homme tombe à l'eau et le Makhzen qui ne dort jamais, a recours à ce qu'il sait le mieux et bien faire c'est -à- dire la répression.

 

4. Le Hirak est un analyseur des partis politiques et de la société civile : Les partis politiques et la société civile, sensés représenter le peuple et être les médiateurs et les acteurs de la société, sont dépassés par ce mouvement pourquoi ? Il y a plusieurs réponses à cette question dont la principale est qu'il n'ont aucune légitimité même aux yeux de ceux qui les élisent, car en dehors des périodes électorales le peuple ignore tout sur eux. Les partis dotés d'une légitimité historique, l'ont perdu au fil du temps grâce au génie du Makhzen qui les a mis sous ses ordres. Aucune réaction de la part des partis aux cris des jeunes rifains pendant plusieurs mois. Il a fallu attendre une réunion avec le ministre de l'intérieur et du Makhzen afin que les dirigeants de ces partis publient un communiqué accusant le hirak d'indépendantiste portant atteinte à la sûreté de l’État. La riposte du mouvement rifain a été immédiate. Une grande manifestation est organisé à Alhoceima pour dénoncer ce communiqué ainsi le hirak montre concrètement que ces partis politiques ne sont que des officines politiques au service du Makhzen. Le spectacle dramatique présenté au centre, par médias aux ordres et commentateurs qui font croire au peuple que les partis politiques traitent les questions importantes du pays, a ses limites et le hirak du Rif comme périphérie dévoile la véritable nature de ces partis politiques, c'est-à-dire qu'ils ne sont que des serviteurs du Makhzen et en partie d'eux mêmes. Vis-à-vis du Hirak du Rif, ces partis ne se sont pas contentés de leur absence sur le terrain mais ils ont fait pire en prenant position contre le mouvement social, populaire et en appuyant l'approche répressive du Makhzen. Pour nuancer un peu mes propos, les partis de la gauche dite radicale, bien qu'ils soient restés à l'écart du mouvement rifain, ce qui est curieux, n'ont pas soutenus les autres partis qui se sont apposés au Hirak et ont adopté une position par la suite considérant la légitimité du Hiraq et de ses revendications.

Une autre explication à ces positions des partis politiques et à leur longue absence du terrain rifain se trouve ailleurs. Le fait que le Rif soit une région militarisé par décret datant de 1958, laisse la main libre au Makhzen d'agir dans la région comme il le souhaite et donc la présence des partis doit être sous son contrôle total. Il est à noter que la démilitarisation du Rif fait partie des revndications du Hirak.

La notion de la société civile est relativement récente au Maroc, elle est importée comme la plupart des concepts du lexique politique du champs politique français. Auparavant les marocains avaient recours à des méthodes issues notamment de la religion (Zakate ou sadaqua) comme forme de solidarité afin d'apaiser les douleurs dues à la division sociale et à l'injustice. Avec le capitalisme périphérique installé par le colonialisme dont l'implantation s'est poursuivie après l'indépendance, le mode de production étatique makhzenien a eu comme conséquence une division sociale et une division de travail accrue. La société de classes voit le jour avec des écarts importants entre une infime minorité dominante et une majorité partagée entre la grande pauvreté et la survie. Le rôle de la société civile « dépolitisée » remplaceraient dans l'esprit des acteurs les formes classiques de solidarité et de médiation. Le pouvoir makhzenien va favoriser la création d'associations diverses et variés depuis le début des années 2000, pour faire croire qu'il y a une véritable ouverture du pouvoir politique sur la société. Le Hirak du Rif va dévoiler une autre réalité cachée de ce que l'on appelle les associations de la société civile, discréditées par le mouvement social rifain. La grande majorité de ces associations est absente du mouvement sociale tandis que d'autres, affiliées directement au Makhzen, jouent le rôle d'auxiliaires à l’État makhzenien. Les défenseurs des droits de l'homme, des droites de la femme et des droits de l'enfant n'en disent mot sur les atteintes graves à ces droits au Rif. L’État makhzenien considère le Rif comme une chasse bien gardée et donc pas de place pour la société civile marocaine ou internationale.

En conclusion, je tente dans ce propos de brosser un tableau général du Rif depuis le début du hirak en octobre 2016 jusqu'à fin mai 2017 et le début de la répression généralisée sur toute la région du Rif. Dans cette approche j'essaie d'utiliser les concepts d'analyse institutionnelle pour éluder une situation crée par un mouvement sociale et populaire novateur sur la scène de la lutte des classes au Maroc. Il s'agit tout simplement d'une première approche de la situation, je compte bien développer l'analyse dans d'autres articles à venir.  

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